Par Dr Moussa K. Fall, Economiste, Cofounder & Dean Marselya Tech
La BCEAO indique qu’en 2025, les pays de la zone ont emprunté 15 105,2 milliards de FCFA sur le marché financier local . La dette monte et pourra rapidement dépasser les niveaux soutenables dans plusieurs États membres de l’UMOA. La BCEAO doit intervenir et racheter les dettes à court terme des Etats membres auprès des banques régionales ; les banques régionales, à leur tour, doivent voir leurs achats de titres souverains restreints. Elles doivent accorder plus de crédit au secteur privé pour redynamiser l’activité économique dans la zone.
Les banques régionales de la zone UMOA participent massivement aux levées de fonds opérées par les états de l’Union ; tout le monde y trouve son compte pour le moment. La BCEAO indique qu’en 2025, les pays de la zone ont emprunté 15 105,2 milliards de FCFA sur le marché financier local. Le Sénégal a levé plus de 745 milliards FCFA via des bons et obligations du trésor, durant les deux premiers mois de l’année 2026. Les taux proposés sont attractifs, et les maturités assez courtes pour la plupart des titres. Manifestement, le Sénégal inspire toujours confiance malgré les dégradations répétées de ses notes par les agences de notation. Les banques ivoiriennes détiennent 42% de la dette, les banques sénégalaises 39%. La disponibilité des fonds dans la zone constitue un atout important pour nos économies. Encore faudrait-il qu’ils soient mieux utilisés. Ces fonds seraient-ils plus productifs s’ils étaient destinés au secteur privé ? Nous avons un avis tranché sur la question : les banques doivent substantiellement diminuer les montants destinés aux obligations et bons du trésor des États et prêter plus au secteur privé. Compte tenu de la morosité de l’activité, seul un secteur privé agile et puissant pourrait relancer la croissance économique dans nos pays. Les banques seraient moins exposées au risque souverain, et elles bénéficieraient d’une redynamisation de l’investissement et de l’emploi.
Le recours massif des Etats aux banques régionales expose ces dernières au risque souverain, rend plus cher l’emprunt pour les entreprises et les particuliers, et enfin, les incite à raccourcir les délais de paiement des emprunts contractés par ces derniers. Le secteur privé est largement perdant dans ce processus. Le Sénégal a tout intérêt à redynamiser son secteur privé ; il peut jouer un rôle décisif dans la reprise économique tant souhaitée. Nul doute, une réorientation du crédit, notamment des fonds destinés au financement de la dette des États, vers le secteur privé, sera le levier de croissance des économies de la zone.
La BCEAO a jusque-là, joué un rôle important dans la maîtrise de l’inflation dans la zone, elle est impériale dans ce rôle. Il est temps pour elle d’aller plus loin. Compte tenu de l’évolution des rapports de force qui caractérisent les relations entre les différents blocs que la nouvelle géopolitique internationale contribue à redessiner, les effets disruptifs infligés à l’économie mondiale sont là pour rester. Nos économies doivent se réinventer pour survivre. Nous devons en substance, compter sur nous-mêmes, et notre banque centrale doit être flexible pour apporter un accompagnement ajusté à la situation économique et au niveau de la dette de chaque État de la zone UMOA. L’adoption future de l’Eco comme monnaie unique à l’intérieur de la CEDEAO peut être aussi un prétexte raisonnablement suffisant pour apporter une dose de flexibilité au fonctionnement de la BCEAO.
Par ailleurs, deux agences de notation, notamment S&P et Fitch, signalent qu’une grande partie des titres sénégalais achetés par les banques ivoiriennes sont en réalité détenus par des entités étrangères. Il n’y a que l’investisseur étranger qui y gagne, c’est une forme de spéculation sur notre dette. La profondeur affichée du marché financier local de la zone UMOA n’est en fait, qu’une illusion. La BCEAO doit intervenir et racheter les dettes à court terme des Etats membres auprès des banques régionales ; les banques régionales, à leur tour, doivent voir leurs achats de titres souverains restreints. La BCEAO pourra considérer les ratios comme le montant de la dette à court terme sur le PIB, et le montant des réserves de change du pays en question sur son PIB, pour décider de l’ampleur et de la nécessité de l’intervention.
Notons qu’une banque centrale conventionnelle peut imprimer de l’argent à volonté. Elle peut prêter aux banques commerciales, racheter des dettes, et par la même occasion, injecter beaucoup de liquidité pour soutenir l’activité économique dans un pays. Notre banque centrale fonctionne comme une caisse d’émission. Elle ne peut pas agir en tant que prêteur en dernier ressort. Elle doit soutenir des unités monétaires supplémentaires avec des devises étrangères. C’est exactement ce verrou qui doit sauter. Une vertu appréciable que l’on trouve assez apaisante avec les caisses d’émission est que les gouvernements gaspilleurs ou irresponsables ne peuvent pas simplement monétariser leur dette pour réduire de façon simple leurs déficits. Sommes-nous assez matures pour y aller ? Avons-nous tourné le dos aux gouvernants non sobres et non vertueux ?
De nos jours, l’utilisation croissante des Stablecoins et de la monnaie digitale devrait rendre moins risquées et plus efficientes les opérations d’une banque centrale avec d’autres institutions financières, peu importe la zone où elles se trouvent. La BCEAO pourrait ne pas dévier de façon significative de son orthodoxie, et exposer les États membres aux fâcheuses conséquences d’un financement indirect de la dette, si de tels leviers venaient à être explorés. L’investissement productif doit être privilégié. Il est peut-être temps que la BCEAO accompagne le processus d’industrialisation de la zone. Son statut doit évoluer, la nature de sa monnaie doit également évoluer. Aucune entité étrangère pourra accompagner le processus d’industrialisation de la zone UMOA à la place de la BCEAO ; soit pour absence d’intérêt manifeste et/ou de ressources suffisantes. Nous ne pourrons pas sortir de la crise de la dette sans des réformes fondamentales dans nos institutions financières régionales. La dette monte et pourra rapidement dépasser les niveaux soutenables dans plusieurs états membres de l’UMOA. Il faut mettre la BCEAO à contribution. Les conséquences d’un défaut de paiement d’un État membre seront désastreuses. La banque centrale est un organe puissant si elle est indépendante, agile, et flexible. En plus de la maîtrise de l’inflation, elle peut redynamiser la croissance économique etbooster l’emploi.

