Présente à la 4e édition des Journées Pétrole organisée à Casablanca (20-23 mai 2026), Seynabou Dia Sall, CEO du cabinet Global Mind Consulting et Organisateur du Forum, revient sur les enjeux d’attractivité, de gouvernance et de souveraineté économique dans le secteur des hydrocarbures en Afrique. Dans cette interview accordée à Financial Afrik, elle invite les pays du continent à dépasser les logiques de dépendance et à investir massivement dans la formation, la maîtrise de la donnée et la création de champions continentaux capables de porter une véritable stratégie énergétique africaine.
Propos recueillis par Ismael Sy, Casablanca
Pouvez-vous présenter Global Mind Consulting et revenir sur les enjeux de cette 4e édition des Journées Pétrole ?
Je suis Seynabou Dia Sall, CEO de Global Mind Consulting, un cabinet de conseil en stratégie et relations publiques qui accompagne depuis quinze ans des acteurs économiques et institutionnels à travers le continent africain. Cette quatrième édition des Journées Pétrole a été particulièrement importante, notamment à travers le choix du thème consacré aux stratégies permettant de créer et de renforcer l’attractivité de nos pays. Aujourd’hui, nous évoluons dans un environnement de plus en plus concurrentiel, marqué également par de multiples crises. Cela pose une question essentielle : quelle place les pays africains veulent-ils occuper et comment peuvent-ils structurer une approche capable non seulement d’attirer les bons partenaires, mais aussi de les retenir ? Il n’a jamais été aussi nécessaire pour les pays africains de réfléchir collectivement à la meilleure manière de concevoir et de structurer une véritable stratégie d’attractivité.
Les précédentes éditions étaient davantage tournées vers Dubaï. Pourquoi avoir choisi Casablanca cette année ?
Casablanca s’est imposée naturellement au regard de la thématique retenue. Le Maroc constitue aujourd’hui un exemple particulièrement intéressant en matière d’attractivité. Le pays ne se limite pas à une vision aspirationnelle : il met en œuvre une stratégie concrète avec beaucoup d’efforts pour attirer les investisseurs. Nous trouvions pertinent d’observer de près ce modèle africain. Certes, le Maroc n’est pas un grand producteur pétrolier, mais il représente un cas intéressant pour réfléchir aux mécanismes d’attractivité économique sur le continent. Le choix de Casablanca pour cette quatrième édition permettait aussi d’ancrer davantage les débats en Afrique autour d’un pays qui a fortement investi dans son positionnement économique international.
Quelles ont été les principales thématiques abordées cette année ?
Nous avons évoqué plusieurs sujets majeurs, notamment la question de la donnée, de la digitalisation et de la gouvernance. Aujourd’hui, il devient indispensable de renforcer tout le dispositif technologique lié à la collecte et à l’exploitation de la donnée, notamment à travers la création de centres nationaux spécialisés. Mais au-delà des outils technologiques, cela soulève une question fondamentale pour les pays africains : sommes-nous prêts à faire preuve de transparence ?
La transparence est avant tout une décision institutionnelle et politique. Pourtant, la donnée est au cœur de tout. Lorsqu’un pays maîtrise parfaitement ses bassins sédimentaires, connaît précisément les ressources présentes dans son sous-sol et dispose d’informations fiables, il devient beaucoup plus capable de fixer les règles du jeu et de valoriser ses ressources.
Dans un contexte mondial marqué par les débats sur la décarbonation et la transition énergétique, comment l’Afrique peut-elle tirer profit de ses ressources hydrocarbures ?
Cette question renvoie à un enjeu fondamental : comment les pays africains peuvent-ils créer les conditions de leur autonomie future ? Aujourd’hui, il est évident que les États africains ont encore besoin de partenaires internationaux, notamment en raison des besoins technologiques et financiers considérables du secteur. Mais la vraie question est de savoir comment nous pouvons nous organiser, entre Africains, afin de réduire progressivement cette dépendance.
