Par Lauric NGOUEMBE *
Manque de mise en œuvre des engagements de consolidation budgétaire pris par les Chefs d’État en 2024, dépenses publiques obstinément élevées entraînant une détérioration accélérée des déficits commercial et budgétaire de la Zone, baisse des réserves de change menaçant la pérennité de l’ancrage du régime de change : tel est le diagnostic alarmant du FMI, publié dans une parution d’Afrique Intelligence du 02/04/2026 et pour lequel celui-ci demande des gages avant de conclure et poursuivre des programmes de soutien des pays de cette Zone, selon les cas.
Pressions des déficits publics, des créanciers (service de la dette), des déséquilibres macro-économiques internes et externes (solde du compte courant), de la France et du FMI enserrent les Chefs d’État de la CEMAC, appelés à prendre effectivement leurs responsabilités, sans quoi la dévaluation de leur monnaie serait inévitable !
- Un diagnostic sans appel :
En fait, le taux de couverture extérieure de la monnaie (FCFA) demeure trop élevé, à 67 %, largement au-dessus du seuil d’urgence de 20 % (Cf. Afrique Intelligence du 24/02/2026). La politique d’assurance régionale des avoirs mise en place en 2016 n’a pas été observée et les réserves de change se sont érodées en dessous de la barre des 6 mois, à 4,5 mois. Un double déséquilibre interne (2,7 % en 2025 contre 1,3 % en 2024) et externe menace la pérennité et la stabilité du régime de change, qui est plongé dans une spirale spectrale d’une dévaluation monétaire dont le seul évitement exige des mesures immédiates de retour aux équilibres macro-économiques et une croissance robuste. Selon le FMI, les dépenses publiques excessives n’ont pas provoqué une croissance soutenue, au regard, à contresens, du ralentissement de celle-ci en 2025 (2,6 %) et de son tassement en 2026 (3,5 %).
En outre, la fixité nominale du FCFA vis-à-vis de l’euro cache des variations importantes du Taux de Change Effectif Réel (TCER), qui mesure la compétitivité-prix des économies nationales par rapport à leurs principaux partenaires commerciaux. Il est le produit entre le taux de change nominal et les termes de l’échange (indice de prix à l’exportation/indice de prix à l’importation). Lorsque le TCER augmente, il y a une perte de compétitivité, et le contraire signifie qu’il y a un gain de compétitivité internationale. Entre 2020 et 2024, la perte de compétitivité-prix des économies de la CEMAC a été progressive du fait du renforcement de l’euro vis-à-vis des devises des principaux partenaires commerciaux de la Zone et d’un différentiel favorable d’inflation par rapport à ces derniers. En 2025, cette situation s’est accélérée.
- Le cercle vicieux de la dette :
Quant à la dette, la crise est déjà là. Les États sont plongés dans la chaîne de Ponzi ; ils s’endettent pour payer leur encours. Un système de gestion des dettes souveraines qui met en péril les banques de la sous-région. Selon la BEAC, l’encours total des titres du Trésor public sur le marché sous-régional dépasse les 9 400 milliards de FCFA, passant du simple (2020) au triple (300 %).
En début d’année 2026, selon la BEAC, les six États de la CEMAC prévoyaient de lever un total d’environ 3 906,5 milliards de FCFA (près de 7 milliards USD) sur le marché des titres publics de la BEAC. Effectivement, les nouveaux emprunts servent en partie à financer les déficits et à rembourser (refinancer) les anciennes dettes arrivant à échéance. Ainsi, l’encours à date représente le stock total de dettes non encore remboursées. Un encours élevé par rapport au PIB indique un niveau d’endettement structurel important (plus de 70 %).
- Le plomb de la dette institutionnelle et des titres publics :
Bien que marquant un repli par rapport aux 5 272,8 milliards FCFA mobilisés entre janvier et octobre 2025, ce montant présage, en cas de défaut de paiement, une perspective au 31 décembre 2026 pouvant porter l’encours global des titres publics au-dessus de la barre de 10 000 milliards de FCFA.
