Par Ghita LAMRIKI, Directrice des Études, Géraldine MERMOUX, Directrice Générale Associée et Lossani ZINA, Directeur Associé. Groupe FINACTU.
Pour la première fois dans l’histoire, sur la période 2021-2023, l’Afrique a consacré plus d’argent au remboursement de sa dette qu’à l’éducation de ses enfants[1]. Et la tendance n’est pas bonne : en 2024, 18% des recettes publiques du continent ont servi à rembourser la dette : c’est trois fois plus qu’en 2010. Aucun autre continent n’atteint ces niveaux. Derrière ces chiffres, une réalité concrète : chaque milliard versé en intérêts est un milliard qui ne finance pas une école, un hôpital ou une route.
Ce fardeau est réel. Mais il n’est pas entièrement justifié par les fondamentaux économiques des pays africains. Une fraction significative du coût de la dette africaine s’explique par une prime de risque excessive, c’est-à-dire des spreads structurellement plus élevés que ce que la solidité macroéconomique de nombreux pays devrait commander. Or cette prime n’est pas une fatalité : elle recule quand la gestion de la dette s’améliore. C’est précisément ce que le Bénin démontre depuis une décennie, et ce que le reste du continent a tout intérêt à examiner de près.
Mais pour comprendre ce levier, il faut d’abord partir d’un constat que le débat public occulte trop souvent : ce n’est pas tant le niveau de la dette africaine, qui compte, que sa structure et son coût.
L’Afrique n’emprunte pas trop, elle emprunte mal
En 2024, la dette publique de l’Afrique subsaharienne s’est stabilisée autour de 60% du PIB, un niveau inférieur à celui de la France (113%), de l’Italie (135%), du Royaume-Uni (101%) ou des États-Unis (122%)[3]. 49 pays africains sur 54 affichent un ratio dette/PIB inférieur à celui des États-Unis[4]. Le surendettement africain est, pour l’essentiel, un mythe.
Ce qui est réel, en revanche, c’est la mauvaise qualité de cette dette, sur tous les critères qui font la qualité d’un endettement public : l’Afrique n’emprunte pas assez dans les bonnes devises, sa maturité est trop courte, elle est soumise au piège des taux variables et la nature des créanciers.
Le Ghana en offre l’illustration la plus brutale. Dès 2021, la dette externe représentait près de la moitié de la dette publique totale, libellée à 71% en dollars, et concentrée à 46% en eurobonds détenus par des créanciers privés[5]. Sur le marché domestique, le gouvernement faisait face à une forte hausse de ses coûts de refinancement dans un contexte de tensions de liquidité régionales. Résultat : un défaut en 2022 et une restructuration de 13 milliards de dollars, douloureuse, longue, et coûteuse pour les populations.
La bonne nouvelle est que cette structure défavorable n’est pas une fatalité géographique ou économique. Elle est le reflet de choix – ou d’absence de choix – dans la gestion quotidienne de la dette publique. Et c’est précisément là que se situe le levier. Professionnaliser la gestion de la dette, c’est agir directement sur son coût, sa durée, et sa soutenabilité. À l’inverse du Ghana, le Bénin démontre les vertus d’une gestion parfaite de la dette publique.
Le pari gagné du Bénin : une décennie de gestion proactive
Il y a dix ans, le Bénin était un emprunteur invisible sur les marchés internationaux. Sa dette était financée quasi-exclusivement par des bailleurs multilatéraux et des titres domestiques à court terme et à taux élevés. Le pays n’avait ni stratégie de communication avec les investisseurs internationaux, ni présence régulière sur les marchés obligataires, ni instrument de gestion active du passif. Un profil d’emprunteur passif, tributaire des conditions qui lui étaient offertes plutôt que de celles qu’il était capable de négocier. La décennie qui suit raconte une tout autre histoire.
Sous l’impulsion du Président Romuald WADAGNI, alors Ministre de l’Économie et des Finances, la structure de la dette a été profondément recomposée. La part de l’euro dans la dette extérieure est passée de 24% en 2015 à 73% en 2024, traduisant une substitution progressive du dollar par une devise à laquelle le FCFA est arrimé, ce qui a fortement réduit l’exposition au risque de change. La part de la dette à taux fixe a bondi de 79% à 98%, protégeant le pays contre la volatilité des taux internationaux. Et tout cela a été accompli en réduisant le spread implicite par rapport au Bund allemand, lequel est passé de 206 à 104 points de base entre 2014 et 2024[6]. Consécration de cette politique : la note souveraine du Bénin a été relevée à BB- par S&P en avril 2024, désormais l’une des meilleures notations de la zone franc.
Sur les marchés internationaux, le Bénin est aujourd’hui l’un des rares États de la zone UEMOA (avec la Côte d’Ivoire notamment) à accéder aux eurobonds. Il s’y distingue par une régularité remarquable : six émissions depuis 2019, et en janvier 2025, le statut symbolique de premier émetteur africain de l’année. À chaque opération, la demande des investisseurs a largement excédé l’offre, atteignant jusqu’à six ou sept fois le montant proposé.
