Par Foly Ananou, PhD Economics — Banking and Finance, Ancien President de L’Afrique des Idées
Dans un contexte international marqué par l’instabilité des financements extérieurs, la question du financement souverain en Afrique de l’Ouest devient plus stratégique que jamais. Dans cette tribune, Foly Ananou analyse la montée en puissance du marché de la dette en monnaie locale au sein de l’UEMOA, porté par UMOA-Titres, comme un levier majeur de résilience financière. Mais derrière ce succès, l’auteur met en lumière un paradoxe discret dans les mécanismes d’adjudication, susceptible d’alourdir le coût de financement des États. Une contribution éclairante pour nourrir le débat sur l’efficacité et l’optimisation des politiques de dette publique dans l’Union. Lecture !
Dans un contexte africain marqué par la volatilité des financements extérieurs, les pays de l’UEMOA ont réussi un pari stratégique : bâtir, via UMOA-Titres, un marché de la dette en monnaie locale opérationnel et protecteur. En réduisant l’exposition au risque de change, ce mécanisme est devenu un pilier de la gestion de la dette publique régionale. Pourtant, derrière ce succès indéniable, une dynamique subtile dans les modalités d’adjudication mérite une attention particulière pour optimiser les coûts de financement des États.
Un succès qui ne se dément pas
Le bilan de la dernière décennie est éloquent. Entre 2014 et 2024, 84 % des opérations sur le marché financier régional ont été sursouscrites, affichant un taux de couverture moyen de 1,66×. Cette profondeur permet aux États de lever régulièrement les montants souhaités, avec un taux d’allotissement moyen de 104 %. Plus encore, cet outil a favorisé un allongement progressif des maturités, éloignant le spectre du risque de refinancement à court terme.
L’innovation « multi-instruments » : un couteau à double tranchant
Depuis la fin des années 2010, une innovation s’est imposée : le format « multi-instruments ». Le principe est simple : regrouper sous une enveloppe unique plusieurs maturités (bons du Trésor et obligations). Absente avant 2017, cette modalité représente aujourd’hui plus de 90 % des opérations. Si ce format simplifie l’organisation des émissions et offre une meilleure lecture de la demande globale, il révèle une allocation de la liquidité différenciée. Les banques commerciales, acteurs prédominants du marché, font face à des contraintes de liquidité qui les poussent naturellement vers les titres les plus courts. Résultat : les instruments de courte maturité captent près de la moitié des soumissions au sein d’une même opération.
Le coût de l’arbitrage
Cette concentration de la demande sur le court terme n’est pas sans conséquence. Les données indiquent que les obligations émises via ce format multi-instruments s’accompagnent de rendements plus élevés que lorsqu’elles sont émises de manière isolée. On observe un surcoût de l’ordre de 50 à 70 points de base pour les maturités de 3 à 5 ans. Il ne s’agit pas d’une anomalie de marché, mais d’un arbitrage logique des investisseurs. La profondeur de la demande sur le segment long étant mécaniquement limitée par la structure actuelle du marché, les conditions de rendement s’en trouvent renchéries.
Vers une maturation nécessaire
Le marché obligataire de l’UEMOA est aujourd’hui l’une des expériences les plus abouties de financement souverain sur le continent. Pour franchir l’étape suivante, l’enjeu est désormais d’approfondir la compréhension de ces mécanismes d’adjudication. Afin de consolider des conditions de financement favorables, la réflexion pourrait s’orienter vers une diversification accrue de la base d’investisseurs, notamment les investisseurs institutionnels de long terme comme les caisses de retraite et les compagnies d’assurance, et une dynamisation continue du marché secondaire. C’est à ce prix que l’Union pourra transformer l’essai de l’innovation financière en une baisse durable du coût de sa souveraineté.