L’analyse de la structure de cet encours de la dette par instrument révèle le caractère différencié de la stratégie de financement des États. Les OTA (dette à long terme) dominent très largement avec 7 835,2 Mds FCFA, soit 82,9 % de l’encours total. Les échéances de 2 à 5 ans sont les plus prisées, représentant à elles seules plus de 5 900 Mds FCFA (62,5 % de la dette globale). Les BTA (dette à court terme), quant à eux, s’élèvent à 1 616,2 Mds FCFA, soit seulement 17,1 % de l’encours. Il faut noter par ailleurs une forte concentration institutionnelle des titres publics, ce qui représente un risque pour le système financier régional. Les banques (Spécialistes en Valeurs du Trésor – SVT) détiennent 63 % du total (5 973,6 Mds FCFA) et jouent le rôle de teneurs de marché, contre 13,7 % (1 297,3 Mds FCFA) détenus par les autres banques (non-SVT) ; et enfin, les investisseurs institutionnels (assurances, fonds de pension) avec 19,1 %, la BEAC 0,9 % et les personnes physiques un peu plus de 3 %.
- Trois champions super endettés qui ne semblent pas désarmés :
La situation préoccupante de la dette institutionnelle et des titres publics met en évidence un marché financier sous-régional dominé par trois pays, qui concentrent à eux seuls près de 80 % de l’encours total de la dette régionale : Gabon, Congo et Cameroun. L’augmentation vertigineuse de 300 % de l’encours des titres du Trésor public est impulsée en pole position par le Gabon (+75 % en 2025) avec 30,5 % de l’encours total de la Zone, suivi du Congo avec 29,5 % du total, du Cameroun avec 19,4 %, et des autres pays (Guinée équatoriale, Tchad, RCA) avec 20,6 % du total.
Parmi les trois pays qui détiennent 80 % de l’encours total de la dette sous-régionale, le Congo est celui qui affiche un plus faible taux de croissance (+2,6 % à +2,8 %), suivi du Gabon (+3 %) et du Cameroun (+3,7 % à 3,9 %). Face à un endettement aussi élevé et une croissance plutôt faible, ces pays qui continuent de recourir de façon effrénée à la dette souveraine et aux financements extérieurs dans des conditions désastreuses auront probablement des difficultés à honorer leurs engagements sans tomber dans le système de Ponzi.
- Un effet de levier de la dette annihilé :
Dans ce contexte, l’effet de levier de la dette sur les investissements dont le rendement (croissance économique) dépasse le coût de l’emprunt (taux d’intérêt) est presque annihilé par des réalités structurelles complexes.
D’abord, des études économétriques montrent des multiplicateurs budgétaires faibles (< 1). Elles relèvent que les multiplicateurs de dépenses publiques sont tous positifs mais inférieurs à l’unité. Cela traduit des effets faiblement keynésiens de la politique budgétaire. En conséquence, chaque FCFA emprunté génère moins d’un FCFA de croissance supplémentaire, caractérisant un levier peu efficace.
Ensuite, l’impact différencié des chocs fiscaux entre pays traduit la variété des situations nationales. Les chocs de recettes fiscales (donc indirectement liés à la dette) ont des effets très hétérogènes sur la croissance. À titre d’exemple, le Cameroun et le Congo enregistrent des effets positifs contrairement au Gabon, à la Guinée équatoriale, à la RCA et au Tchad, qui enregistrent des effets négatifs.
En somme, emprunter pour investir n’a pas le même effet selon la structure économique et la qualité de la dépense publique dans chaque pays. Enfin, une analyse en équilibre général calculable (2023-2030) montre que seuls le Tchad et le Gabon tirent un effet positif de l’impôt sur le revenu des capitaux et présentent un déficit public que l’augmentation de l’impôt sur le capital doit compenser ; cependant, cette fiscalité (levier de remboursement de la dette) n’est pas toujours efficace pour stimuler la croissance.
Par contre, en 2017, le FMI identifiait un effet de levier inversé, un risque majeur de lien étroit entre États souverains et banques dans la zone CEMAC au travers d’un mécanisme problématique tel que les banques locales détiennent massivement des titres publics et, en cas de stress souverain (difficulté de remboursement), le système bancaire est directement exposé à un cercle vicieux : les difficultés des États entraîneraient de facto une crise bancaire qui se traduirait par une contraction du crédit au privé, donc une récession et des difficultés financières accrues des États. Ainsi, l’endettement ne finance plus la croissance mais fragilise l’ensemble du système financier.
- Les Chefs d’État de la CEMAC sont-ils impuissants face aux pressions susmentionnées ?