Nous devons réfléchir à la création de champions nationaux, régionaux et continentaux capables d’explorer, de produire, de collecter et de traiter eux-mêmes la donnée stratégique. Pourquoi ne pas imaginer des data centers régionaux ou continentaux africains ? Pourquoi ne pas mutualiser davantage nos moyens et nos expertises ? Si nous dépassons les logiques d’ego et les agendas personnels, l’Afrique est capable de construire des économies solides et durables pour les générations futures.
Comment l’Afrique peut-elle relever le défi du développement d’une véritable économie des hydrocarbures ?
La première question à se poser est simple : disposons-nous d’une expertise locale suffisante ? Existe-t-il des opérateurs africains capables de s’imposer progressivement dans cette industrie ? Le développement du contenu local est essentiel. Il faut permettre aux entreprises africaines d’apprendre aux côtés des grands groupes internationaux, de monter progressivement en compétences et surtout de réinvestir localement les richesses produites.
Mais cela suppose un préalable incontournable : investir massivement dans l’éducation et la formation. Il est nécessaire de sensibiliser davantage les jeunes Africains à la diversité des métiers liés au pétrole et au gaz. Trop souvent, le secteur est perçu uniquement à travers les multinationales qui exploitent les ressources puis repartent. Or, derrière les hydrocarbures, il existe toute une chaîne de valeur : juristes spécialisés, ingénieurs, experts en négociation contractuelle, spécialistes de la gouvernance ou encore techniciens de terrain. Plus nous formerons des compétences locales, plus nous serons capables de maîtriser nos contrats, nos ressources et nos intérêts stratégiques.
Vous insistez beaucoup sur la question juridique. Quel état d’esprit les élites africaines doivent-elles adopter dans les négociations contractuelles ?
Je pense qu’il faut avant tout être décomplexé. Nos ressources appartiennent d’abord aux populations africaines. Les décideurs doivent pleinement intégrer cette responsabilité. Nous ne pouvons plus continuer à négocier des contrats de manière improvisée ou sans préparation. Cela exige du leadership, de la vision et surtout une volonté assumée de défendre des accords plus équilibrés, davantage alignés avec les intérêts stratégiques de nos pays.
Quel rôle peut jouer la ZLECAF dans cette dynamique continentale ?
La ZLECAF doit être un véritable accélérateur. Certaines régions du continent disposent déjà d’un bon niveau d’intégration économique, comme l’UEMOA ou certaines communautés d’Afrique de l’Est. L’enjeu est désormais d’accélérer les synergies africaines, le partage de connaissances et les échanges commerciaux entre pays africains.La crise du Covid a montré les limites de notre dépendance extérieure. Beaucoup d’États ont connu d’importantes difficultés lorsque les frontières se sont fermées. Nous devons tirer les leçons de cette période en renforçant les dynamiques intra-africaines, aussi bien sur le plan commercial que logistique ou industriel. Pour moi, la ZLECAF constitue un levier stratégique pour construire une transformation économique durable et renforcer l’indépendance économique et politique du continent.
Quel bilan tirez-vous de ces deux jours d’échanges ?
Même si les débats ne sont pas encore totalement terminés, plusieurs idées fortes se dégagent déjà.Nous avons beaucoup parlé d’indépendance, de souveraineté, de maîtrise de la donnée, de formation et de gouvernance. La question de la gestion contractuelle et de la transparence a également occupé une place importante. Mais ce que je retiens surtout, c’est la qualité des échanges entre acteurs africains. On sent une réelle volonté de partager les expériences, de valoriser les bonnes pratiques mais aussi d’expliquer les erreurs afin que d’autres pays puissent les éviter. Beaucoup de ponts et de synergies sont en train de se créer entre les acteurs du continent. J’espère que ces discussions déboucheront sur des résolutions concrètes et sur des transformations réelles dans les différents pays représentés.

