Alors que les États africains cherchent à accélérer la réalisation de leurs infrastructures dans un contexte de contraintes budgétaires, de fragmentation des financements internationaux et de concurrence accrue pour attirer les capitaux privés, la question de la préparation des projets devient centrale. Pour Financial Afrik, Mouhamad Rassoul Dieng, fondateur de MOPAT Group, revient sur les freins qui empêchent encore de nombreux projets africains d’atteindre leur clôture financière, sur le rôle des partenariats public-privé et sur la nécessité de passer d’une logique d’annonce à une logique d’exécution.
Propos recueillis par Daniel Djagoué
Beaucoup de projets africains peinent encore à atteindre leur clôture financière ou leur phase d’exécution. Quels sont, selon vous, les principaux freins structurels qui expliquent cet écart entre vision et réalisation ?
Le principal frein, ce n’est pas l’absence de projets. Les besoins sont connus. La Banque africaine de développement estime que l’Afrique doit investir entre 130 et 170 milliards de dollars par an dans ses infrastructures, avec un déficit annuel compris entre 68 et 108 milliards de dollars. La vraie difficulté, c’est de transformer ces besoins en projets réellement finançables.
Un investisseur ne finance pas une ambition. Il finance un projet dont il comprend le modèle économique, les revenus possibles, le cadre contractuel, le partage des risques et la capacité d’exécution. Beaucoup de projets stratégiques restent bloqués parce que ces éléments ne sont pas suffisamment documentés lorsqu’ils sont présentés aux partenaires financiers.
Les chiffres le montrent. En 2024, l’Afrique subsaharienne a attiré 7,9 milliards de dollars d’engagements d’investissement dans des infrastructures avec participation privée, soit plus du double de 2023. Mais cela représente encore moins de 8 % du total recensé par la Banque mondiale. Le capital existe, mais il se dirige vers les projets les plus lisibles et les mieux préparés.
Chez MOPAT Group, nous intervenons précisément à ce niveau : transformer une priorité publique ou un potentiel territorial en projet structuré, avec un modèle économique, une gouvernance, des partenaires et une trajectoire d’exécution. Un pipeline crédible n’est pas une simple liste d’intentions. C’est un portefeuille de projets priorisés, préparés et capables d’avancer jusqu’à l’exploitation.
On observe aujourd’hui un intérêt croissant pour les investissements structurants et un besoin réel, pour les pays africains, de moderniser leurs infrastructures. Pourquoi pensez-vous que le PPP est un modèle pertinent pour concrétiser les ambitions de transformation des économies africaines ?
Le PPP est pertinent parce qu’il permet d’organiser une complémentarité entre la vision publique et les capacités opérationnelles du secteur privé. L’État fixe la vision, définit les priorités, garantit l’intérêt général et crée le cadre dans lequel le projet peut se déployer. Le privé, lui, apporte sa capacité à structurer, financer, construire, exploiter et atteindre des objectifs de performance.
Surtout, les PPP n’ont plus à faire leurs preuves sur le continent. Le pont Henri-Konan-Bédié, à Abidjan, a montré qu’un PPP bien structuré pouvait répondre à un problème concret de mobilité urbaine. L’autoroute à péage Dakar-Diamniadio, au Sénégal, est également souvent citée comme une référence, car elle a permis de désengorger l’accès à Dakar et de réduire fortement les temps de trajet. Dans l’énergie, la centrale Azura-Edo, au Nigeria, avec plus de 460 MW de capacité installée, illustre aussi la capacité d’un PPP à mobiliser des capitaux privés importants autour d’un cadre contractuel clair.
Ces exemples montrent que le PPP n’est pas seulement une solution de financement. C’est aussi, et surtout, un cadre de responsabilité. Il permet de répondre à des questions très concrètes : qui construit ? Qui finance ? Qui exploite ? Quels sont les revenus attendus ? Quels risques sont supportés par chaque partie ? Quels engagements l’État conserve-t-il pour protéger l’intérêt public ? Quels résultats seront suivis ?
Un PPP mal préparé peut créer des blocages. Un PPP bien structuré peut, au contraire, accélérer la transformation d’un territoire. La différence se joue souvent dans la préparation : un cadre réglementaire lisible, des responsabilités bien définies, des conditions d’accès au site clarifiées, un modèle économique robuste, une gouvernance de projet solide et une exploitation pensée dès le départ.
On parle de plus en plus d’infrastructures économiques intégrées — zones économiques spéciales, corridors logistiques, plateformes agro-industrielles, énergie, tourisme. Quels modèles vous paraissent aujourd’hui les plus attractifs pour les investisseurs privés ?
Les investisseurs regardent d’abord les projets capables de générer une activité économique réelle. Une infrastructure, à elle seule, ne suffit pas. Ce qui compte, c’est ce qu’elle permet d’activer : production, transformation, flux logistiques, revenus, emplois, services et présence d’opérateurs privés.