Pour sortir de ce cercle vicieux de l’endettement, le FMI propose des mesures vigoureuses immédiates pour résorber les déséquilibres à la fois internes et externes, afin de pouvoir bénéficier d’un appui financier ou budgétaire de l’institution financière internationale. La BEAC, quant à elle, met en garde contre la poursuite de la trajectoire actuelle d’endettement des pays de la Zone : la soutenabilité budgétaire pourrait être compromise par des facteurs de risque supplémentaires : volatilité des prix des matières premières (pétrole, gaz, bois, coton), dépendance à l’endettement extérieur confirmée par l’analyse économétrique (2010-2022), et réformes fiscales à l’impact limité à court terme, au travers de l’exonération récente (effective en 2026) de l’IRCM (Impôt sur les Revenus des Capitaux Mobiliers) sur les titres publics, qui vise à élargir la base d’investisseurs et fluidifier le marché.
- Entre réformes, statu quo et résilience :
Dans la perspective de sortie de crise, la réforme des finances publiques impulsée par le Règlement n°02/11-CEMAC-UMAC du 19 décembre 2011 relatif aux lois de finances des États membres exige que ces derniers changent de paradigme et mettent en œuvre des stratégies rigoureuses de désendettement et le basculement en mode budget-programme (art. 4, 9 à 11, 17, 18, 24 et 25), pour une discipline budgétaire garantie.
L’exemple de la République du Congo est édifiant. Pour ce qui est de la stratégie du désendettement, les ministres en charge des finances successifs entre 2017 et 2024 (Calixte NGANONGO 2016-2021, Rigobert Roger ANDELY 2021-2022 puis Jean-Baptiste ONDAYE 2022-2024) ont décidé de contenir l’hydre de la dette publique, passant du taux d’endettement de 111 % du PIB en 2017 (Cf. FMI) à 116 % en 2021 avant de décroître à 97,97 % en 2023 puis à 94,74 % en 2024, tout en réduisant substantiellement les risques d’insolvabilité et de déstabilisation économiques. La hausse enregistrée dans la première phase s’explique par le prolongement des effets du choc pétrolier de 2014-2016 combinés avec ceux liés à la COVID-19.
Mais cette hausse a été limitée grâce à des efforts de sécurisation et d’augmentation des recettes intérieures hors pétrole avec la mise en œuvre de la modernisation des systèmes d’information des impôts, des douanes et du Trésor public avec le déploiement, respectivement, notamment, des applications e-Tax, du GUD (Guichet unique de dédouanement) à la Banque postale du Congo, et SIGFIP (système intégré de gestion des finances publiques). Et la baisse qui a suivi s’explique par la mise en œuvre des réformes en vue de l’amélioration de la gestion des finances publiques, bien que le ratio reste au-dessus du seuil communautaire de 70 % du PIB. Il est observable que la tendance baissière de l’endettement du Congo était bien encourageante.
En 2025, pour honorer leurs obligations à court terme, le Cameroun, le Congo et le Gabon recourent à l’émission d’eurobonds sur les marchés internationaux, s’exposant ainsi à des coûts d’endettement onéreux et à une spéculation à très hauts risques.
- Des réformes qui piétinent :
Il sied de noter que quasiment aucun des six (6) pays de la Zone n’a totalement basculé du budget-moyens vers le budget-programme, depuis la publication, en 2011, du règlement de la CEMAC relatif aux lois de finances susmentionné. Les tentatives gabonaises entre 2022 et 2024 semblent se neutraliser. Dans cette même période, la République du Congo a élaboré, comme le demande encore le FMI avec lequel une série de 6 revues ont été franchies successivement avec succès du programme FEC 2019-2024, un plan stratégique rigoureux à moyen terme. Pour son opérationnalisation, un Plan pluriannuel d’actions prioritaires (PPAP), ancré sur le PND 2022-2026, des documents de planification et de gestion budgétaire dont la mise en œuvre visait principalement la discipline et la rigueur de la gestion budgétaire axée sur les résultats, et la recherche de la performance publique, en vue d’activer tous les leviers de croissance et de résorber le double déséquilibre macro-économique susmentionné. Mais l’état des lieux de la mise en œuvre de cette réforme en profondeur sur la gouvernance des finances publiques en République du Congo, édictée par la loi organique n° 36-2017 du 3 octobre 2017 relative aux lois de finances, émanation du Règlement CEMAC cité plus haut, révèle une stagnation avec un mode de gestion budgétaire hybride budget-moyens vs budget-programmes.
- Au-delà de la réforme de la gestion en mode budget-programme : régime de change fixe vs régime de change flottant.
