« L’Afrique doit produire sa propre science pour conquérir sa souveraineté technologique »
Dans un contexte où l’Afrique accélère ses investissements dans les infrastructures, mais demeure fortement dépendante des technologies et des connaissances produites à l’étranger, l’Université Mohammed VI Polytechnique entend faire émerger un nouveau modèle de développement fondé sur la recherche, l’innovation et l’entrepreneuriat. Dans cet entretien accordé à Financial Afrik, son président, Hicham El Habti, revient sur l’ambition de l’université de bâtir une souveraineté scientifique africaine, les enjeux de l’intelligence artificielle, la valorisation de la recherche et les leviers permettant de transformer le savoir en moteur de compétitivité et de transformation économique pour le continent.
L’Afrique investit massivement dans les infrastructures, mais reste dépendante sur le plan technologique et scientifique. Comment l’UM6P entend-elle contribuer concrètement à réduire cette dépendance et à construire une véritable souveraineté scientifique continentale ?
La souveraineté scientifique repose sur trois dimensions complémentaires. La première concerne les infrastructures de recherche et de calcul. À cet égard, l’UM6P dispose de Toubkal, le supercalculateur le plus puissant d’Afrique, et a récemment inauguré les CoreLabs, une plateforme scientifique multidisciplinaire de très haut niveau qui permet aux chercheurs de réaliser localement des analyses jusqu’ici effectuées à l’étranger faute d’équipements adaptés. La deuxième dimension est celle des capacités scientifiques elles-mêmes, être en mesure de concevoir ses propres protocoles de recherche, de développer ses méthodologies et de produire des connaissances originales, plutôt que de reproduire des approches élaborées ailleurs. Enfin, la troisième dimension est celle de l’agenda scientifique. La souveraineté implique la capacité de définir les priorités de recherche à partir des besoins et des réalités du continent africain, plutôt que de s’inscrire exclusivement dans des agendas fixés par d’autres. C’est cette vision qui fonde l’action de l’UM6P: contribuer à renforcer la souveraineté scientifique et technologique du Maroc et, plus largement, de l’Afrique. Le partenariat stratégique conclu entre l’UNESCO, la Fondation OCP et l’UM6P, doté de plus de 6 millions de dollars pour la période 2025-2028, s’inscrit dans cette ambition. Au-delà du financement de programmes universitaires, il vise à renforcer les capacités africaines de production de connaissances autour de cinq domaines stratégiques: l’intelligence artificielle, l’enseignement supérieur avec Campus Africa, l’histoire africaine, le patrimoine et la restauration des écosystèmes.
L’UM6P est souvent citée comme un modèle hybride entre université, centre de recherche et acteur de développement. Quel est aujourd’hui son modèle économique et dans quelle mesure est-il duplicable dans d’autres pays africains ?
Le modèle de l’UM6P repose sur un principe que l’on peut qualifier de capital patient, comparable à celui qui a permis, aux États-Unis du XIXe siècle, l’émergence des “land-grant universities” : un financement structurel de long terme, adossé à un acteur économique de premier plan, qui libère l’institution du cycle court des financements annuels. Par ailleurs, on remarquera que partout dans le monde, les universités les plus influentes sont devenues bien davantage que des lieux de transmission des savoirs. Elles structurent des écosystèmes d’innovation, attirent les investissements, incubent des entreprises et contribuent directement aux politiques industrielles.
L’UM6P s’inscrit dans cette logique en combinant enseignement, recherche fondamentale, innovation, entrepreneuriat, capital-risque et développement territorial, notamment à travers des initiatives comme InnovX, UM6P Ventures ou StartGate, le campus Startup de l’université.
Cette approche rompt avec le modèle universitaire traditionnel, souvent dépendant des financements publics et relativement éloigné du tissu économique.
Ce modèle n’a pas vocation à se reproduire à l’identique, cependant il constitue un principe transposable, à condition que chaque contexte national identifie le partenaire susceptible d’offrir cet horizon de patience.
À l’heure où l’intelligence artificielle reconfigure les chaînes de valeur mondiales, quelle stratégie l’UM6P adopte-t-elle pour positionner l’Afrique non pas comme consommatrice mais comme productrice de solutions d’IA adaptées à ses réalités ?
Après les matières premières, puis les infrastructures, la prochaine compétition mondiale se joue autour des données, de la puissance de calcul, des modèles d’intelligence artificielle et des talents capables de les développer. Aujourd’hui, les grands modèles d’IA sont presque exclusivement conçus aux États-Unis ou en Chine, à partir de données, de langues et de références culturelles qui reflètent rarement les réalités africaines. Pourtant, l’Afrique représente la plus grande population de jeunesse au monde et produit des volumes de données en forte croissance. Avec AI Movement, premier centre de catégorie II de l’UNESCO consacré à l’intelligence artificielle en Afrique, et les travaux engagés autour d’une gouvernance africaine de l’IA, avec notamment le Consensus de Rabat sur l’Intelligence Artificielle de juin 2024, l’UM6P ambitionne de faire émerger une réflexion africaine sur les usages, la gouvernance et la production autour de cette révolution technologies d’IA. De la même manière, le programme Campus Africa, développé avec l’UNESCO et la Fondation OCP, dans le cadre du partenariat tripartite mentionné ci-haut, cherche à structurer une circulation des chercheurs et des savoirs à l’échelle continentale afin de réduire la fragmentation des écosystèmes scientifiques africains.