Les zones économiques spéciales sont attractives lorsqu’elles sont conçues comme de véritables espaces de production. Une ZES doit offrir aux entreprises un environnement clair pour s’installer, produire, transformer, exporter et grandir. Cela implique un site bien identifié, des conditions d’accès claires, de l’énergie, des accès logistiques, des services aux entreprises et une gouvernance opérationnelle.
Les plateformes agro-industrielles sont également essentielles. L’Afrique produit beaucoup, mais transforme encore trop peu. Une plateforme qui relie production, stockage, transformation, certification, énergie, logistique et accès aux marchés peut changer l’économie d’une filière. Elle permet aussi de retenir davantage de valeur sur le continent.
Les corridors logistiques ont, eux aussi, un potentiel important, à condition de ne pas être réduits à de simples routes. Un corridor doit connecter des bassins de production, des ports, des zones industrielles et des marchés régionaux. À défaut, il transporte de la valeur sans nécessairement la capter.
Les investisseurs internationaux analysent de manière de plus en plus fine les risques liés aux projets : risques sectoriels, réglementaires, financiers, de change, d’exécution ou encore de gouvernance. Comment structurer des PPP capables d’attirer des capitaux de long terme, tout en sécurisant les intérêts des États, des partenaires publics et des populations ?
Il faut d’abord être précis sur la notion de risque. Le risque n’est pas une catégorie générale. Il peut être lié au site, au cadre réglementaire, à la demande, au financement, à la monnaie, à la construction, à l’exploitation, à l’environnement ou encore à l’acceptabilité du projet. Un bon PPP commence par identifier ces risques, les documenter et les répartir de manière réaliste.
La première attente d’un investisseur, c’est la lisibilité. Il doit comprendre ce qu’il finance, comment le projet générera des revenus, qui porte quelles responsabilités et comment les difficultés seront traitées. Mais cette lisibilité doit aussi protéger l’État. Un PPP équilibré ne consiste ni à transférer tous les risques au public, ni à les faire porter intégralement au privé. Il doit organiser un partage cohérent, avec des engagements clairs.
La deuxième condition, c’est l’exploitation. Beaucoup de projets sont très détaillés sur la construction, mais moins sur le fonctionnement après la livraison. Or un actif mal exploité devient rapidement un problème pour toutes les parties : l’État, l’investisseur, les usagers et le territoire. La maintenance, la qualité de service, les indicateurs de performance et les mécanismes de suivi doivent être pensés très tôt.
Enfin, il y a l’intégration dans l’économie locale. Un projet qui crée des emplois, mobilise des fournisseurs, forme des jeunes et fait travailler des PME locales est souvent plus robuste. Il bénéficie d’une meilleure appropriation et d’une plus grande durabilité. Ce n’est pas seulement un sujet d’impact social ; c’est aussi un facteur de réduction du risque.
Enfin, quel rôle une structure comme MOPAT Group peut-elle jouer pour faire passer les grands projets africains du concept à l’exécution concrète, et quelle est votre vision pour les cinq prochaines années ?
MOPAT Group intervient au moment où une priorité publique, un actif ou un potentiel territorial doit devenir un projet concret. Notre rôle est de structurer ce passage.
Nous agissons comme développeur, intégrateur et opérateur. Développeur, parce que nous partons d’un besoin ou d’un actif réel pour bâtir une opportunité économique. Intégrateur, parce que nous coordonnons les différentes composantes du projet : infrastructures, énergie, accès au site, financement, partenaires techniques, opérateurs, cadre PPP et gouvernance. Opérateur, parce que nous intégrons l’exploitation, la maintenance, la performance et la montée en valeur dès la phase de structuration.
Cette continuité est importante. Dans beaucoup de projets, chaque acteur intervient sur un maillon spécifique : l’étude, le financement, la construction ou l’exploitation. Notre approche consiste à appréhender l’ensemble dès le départ afin d’éviter les angles morts.
En Côte d’Ivoire, nous travaillons dans un dialogue institutionnel avec le CNP-PPP, dans un pays où les PPP constituent déjà un outil structurant. En 2023, le CNP-PPP a suivi 63 projets représentant près de 6 000 milliards de FCFA d’investissement. En Gambie, nous portons un projet de développement d’une zone économique spéciale conçue comme un actif national d’attractivité. Au Gabon, nous sommes engagés dans une initiative de valorisation forestière à grande échelle, autour de 600 000 hectares, avec l’objectif de renforcer la transformation locale du bois, les chaînes de valeur, l’emploi et la rétention de valeur sur le territoire.
Pour les cinq prochaines années, notre ambition est claire : faire de MOPAT Group une plateforme de référence pour les États, les investisseurs et les industriels qui veulent passer d’une logique d’annonce à une logique d’exécution. L’Afrique n’a pas seulement besoin de nouveaux projets. Elle a besoin de projets mieux préparés, mieux gouvernés et capables de fonctionner.

