Dans un contexte marqué par un déficit chronique de financement du développement en Afrique, la Nouvelle Architecture Financière Africaine pour le Développement (NAFAD) ambitionne de transformer en profondeur l’écosystème financier du continent. Didier Acouetey, conseiller supérieur du président de la Banque africaine de développement (BAD), en charge du secteur privé et de la NAFAD, s’est entretenu le 28 mai avec Financial Afrik en marge des Assemblées annuelles de la BAD. Il revient sur les ambitions de cette initiative, les défis du financement des PME et la mobilisation des ressources africaines au service du développement.
En quoi la NAFAD constitue-t-elle, selon vous, un tournant pour le continent ?
La NAFAD est une initiative inédite parce que, pour la première fois, l’Afrique entreprend de repenser sa propre architecture financière afin de mobiliser massivement ses ressources domestiques. Le continent a besoin chaque année d’environ 400 milliards de dollars pour financer ses projets de développement. Pourtant, dans le même temps, l’Afrique dispose de près de 4 000 milliards de dollars de ressources sous différentes formes : épargne longue, réserves des banques centrales, fonds des compagnies d’assurance, caisses de dépôt ou encore fonds de pension. Le véritable problème réside dans la fragmentation du système financier africain. Aujourd’hui, les banques de développement, les banques commerciales, les assureurs, les fonds de pension et les banques centrales travaillent encore en silo, sans réelle coordination. Les transactions existent, mais elles ne s’inscrivent pas dans une mécanique organisée et complémentaire. L’objectif de la NAFAD est justement de créer cette complémentarité et cette subsidiarité entre les acteurs. Ce que les institutions locales font le mieux, elles continueront à le faire avec davantage de moyens. La BAD, en tant qu’institution continentale, jouera un rôle de coordination stratégique et de mobilisation des ressources.
Cette architecture repose sur trois niveaux : continental, régional et national. Au niveau continental, la BAD agit comme chef d’orchestre. Au niveau régional, les banques régionales de développement et les groupes bancaires panafricains prennent le relais. Enfin, au niveau national, les banques locales, les fonds de garantie et les institutions de proximité assurent le financement des PME et des projets locaux avec une connaissance fine du terrain.
C’est une approche nouvelle, structurée et coordonnée qui intervient à un moment clé pour l’Afrique. Les financements extérieurs se raréfient, tandis que le continent dispose de ressources internes importantes. L’enjeu est désormais de réussir cette transformation pour accélérer le développement économique de l’Afrique.
Le financement des PME reste l’un des maillons faibles de l’économie africaine. Comment cette nouvelle architecture financière peut-elle améliorer concrètement leur accès au financement ?
Les PME sont au cœur du développement du continent. Elles représentent près de 95 % du tissu économique africain et génèrent environ 60 % des emplois. Pourtant, elles peinent encore à accéder au financement. Les besoins de financement des PME africaines dépassent les 300 milliards de dollars, alors qu’à peine 20 % de ces besoins sont couverts par le système financier traditionnel. La BAD considère donc cette question comme une priorité stratégique. La NAFAD entend y répondre à travers plusieurs leviers.
Le premier concerne l’assistance technique et le renforcement des capacités. Beaucoup de PME ne disposent pas encore de la gouvernance, de l’organisation ou des outils de gestion nécessaires pour rassurer les banques. La BAD souhaite mobiliser des ressources importantes pour accompagner ces entreprises dans leur structuration et leur mise à niveau.
Le deuxième levier porte sur l’accès au financement bancaire. Une PME mieux organisée, avec une stratégie claire et des états financiers solides, devient plus crédible auprès des banques et des investisseurs. Le troisième pilier concerne les fonds propres. Beaucoup d’entreprises africaines manquent de capital pour soutenir leur croissance. La BAD prévoit donc de mobiliser des ressources qui seront orientées vers les banques, les fonds d’investissement et les intermédiaires financiers afin de renforcer les capacités de financement des PME.
Enfin, la question de la garantie est essentielle. Des institutions comme ATIDI, AGF, FAGACE ou le Fonds de solidarité africain jouent déjà un rôle important dans la réduction des risques liés aux investissements en Afrique. La BAD entend renforcer ces instruments afin de faciliter davantage l’accès des PME au crédit. L’objectif est clair : faire émerger davantage de champions africains capables de porter la croissance et de créer massivement des emplois sur le continent.
La mobilisation de l’épargne africaine est au cœur des débats. Quels instruments faudrait-il privilégier pour orienter davantage ces ressources vers les investissements productifs ?
Chaque année, la diaspora africaine transfère entre 70 et 100 milliards de dollars vers le continent. Mais ces ressources restent encore insuffisamment orientées vers les investissements productifs. Pour mobiliser cette épargne, il faut mettre en place des instruments adaptés. Les fonds d’investissement spécialisés, les obligations diaspora (« diaspora bonds »), les fonds dédiés aux infrastructures, à l’énergie, au numérique ou encore à l’intelligence artificielle constituent des solutions concrètes. L’énergie, par exemple, est aujourd’hui un enjeu transversal. Sans énergie, il n’y a ni industrialisation, ni transformation économique, ni développement des infrastructures. Les besoins sont immenses et les opportunités d’investissement également.
Une fois les bons instruments mis en place, les ressources africaines pourront être davantage orientées vers des projets structurants capables de transformer durablement le continent.
Dans cette nouvelle configuration, quelle place le secteur privé africain doit-il occuper pour accélérer la transformation économique du continent ?
Le rôle du secteur privé est fondamental. C’est lui qui crée la croissance et les emplois. Le président de la BAD a d’ailleurs placé le secteur privé au cœur de son action, notamment à travers le dialogue engagé avec les organisations patronales africaines et les programmes d’appui aux PME. L’objectif est de construire un partenariat solide entre les institutions financières africaines et le secteur privé afin d’accélérer la transformation économique du continent.
Pour éviter que la NAFAD ne reste au stade des intentions, quelles mesures prioritaires devraient être prises dès maintenant ?
Le dialogue consultatif d’Abidjan, organisé le 19 avril dernier, a marqué une étape importante avec l’adoption du Consensus d’Abidjan. Plus de 300 acteurs majeurs du secteur financier africain y ont participé à travers plusieurs groupes de travail consacrés aux solutions concrètes à mettre en œuvre. Aujourd’hui, certains instruments commencent déjà à être déployés. La dynamique est donc lancée. Depuis l’arrivée du président Sidi Ould Tah à la tête de la BAD, les choses avancent rapidement et la NAFAD est déjà entrée dans une phase opérationnelle.
Cette initiative ne restera pas dans les tiroirs, car elle répond à une nécessité stratégique pour l’avenir économique du continent.

