Par Gaston Kelman, écrivain.
Il y a une vingtaine d’années en 2007, j’avais prophétisé dans mon livre intitulé Les hirondelles du printemps africain, que la Mauritanie allait être l’une des plus prometteuses hirondelles annonçant le printemps africain. Pour les plus gentils, de j’étais juste un iconoclaste, un provocateur qui voulait choquer à vil prix. C’était le temps où on se pinçait les narines quand on entendait le nom de ce pays dont les seules références qu’on lui accordait – condamnation sans jugement et sans possibilité d’appel -, étaient l’esclavage moderne – analyse orientée – et le terrorisme bien réel. On n’aurait pas imaginé à l’époque le président français invitant son homologue mauritanien à l’Élysée, en ces temps où l’Afrique est à prendre avec des pincettes et où les visites dans un sens ou dans l’autres sont rares et triées sur le volet. La dernière tournée de Macron en Afrique – fin novembre 2025 – s’est déroulée dans des pays « respectables » – Afrique du Sud, Maurice, Angola – ou éternels amis de la France comme le Gabon. Peu avant, juillet 2025, on avait reçu à l’Élysée le bien peu farouche Alassane Ouattara qui professe à qui mieux mieux qu’il ne doit rien à personne sauf à la France. Il y avait aussi eu l’intermède avec l’incontournable président de l’épopée sénégalaise.
La Mauritanie, ce rugueux pays, rigide épine dorsale entre le Maghreb et l’Afrique noire, ne se proclame l’ami de personne. Il n’est pas non plus l’ennemi de l’un ou de l’autre. Ce qui se passe en Mauritanie, ce n’est pas une révolution sociale portée par une junte – un lointain passé – ou l’irruption pétaradante de quadragénaires pimpants. On pourrait même parler d’un long fleuve tranquille. Ce qui était considéré comme le bastion du terrorisme et des trafics en tout genre dans le désert, est devenu le pays le plus sécurisé du Sahel. Le développement économique, social et culturel évolue en un rythme apprécié de tous. La monnaie dit-on se tient bien, et quand, à Nouakchott, on entend les récriminations des voisins contre le franc CFA, on affiche un sourire indéfinissable.
Le choix des rencontres du président français avec ses homologues africains cache un message subliminal, peut-être même inconscient. On se souvient du temps pas bien lointain où héritier de la France gaullienne, il se croyait encore plus ou moins dans le temps des colonies. Chaque président français a connu cette griserie. On se sentait obligé de manifester son autorité par un geste ou par un discours depuis que de Gaulle avait donné le coup d’envoi à Brazzaville. Passé l’intermède Pompidou, Giscard d’Estain se balada goguenard en territoire conquis. Mitterrand pondit le discours de la Baule et s’appropriant par fraude la quête de liberté amorcée par les sociétés africaines à travers les tables rondes, promit la carotte aux gentils et le bâton aux récalcitrants. Chirac gonfla les muscles comme tout président de droite, largua les bombes sur les populations ivoiriennes. Et Sarkozy en plus des bombes pour introniser ou destituer, envoya l’Afrique à la préhistoire dans le discours de Dakar. Enfin, Hollande fit du Hollande, à Kinshasa, c’est-à-dire le pitre, au cours de sa visite au sommet de la francophonie.
Puis Emmanuel Macron vint, décidé à faire la révolution, en oubliant de chasser d’abord le naturel françafricain qui revint au galop comme un boomerang. En effet, les temps avaient beaucoup changé. Depuis peu, de nombreuses hirondelles zébraient le ciel africain sous plusieurs formes : certaines sous le tumultueux harmattan comme les pays de l’AES. On n’oubliera jamais l’énorme pantalonnade, l’ultime palinodie, à l’occasion du rendez-vous catastrophe avec la jeunesse africaine au sommet africain de Montpellier. Le président français avait décidé de déclassifier les dirigeants africains, et de faire de cette jeunesse son nouvel interlocuteur sur le continent. Depuis la rage de cette même jeunesse que la presse a baptisée pudiquement de « sentiment anti-français », alors qu’il s’agit d’un ressentiment sourd, d’un rejet lourd, d’une colère profonde, l’a un peu assagi. Alors, il réserve ses visites au pays « neutres » et souvent ne faisant pas partie de ce que l’on nomme le pré carré. Il faut éviter les revendications et les soulèvements de la rue que ne manquerait pas de causer un voyage dans un des pays de ce pré carré.
Dans ce contexte, le choix de la Mauritanie comme hôte élyséen est le choix de la sagesse. Le président français sait que ce pays peut être un champ d’expérimentation pour un autre type de regard sur l’Afrique, regard moins condescendant, moins arrogant, plus respectueux des peuples et de leurs destins. Nous l’avons dit plus haut, le flegmatique peuple du désert n’a pas d’états d’âme, pas d’humeur, et pas d’ennemi. Il ne ressent plus ou fait semblant – avec beaucoup de succès, il faut le dire – de ne plus ressentir le traumatisme post colonial. D’ailleurs même au temps où on imputait à juste titre les coups d’état à la France, le fier Mauritanien se vantait de faire les siens, tout seul, comme un grand, sans l’aide de personne.
Voilà donc une visite sur de bons hospices. Et nous émettons le vœu qu’elle porte tous les fruits, ceux de la coopération entre états qui se respectent, et ceux d’une leçon de choses pour le président français.

