Tribune | Transition énergétique & Finance durable en Afrique
Par Thierno Seydou Nourou Sy, Banquier . Président et fondateur de Nourou Financial Consulting (NFC). Dakar .Sénégal. www. Nouroufinancial.com
La finance durable en Afrique finance-t-elle réellement la transformation de nos économies ?Derrière les concepts en vogue — ESG, obligations vertes, fonds climat, taxonomies durables — c’est bien cette question, inconfortable mais nécessaire, qui doit guider nos décisions aujourd’hui. L’Afrique se trouve dans une situation inédite dans l’histoire contemporaine : elle représente environ 3 % des émissions mondiales de CO₂ tout en abritant près de 18 % de la population mondiale. Les pays du G20, eux, sont responsables de près de 80 % des émissions mondiales.
Et pourtant. Près de 600 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’électricité. Plus de 900 millions utilisent encore des modes de cuisson polluants, avec des conséquences sanitaires et environnementales dramatiques. Le message est limpide : l’Afrique subit un changement climatique qu’elle n’a presque pas causé, mais elle doit financer sa transition avec des règles définies ailleurs.
Dans ces conditions, la transition écologique ne peut pas se réduire à une exigence environnementale. Elle est d’abord un enjeu de développement, d’accès à l’énergie, d’industrialisation et de souveraineté économique. Le déficit énergétique coûte chaque année entre 2 et 4 % du PIB à plusieurs économies africaines — à travers les pertes industrielles, les coupures d’électricité, les surcoûts logistiques et la dépendance aux groupes électrogènes. Un chiffre révélateur illustre cette réalité : l’Espagne, à elle seule, produit davantage d’électricité que l’ensemble de l’Afrique subsaharienne hors Afrique du Sud.
Une finance verte qui reste une vitrine
Il faut le reconnaître : la finance durable progresse sur le continent. Le marché des obligations vertes se développe au Nigeria, au Kenya, au Maroc. Les critères ESG montent en puissance. Les institutions internationales s’impliquent davantage, les fonds climat se multiplient.
Mais cette dynamique reste partiellement déconnectée des réalités africaines. Elle repose encore trop largement sur des financements extérieurs, des logiques de rentabilité à court terme et une concentration sur des projets visibles — mais peu transformateurs. Les obligations vertes financent volontiers des parcs solaires ou des bâtiments certifiés. Beaucoup plus rarement l’électrification rurale, les mini-réseaux communautaires, les infrastructures industrielles ou les chaînes de valeur locales.
On finance ce qui est visible et rentable — pas toujours ce qui est structurellement nécessaire. La finance durable devient ainsi une vitrine, pas un levier. Les chiffres sont sans appel. L’Afrique ne reçoit qu’environ 3 % des investissements mondiaux dans les énergies renouvelables, alors qu’elle concentre près de 60 % du meilleur potentiel solaire mondial et d’importantes réserves de minerais stratégiques. Sur les plus de 100 milliards de dollars promis annuellement pour le financement climatique mondial, le continent ne capte que 12 à 15 % des flux — alors que ses besoins de transition énergétique sont estimés à plus de 200 milliards de dollars par an d’ici 2030. Nous ne demandons pas l’aumône. Nous demandons des règles équitables.
Ce que les trajectoires africaines nous enseignent
Les expériences du continent sont éclairantes. Le Maroc a su structurer un financement cohérent pour le solaire : le complexe Noor représente près de 580 MW de capacité installée, mobilisant plus de 2 milliards de dollars grâce à une vision politique claire, des financements concessionnels, des garanties publiques et un cadre réglementaire stable. Le Kenya, lui, a fait le pari de la géothermie : cette source représente aujourd’hui entre 40 et 45 % de la production électrique nationale, faisant du pays l’un des leaders mondiaux du secteur.
À l’inverse, le Nigeria — malgré plus de soixante ans d’exploitation pétrolière — reste confronté à un déficit énergétique chronique. Pour plus de 200 millions d’habitants, la capacité électrique effectivement disponible reste souvent inférieure à 5 000 MW.
La leçon est essentielle : ce ne sont pas les ressources qui font la différence, c’est la qualité du financement et sa cohérence avec une stratégie de développement.
Le cas Sénégal–Mauritanie : l’heure des choix
Le Sénégal et la Mauritanie entrent aujourd’hui dans une phase décisive avec l’exploitation gazière. Le projet GTA représente environ 2,5 millions de tonnes de GNL par an — une opportunité historique. Mais elle pose une question fondamentale : allons-nous utiliser ces ressources pour transformer nos économies, ou simplement pour alimenter un nouveau cycle d’exportation ?
Deux trajectoires s’offrent à nous. La trajectoire extractive — exportation des ressources, dépendance aux marchés extérieurs, faible transformation locale — nous la connaissons déjà. Elle a produit dans certains pays de la croissance sans industrialisation, des recettes sans inclusion, de la richesse sans transformation.
La trajectoire transformative, elle, passe par le financement des infrastructures énergétiques, le soutien à l’industrialisation, l’investissement dans les renouvelables et le développement des compétences locales. Le gaz n’est pas le problème. La vraie question est : comment seront utilisés ses revenus.
Pour une souveraineté financière de la transition
C’est pourquoi nous devons dépasser la simple notion de finance durable — et introduire celle de souveraineté financière de la transition. Cette approche repose sur trois piliers.
Premièrement, orienter les financements vers l’économie réelle : énergie, industrie, infrastructures, innovation. La finance durable ne peut se limiter aux projets facilement labellisables.
Deuxièmement, adapter les instruments financiers aux réalités du continent : financements de long terme, partage des risques, partenariats public–privé, financements mixtes capables d’absorber les spécificités des marchés africains.
Troisièmement, renforcer l’ancrage local : des banques africaines plus solides, des marchés financiers régionaux plus profonds, une meilleure mobilisation de l’épargne locale et des diasporas. Aujourd’hui, une grande partie de l’épargne africaine finance encore des actifs étrangers plutôt que les infrastructures du continent. La souveraineté financière, c’est d’abord la capacité de financer nos propres projets avec notre propre capital.
Conclusion
La transition énergétique mondiale déclenche aussi une compétition géopolitique intense — pour les minerais critiques, les chaînes industrielles, les infrastructures et le contrôle des financements. L’Afrique ne doit pas devenir uniquement le fournisseur de matières premières de la transition des autres.
La finance durable ne doit pas être une simple conformité aux normes internationales. Elle doit être alignée sur les priorités de développement africaines. Elle doit devenir un levier de transformation économique et de souveraineté énergétique.
La question n’est pas seulement de verdir la finance en Afrique — mais de s’assurer qu’elle finance réellement la transformation du continent.

