Par Pr. Abderrahmane Mebtoul
Professeur des universités, docteur d’État en économie, expert-comptable diplômé de l’Institut supérieur de gestion de Lille, ancien directeur général des études économiques et ancien premier conseiller à la Cour des comptes.
La décision prise le 19 juin 2026 par le Groupe d’action financière (GAFI) marque une étape importante pour l’Algérie. Réunie en séance plénière à Paris, l’organisation internationale chargée de la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LBC/FT) a officiellement retiré l’Algérie de sa liste des juridictions placées sous surveillance renforcée, communément appelée « liste grise ». La Namibie bénéficie également de cette décision.
Cette évolution constitue un signal positif adressé aux investisseurs internationaux, aux institutions financières et aux agences de notation. Elle atteste des progrès accomplis par l’Algérie dans la mise en conformité de son dispositif de prévention et de répression du blanchiment de capitaux et du financement du terrorisme avec les standards internationaux.
Le GAFI, créé en 1989, regroupe les principales économies mondiales ainsi que plusieurs organisations régionales. Il publie trois fois par an deux listes de référence : la « liste noire », qui recense les juridictions présentant des défaillances stratégiques majeures et faisant l’objet d’un appel à l’action, et la « liste grise », qui rassemble les pays engagés dans un programme de réformes sous surveillance renforcée.
Le 21 février 2025, l’Algérie figurait parmi les juridictions soumises à cette surveillance renforcée aux côtés notamment de l’Afrique du Sud, de l’Angola, du Burkina Faso, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, du Kenya, du Liban, du Nigeria, de la République démocratique du Congo, de la Tanzanie, du Vietnam ou encore du Venezuela. Quelques mois plus tard, le 10 juin 2025, la Commission européenne s’était alignée sur cette évaluation en intégrant l’Algérie à sa propre liste des pays présentant un risque élevé en matière de lutte contre le blanchiment.
La décision du 19 juin 2026 traduit donc la reconnaissance par le GAFI des réformes engagées par les autorités algériennes. Aucun nouveau pays n’a été inscrit sur la liste grise lors de cette session, tandis que l’Algérie et la Namibie en ont été retirées.
Il convient de rappeler que l’Algérie avait déjà connu une trajectoire similaire : inscrite une première fois sur la liste grise en 2011, elle en était sortie en 2016 avant d’y être réintroduite en octobre 2024.
Pour obtenir cette nouvelle sortie, le pays a dû répondre à plusieurs recommandations formulées par le GAFI, notamment :
- le renforcement de l’identification des bénéficiaires effectifs des sociétés ;
- l’amélioration de la gouvernance du système financier, bancaire, fiscal et douanier ;
- le renforcement de la supervision des secteurs non financiers, notamment des circuits informels, alors que la sphère informelle représente une part significative de l’activité économique et de la masse monétaire en circulation ;
- une meilleure transparence des flux financiers transfrontaliers ;
- le renforcement des sanctions applicables aux entités à risque ;
- l’amélioration de l’approche fondée sur les risques ainsi que de la déclaration des opérations suspectes.
Ces avancées reposent sur une série de réformes juridiques et institutionnelles adoptées depuis 2023.
La loi n° 23-01 du 7 février 2023 a profondément modifié la loi fondatrice n° 05-01 de 2005, constituant le socle de la modernisation du dispositif algérien de lutte contre le blanchiment.
La loi n° 25-048 de 2025 est venue compléter ce dispositif en renforçant les obligations applicables aux secteurs les plus exposés.
Parallèlement, la Banque d’Algérie a adopté les règlements n° 24-03 et n° 25-14 imposant aux banques et établissements financiers des règles renforcées de connaissance du client (KYC), de vigilance permanente et de surveillance des transactions.
Les autorités ont également accéléré la mise en œuvre du Registre national des bénéficiaires effectifs afin d’améliorer la transparence sur les véritables propriétaires des personnes morales.
Enfin, le 11 juin 2026, le Conseil national de la comptabilité, conformément aux orientations du ministère des Finances, a demandé aux experts-comptables, commissaires aux comptes et comptables agréés de renforcer leurs procédures de vigilance, d’identification des bénéficiaires effectifs, de détection des opérations suspectes, de déclaration de soupçon, d’archivage documentaire ainsi que leurs dispositifs de contrôle interne.
Au-delà de son impact sur l’image du pays, cette décision devrait faciliter les relations des banques algériennes avec leurs correspondants internationaux, réduire certains coûts de conformité, améliorer l’attractivité du pays auprès des investisseurs étrangers et renforcer la crédibilité de la place financière algérienne.
Toutefois, cette sortie ne constitue pas une fin en soi. Elle devra s’accompagner d’un approfondissement des réformes structurelles visant à renforcer durablement la gouvernance économique.
Comme le rappelait Ibn Khaldoun dans la Muqaddima, la décadence des États commence lorsque l’immoralité et la corruption s’installent durablement dans les institutions. Plusieurs siècles plus tard, Adam Smith soulignait lui aussi qu’il ne peut exister de développement économique durable sans éthique et sans confiance dans les institutions.
Dans cette perspective, la réhabilitation de la Cour des comptes apparaît aujourd’hui comme un enjeu majeur. Institution constitutionnelle suprême de contrôle des finances publiques, elle demeure paradoxalement sans président depuis plus d’une année et voit son rôle fortement limité. Son renforcement constituerait un signal fort de transparence, aussi bien à destination des citoyens que des partenaires financiers internationaux. Car la crédibilité financière d’un État ne repose pas uniquement sur des réformes techniques ; elle dépend également de la solidité de ses institutions, de l’indépendance de ses organes de contrôle et de la volonté politique de faire de la bonne gouvernance un véritable levier de développement.