Comment l’UM6P structure-t-elle ses partenariats avec les grands groupes industriels et financiers pour transformer la recherche académique en projets industrialisables et créateurs de valeur en Afrique ?
Dans une chaîne de valeur, une institution peut occuper une position d’exécutant de ce que d’autres ont conçu, ou plutôt une position qui lui permet de concevoir, breveter, industrialiser localement. La relation entre l’UM6P et le secteur privé illustre cette seconde voie. Les connaissances produites par les chercheurs de l’université nourrissent directement une nouvelle courbe stratégique industrielle, ce qui suppose un transfert effectif. Pour rendre cette logique systémique, l’UM6P incite ses chercheurs à valoriser leur propriété intellectuelle, développe des incubateurs scientifiques au plus près des laboratoires et investit dans des infrastructures de pointe comme CoreLabs, une plateforme scientifique multidisciplinaire qui rassemble des équipements de très haute technologie en imagerie et caractérisation des matériaux, biosciences et chimie analytique. Ouverte aux chercheurs, aux industriels et aux partenaires académiques, elle permet de réaliser localement l’ensemble du cycle expérimental – de l’observation à la validation des résultats – avec des équipements jusqu’ici rarement accessibles en Afrique.
L’objectif est double: d’abord réduire la dépendance du continent à des laboratoires étrangers pour les analyses avancées, tout en accélérant le passage de la découverte scientifique à l’innovation industrielle. Notre ADN, c’est l’impact. Et nous sommes convaincus que la science compte autant par ce qu’elle publie que par ce qu’elle transforme dans la vie des gens. C’est une ambition de montée en gamme, assumée comme telle, et qui se construit patiemment avec nos partenaires.
Le continent continue de faire face à une forte fuite des talents. Quelles politiques concrètes l’UM6P met-elle en place pour retenir, attirer ou faire revenir les compétences africaines formées à l’international ?
L’Afrique forme chaque année davantage d’ingénieurs et de chercheurs, mais continue de perdre une partie importante de ses talents au profit des grands pôles scientifiques mondiaux. Longtemps perçue sous l’angle de la « fuite des cerveaux », plusieurs travaux montrent pourtant que l’enjeu ne réside plus uniquement dans le retour des compétences, mais dans leur capacité à rester connectées aux écosystèmes d’innovation du continent. C’est, par ailleurs, l’approche que privilégie l’UM6P. Au-delà de ses partenariats avec le MIT, Columbia, l’EPFL ou HEC Paris, l’université déploie une stratégie d’internationalisation avec ses Global Hubs installés en France, au Canada et aux États-Unis. Ces hubs sont conçus comme des plateformes d’intermédiation entre les écosystèmes d’innovation les plus performants au monde et les priorités de développement africaines. Ils facilitent la recherche collaborative, le transfert de technologies, l’accès aux financements internationaux, les mobilités de chercheurs et d’entrepreneurs ainsi que les liens avec les réseaux de capital-risque et les diasporas scientifiques. En parallèle, UM6P Associates vise à fédérer des chercheurs, entrepreneurs, experts marocains de la diaspora ainsi que des partenaires internationaux partageant une même ambition pour le développement de l’Afrique.
À horizon 2030, quel indicateur concret permettra de dire que l’UM6P a réussi sa mission au-delà du Maroc, en ayant un impact mesurable sur l’économie et l’innovation africaines ?
À l’horizon 2030, le véritable indicateur de réussite de l’UM6P se mesure moins à sa place dans les classements internationaux, qu’à l’impact concret qu’elle aura généré sur les économies et les sociétés africaines. C’est tout le sens de notre Vision 2030, une démarche bottom-up construite collectivement par tous les membres de notre communauté afin de faire de l’impact le principal critère d’évaluation de notre action. Elle repose sur trois ambitions complémentaires : produire une recherche qui génère des avancées scientifiques, de la propriété intellectuelle et des solutions utiles et concrètes pour le continent ; former des diplômés dotés des compétences techniques, humaines et du leadership nécessaire pour transformer leurs communautés ; et bâtir le plus grand écosystème entrepreneurial d’Afrique afin de convertir la connaissance en valeur socio-économique.
Si, en 2030, nos recherches débouchent sur des technologies adoptées par les industries africaines, si nos diplômés occupent des positions de leadership dans les secteurs public et privé, si notre écosystème entrepreneurial fait émerger des entreprises à fort impact et si la propriété intellectuelle produite à l’UM6P contribue à répondre aux grands défis de l’Afrique, alors nous pourrons considérer que nous avons réussi. Notre ambition n’est pas seulement de bâtir une université de rang mondial ; elle est de démontrer qu’une université africaine peut devenir un moteur de souveraineté scientifique, d’innovation et de transformation économique pour l’ensemble du continent.