Les Chefs d’État de la CEMAC devraient affirmer leur souveraineté, se libérer de toutes pressions, et ils n’ont que deux options de réformes de leur politique monétaire, au lieu de leur attitude passive et défensive, voire léthargique actuelle. La première option consisterait au maintien de la politique monétaire actuelle, tout en revisitant certains mécanismes rigides en régime semi-flexible ou totalement flexible, avec un objectif de stabilité encadrée. La seconde option consisterait en la création d’une nouvelle monnaie garantie par un panier de ressources naturelles stratégiques. Dans cette dernière option, la mutualisation et l’unification des politiques nationales de gestion desdites ressources stratégiques fondées sur leur transformation locale en totalité et la maîtrise des termes de l’échange seraient les points nodaux.
Pour s’en convaincre, la théorie de l’équilibre général stochastique dynamique (modèles DSGE) offre des outils d’analyse en se basant sur des travaux récents de recherche. L’analyse DSGE permet d’aller au-delà des débats théoriques en quantifiant précisément les effets des régimes de change sur la stabilité macroéconomique et le bien-être. L’avantage principal d’un taux flexible est qu’il sert d’amortisseur automatique face aux chocs externes. En régime de taux de change flottant, la dépréciation du FCFA amortirait automatiquement le choc en soutenant les exportations. La politique monétaire, ciblant l’inflation domestique, pourrait se concentrer sur la stabilisation de l’économie. Par conséquent, les pertes de bien-être pour l’économie pourraient être fortement atténuées par le rapatriement des revenus d’exportation.
Quant au régime de taux de change fixe (contrefactuel), l’économie, d’apparence stable, pourrait être paradoxalement beaucoup plus vulnérable. L’ajustement se ferait uniquement par la chute de la production et de l’emploi, et les trajectoires de retour à l’équilibre pourraient être bien plus volatiles ; ce qui pourrait se traduire par des pertes de bien-être nettement plus importantes qu’en change flottant du fait du défaut d’adaptation contextuelle et de l’appréciation du taux de change effectif réel, aggravé par le faible niveau des recettes d’exportation qui en découle. En réalité, quantitativement, l’intérêt du flottant pour les économies ouvertes exposées aux chocs extérieurs est primordial dès lors que les pays concernés aspirent à l’industrialisation et à la transformation locale de leurs matières premières. Pour les pays de la CEMAC, le régime intermédiaire (semi-flottant ou flottant administré – managed floating) serait le mieux indiqué. De nombreux pays dans le monde n’ont ni un flottant pur ni une fixité totale et ces pays affichent des performances économiques remarquables. Certes, quel que soit le régime (fixe ou flottant/semi-flottant), la politique monétaire applique des ajustements et des dépréciations monétaires implicites ou non. Cependant, le mode et les instruments d’ajustement utilisés par la Banque centrale ne sont pas identiques et ne présentent pas les mêmes résultats.
- Réformer le FCFA ou créer une nouvelle monnaie en Zone CEMAC :
a) Préférence pour le régime intermédiaire semi-flottant :
Dans cette optique, les modèles DSGE contextualisés ont l’avantage de montrer que les interventions des banques centrales de manière non linéaire laissent jouer les fluctuations dans une certaine « zone de tolérance », mais celles-ci sont actives lorsque le taux de change s’écarte trop de sa tendance de long terme. Cette gestion proactive, combinée à des mesures de contrôle des capitaux, pourrait s’avérer bénéfique. Face à un choc négatif sur les taux d’intérêt mondiaux, l’intervention de la BEAC, par exemple, sur le change, permettrait de soutenir le PIB réel et de maîtriser l’inflation, par rapport à un scénario de régime flottant pur. Ainsi, pour des économies où les marchés financiers sont moins profonds comme ceux de la CEMAC, un régime semi-flottant peut offrir le meilleur des deux mondes : une certaine flexibilité pour absorber les chocs, mais aussi une stabilité administrée pour éviter une volatilité excessive et déstabilisante.
b) La compétitivité-prix comme déterminant du bien-être socio-économique :
Nous ne pouvons pas conclure sur cet article sans évacuer la problématique des prix en monnaie nationale ou en devise étrangère sur les marchés internationaux. Le rôle des hypothèses de prix est donc crucial. D’une part, nous avons l’importance que doit accorder la politique monétaire au taux de change (prix de la devise nationale en devise étrangère). Si les entreprises de la CEMAC fixent leurs prix dans leur propre devise (FCFA semi-flottant), alors une dépréciation rend leurs produits immédiatement moins chers à l’étranger (transmission parfaite). Dans ce cadre, la politique monétaire peut se concentrer sur l’inflation domestique et ignorer le taux de change. D’autre part, si les entreprises fixent leurs prix dans la devise du marché local, alors une dépréciation n’affecte pas immédiatement les prix à l’importation, et cela briserait le lien direct. Dans ce cas, de nombreux modèles DSGE montrent qu’il devient optimal de donner un rôle très important, voire exclusif, au taux de change dans la règle de politique monétaire ; ce qui peut justifier un régime fixe ou une forte gestion du change, avec une contrainte sur les réserves de change et un ajustement par les taux directeurs affectant négativement la croissance économique.
