Dans un environnement marqué par le recul de l’aide publique au développement, la prise de fonctions de Christophe Lecourtier à la tête de l’Agence française de développement s’apparente moins à une continuité qu’à un test grandeur nature. Sous pression budgétaire, dans une Afrique en pleine recomposition géopolitique et face à l’impératif de réallouer les flux vers des investissements réellement productifs, l’institution est sommée de se réinventer. Pour Michel Vialatte, expert international en gouvernance publique, le diagnostic est tranché : il ne s’agit plus d’ajuster, mais de refonder en profondeur le modèle de l’AFD afin d’aligner influence stratégique, rendement économique et impact tangible — une lecture qu’il développe dans cet entretien accordé à Financial Afrik.
Quels enjeux stratégiques attendent Christophe Lecourtier à la tête de l’AFD dans un contexte de réduction de l’APD ?
Les enjeux sont considérables. L’AFD entre dans une période de forte contrainte budgétaire, avec un effet ciseau constitué de la baisse des dotations publiques et d’une pression accrue pour répondre avec efficacité à l’ambition diplomatique française dans des zones où sa présence a été fragilisée. Christophe Lecourtier devra donc réinventer le modèle économique de l’AFD. Son expérience passée de directeur général de Business France l’y prédispose. L’enjeu est de diversifier les sources de financements de l’AFD. La France cherche à maintenir son influence internationale dans un environnement géopolitique de plus en plus tendu tout en préservant sa capacité d’action dans les pays les plus vulnérables. L’AFD est un levier essentiel de diplomatie économique et climatique.
Dans quelle mesure sa connaissance du Maroc et de l’Afrique peut-elle influencer la réorientation géographique des financements ?
Christophe Lecourtier, grâce à l’expérience diplomatique d’ambassadeur au Maroc au bilan remarquable pour ne pas dire exceptionnel, ne peut que le conduire à des arbitrages géographiques éclairés. Lors de ses auditions au parlement, il a d’ailleurs évoqué une volonté de réorientation géographique et sectorielle de l’AFD. Sa connaissance fine des dynamiques africaines, notamment en Afrique du Nord, devrait favoriser une approche plus partenariale de l’action de l’AFD, plus attentive aux priorités locales et plus tournée vers les entreprises porteuses d’Investissements directs Etrangers (IDE). Dans un contexte où les financements vers l’Afrique, réduits d’un quart en 2025 et souvent décorrélés de l’investissement productif, son expertise ne peut que contribuer à rééquilibrer les efforts, notamment dans des zones stratégiques comme l’Afrique centrale (bassin du Congo) ou l’Afrique de l’Ouest. La récente visite du ministre des Affaires étrangères français au Togo, pays où aucune haute personnalité française ne s’était rendue depuis le déplacement du premier ministre manuel Valls en 2016, est à cet égard un signal.
L’arrivée d’un diplomate à la tête de l’AFD traduit-elle une politisation accrue de l’aide au développement ?
Non, mais sa nomination est clairement perçue comme un signal stratégique. L’AFD n’est d’évidence plus aujourd’hui un pilier de la diplomatie d’influence française. Placer un diplomate expérimenté à sa tête traduit une volonté d’aligner plus étroitement l’aide au développement avec les priorités géopolitiques françaises, dans un contexte de rivalité accrue avec la Chine, la Turquie ou la Russie. Combiner financements publics, investissements privés et expertise technique sera une dimension de sa « feuille de route ». Il est urgent de sortir l’AFD de son enfermement dans des mécanismes d’aide au développement dictés par des principes et postulats idéologiques qui l’ont souvent fait décrocher par rapport à ses homologues, notamment allemand. Financer des infrastructures routières en Afrique, à l’heure où les technologies permettent la conduite de projets à haute performance en développement durable, n’est par exemple pas à proscrire, là où, aujourd’hui, les critères de financement fixés par l’AFD sont technocratiques et dissuasifs.
Quels arbitrages devra-t-il opérer entre transition climatique, développement économique et contraintes financières ?
Il devra gérer en effet une équation complexe :
● Moins de dons, plus de prêts, ce qui pénalise les pays les moins avancés,
● Une demande croissante de financements pour la transition climatique, qui représente déjà près de 7,8 milliards d’euros d’investissements annuels,
● La nécessité de soutenir la construction d’économies productives, notamment en Afrique centrale, où les attentes sont fortes en matière d’infrastructures, d’énergie et d’industrialisation sans renoncer à accompagner les économies déjà très structurées en filières industrielles, à l’image du Maroc.
La nomination de Philippe Lalliot à Rabat marque-t-elle une nouvelle étape dans les relations franco-marocaines ?
La désignation de Philippe Lalliot comme futur ambassadeur de France au Maroc, actée par Emmanuel Macron, intervient après le départ de Christophe Lecourtier vers la direction de l’Agence française de développement. Ce choix met fin à plusieurs semaines de spéculations autour du poste, désormais stratégique pour la relation bilatérale.
Pur produit du Quai d’Orsay, Philippe Lalliot, 60 ans, est actuellement directeur du Centre de crise et de soutien. Diplomate de carrière, passé par l’Unesco, La Haye et Dakar, il arrive à Rabat avec un profil moins tourné vers l’économie que son prédécesseur, davantage issu de l’univers de Business France.
Sa nomination s’inscrit dans un contexte de relation plus apaisée entre Paris et Rabat, après une période de tensions diplomatiques. Elle intervient alors que plusieurs dossiers économiques structurants restent en attente de consolidation, notamment les projets liés à l’eau, à l’énergie et aux investissements industriels, à l’image des coopérations entre Veolia, OCP Group et Engie, au cœur du rapprochement économique entre les deux pays.