Derrière ces résultats, une stratégie construite dans la durée, qui attache beaucoup d’importance à la qualité de son exécution : rachat anticipé d’emprunts coûteux avant leur échéance, arbitrage permanent entre dette interne courte et chère et dette externe longue et concessionnelle, et choix délibéré de l’euro comme devise d’emprunt pour limiter l’exposition au risque de change lié aux fluctuations du dollar, le FCFA étant arrimé à l’euro. Par ailleurs, le Bénin communique régulièrement avec les investisseurs internationaux : roadshows organisés, stratégie d’endettement lisible, publications trimestrielles précises.
Ces piliers sont tous accessibles, mais ils supposent tous une direction de la dette capable de les concevoir, de les mettre en œuvre et de les tenir dans la durée.
Professionnaliser la gestion de la dette : une feuille de route à portée de main
Les réformes qui font la différence sont connues, documentées, et ont été mises en œuvre avec succès dans plusieurs pays. Elles reposent sur plusieurs chantiers, notamment :
- créer une direction de la dette dotée de fonctions clairement séparées (front office, middle office, back office) couvrant l’ensemble du cycle de la dette ;
- formaliser une stratégie d’endettement à moyen terme et suivre rigoureusement sa mise en œuvre ;
- se doter d’un système d’information robuste ;
- structurer une véritable relation-investisseurs, avec une communication régulière et transparente.
Aucun de ces chantiers n’est très difficile, mais leur mise en œuvre nécessite une volonté politique claire et un accompagnement méthodologique rigoureux. La Côte d’Ivoire en offre une illustration récente. En engageant une transformation en profondeur de sa direction en charge de la gestion de la dette publique, élevée au rang de Direction Générale des Financements au sein du Ministère des Finances – avec notamment une restructuration organisationnelle, une mise à niveau des outils, et un renforcement des compétences, conduits avec l’appui de FINACTU – le pays a obtenu des résultats tangibles : des spreads réduits et un accès inédit au marché financier international, y compris la dette ESG.
La gestion de la dette, premier levier d’une politique financière souveraine
Le Bénin le démontre : en moins de dix ans, un pays peut transformer son profil d’emprunteur, non pas seulement en maitrisant sa dette, mais aussi et surtout en apprenant à mieux la gérer.
S’endetter est un métier, et comme tout métier, il s’apprend, s’organise et se professionnalise. Et il rapporte : nos calculs montrent que l’Afrique pourrait économiser l’équivalent de USD 11 milliards par an si, par une meilleure gestion de sa dette, elle était soumise aux mêmes spreads que le reste des pays en développement[1].
Mais la gestion de la dette souveraine n’est que le premier étage d’une vision plus intégrée des finances publiques. Les États africains qui voudront aller plus loin devront aussi s’attaquer aux coûts cachés qui fabriquent la dette de demain : les engagements non provisionnés de leurs systèmes de retraite, la politique actionnariale des entreprises publiques déficitaires, et l’opportunité encore trop peu saisie de créer des fonds souverains pour valoriser leurs ressources naturelles plutôt que de les hypothéquer.
[1] Les économies potentielles sont estimées en appliquant une réduction hypothétique d’environ 60 points de base du coût moyen de financement au stock de dette publique africaine. Le calcul repose sur un encours agrégé de dette publique de USD 1.800 milliards en 2024, ce qui implique une économie annuelle de l’ordre de USD 10,8 milliards. L’hypothèse de réduction de 60 points de base est issue des estimations économétriques réalisées par les équipes de FINACTU sur un échantillon de 164 émissions d’eurobonds souverains en Afrique sur la période 2001-2025, mettant en évidence l’effet significatif d’une plus grande transparence de la dette sur la réduction des spreads souverains.
Notes
[1] CNUCED (2025), « A World of Debt. It’s Time to Reform »
[2] IMF, World Economic Outlook
[3] Fondation Mo Ibrahim (2023), « Public Debt in Africa: Structure Is the Primary Issue, Not Volume »
[4] Bulletin Statistique de la Dette, Q4 2021
[5] IMF, World Economic Outlook
[6] Source : Bulletin Statistique de la Dette, Q4 2015 et Q4 2024. Le spread implicite du portefeuille est calculé comme l’écart entre le coût moyen pondéré de la dette et le rendement du Bund allemand à 10 ans, utilisé comme approximation du taux sans risque en euros. L’échéance 10 ans a été retenue car elle constitue la référence standard des marchés souverains internationaux et correspond approximativement à la maturité moyenne (ATM) du portefeuille de dette publique du Bénin sur la période considérée (10,6 ans à fon 2014 et 8,9 ans à fin 2024).