En somme, transformer le régime de taux de change fixe actuel en régime de taux de change flottant ou, surtout, semi-flottant dans la Zone CEMAC révèle que le régime de change fixe actuel adossé à des réserves de change agit comme un mécanisme de « semi-flottant contraint par les réserves ».
c) Régime de parité fixe du FCFA vis-à-vis de l’euro : instruments et mécanismes destructeurs des économies de rente de la Zone :
En fait, contrairement à un flottant pur, le franc CFA arrimé à l’euro avec une parité fixe n’est pas un système d’ajustement automatique assorti d’une « zone de tolérance ». Il repose sur une contrainte de réserves de change « contraignante » de façon ponctuelle (occasionally binding constraint). Concrètement, lorsque les réserves de change de la BEAC tombent sous un certain seuil (par exemple pour couvrir 20 % des engagements), la politique monétaire change brutalement de régime. C’est-à-dire que, dans un premier temps, le système fonctionne comme un régime fixe classique.
Dans un second temps, en situation de crise (réserves basses), la BEAC est forcée d’agir exactement comme dans un modèle de change flexible ou semi-flottant pour défendre sa monnaie, mais sans l’outil du taux de change (qui est fixe). Ainsi, lorsque les réserves sont basses suite à un choc pétrolier (avec une dépendance au pétrole de 84 %), la BEAC ne peut pas dévaluer facilement, et elle est contrainte d’utiliser des instruments domestiques pour générer les mêmes effets monétaires qu’une dépréciation du taux de change, tout en détruisant l’économie. Autrement dit, elle augmente les taux directeurs pour rendre le crédit plus cher et réduire la demande de devises (sorties de capitaux). Par ailleurs, elle ralentit de ce fait la création de la masse monétaire, entraînant ainsi une rareté de la monnaie locale (XAF) pour en augmenter la valeur relative. Comme l’on peut le constater, elle effectue alors un ajustement récessif équivalant à une dépréciation interne : la production, la consommation et l’investissement chutent pour réduire les importations et reconstituer les réserves.
Pour conclure, primo, le régime « flottant » ou « semi-flottant » est procyclique et plus vertueux que le régime de change fixe. Dans une économie avancée, le régime flottant amortit les chocs. En CEMAC, à cause de la contrainte de réserves, la politique de change est également procyclique mais destructrice. Pour sauver les réserves, la BEAC doit étrangler l’économie quand elle est déjà affaiblie par la chute du pétrole. Secundo, contrairement au semi-flottant classique où la banque centrale laisse fluctuer la monnaie dans une fourchette donnée, ici la monnaie ne fluctue pas. La volatilité est refoulée sur le PIB et l’emploi. Plus le risque de rupture des réserves est élevé, plus la chute de la production est violente. L’ajustement se fait donc par la production et l’emploi. Enfin, en régime de change fixe, la recherche effrénée de l’augmentation des réserves demeure la règle monétaire où le taux directeur réagit non seulement à l’inflation, mais surtout à l’écart des réserves par rapport à leur tendance. Cela « semi-flotte » le coût du crédit pour imiter une dévaluation souterraine.
Ce qui précède confirme que tant que la diversification économique dans la Zone CEMAC ne sera pas effective, le système monétaire actuel, bien que fixe, subira des « crises de liquidité » qui le forcent à adopter des politiques dignes d’un régime semi-flottant en période de stress, mais avec des coûts sociaux plus élevés et un impact négatif sur la croissance ainsi que le niveau d’emploi.
L’engagement d’une nouvelle politique monétaire au sein de la CEMAC pourrait constituer un levier d’ajustement régulier et de sauvetage pour améliorer le niveau des réserves de change à long terme, relancer la compétitivité des économies nationales, la croissance et l’emploi, et créer les conditions de soutenabilité de la dette. Autrement dit, l’abaissement considérable de cette dernière ferait que les pays de la Zone pourraient venir à bout des pressions extérieures et exigences du FMI, et affirmer leur souveraineté économique et monétaire.
*Lauric NGOUEMBE
Docteur ès sciences économiques,
Administrateur – Associé, Business Unit Manager Gouvernance macro-économique, finances publiques et systèmes d’information,
Cabinet ITONGA Consulting & Co., R. du Congo.

