Loic Mpanjo Essembe, Managing partner, MEL INVESTMENT BANKING
L’Afrique ne souffre pas seulement d’un manque de capitaux ; elle souffre surtout d’un déficit d’architecture financière. Le continent doit financer chaque année des besoins d’infrastructures estimés entre 130 et 170 milliards de dollars, alors que les investissements annuels restent autour de 80 milliards de dollars, ce qui laisse un gap important à combler. Dans le même temps, la BAD estime que l’amélioration de l’efficacité de la mobilisation domestique pourrait libérer jusqu’à 1,43 trillion de dollars de ressources internes supplémentaires, preuve que le problème n’est pas uniquement l’absence de fonds, mais leur mauvaise structuration.
Cette réalité impose une conclusion forte : l’Afrique a besoin de ressources longues, stables, et surtout endogènes, capables d’être alignées sur la durée des projets économiques. Sans cela, les infrastructures, l’industrialisation et la transition énergétique continuent d’être financées par des instruments inadaptés, souvent trop courts, trop coûteux et trop exposés aux risques de change.
Une demande de financement supérieure à l’offre Les chiffres montrent l’ampleur du décalage. Selon une synthèse publiée en 2025, les besoins annuels en infrastructures du continent se situent entre 130 et 170 milliards de dollars, tandis que l’investissement effectif tourne autour de 80 milliards de dollars, ce qui signifie un déficit annuel d’environ 50 à 90 milliards de dollars. Certaines estimations plus récentes évoquent même un besoin de 150 milliards de dollars par an, confirmant que l’écart reste massif et durable.
Le problème s’aggrave encore lorsqu’on y ajoute le climat. L’Afrique aurait besoin d’environ 300 milliards de dollars par an pour financer l’adaptation et l’atténuation, alors qu’elle ne reçoit qu’environ 30 milliards, soit à peine 10% des besoins estimés. D’autres analyses placent le déficit de financement de l’adaptation entre 187 et 359 milliards de dollars par an au niveau mondial, avec un impact particulièrement aigu pour l’Afrique, l’un des continents les plus vulnérables.
La BAD comme institution de structuration
Dans ce contexte, la Banque africaine de développement ne doit pas être considérée seulement comme un bailleur, mais comme une institution de structuration du marché. Les dernières prises de position de la BAD insistent sur la nécessité pour l’Afrique de mobiliser davantage son capital domestique et de réduire sa dépendance à l’extérieur. La banque a déjà investi plus de 100 milliards de dollars au cours de la dernière décennie selon ses communications institutionnelles, et elle revendique un impact sur 565 millions de vies à travers sa stratégie des “High 5s”.
La BAD joue donc un rôle de catalyseur : préparation des projets, réduction du risque, cofinancement, appui aux États et soutien aux infrastructures régionales. Mais elle ne peut pas, à elle seule, combler le déficit. Les banques régionales de développement doivent être renforcées pour devenir de véritables relais continentaux, capables de mutualiser les risques et de porter des projets transfrontaliers.
Le besoin de ressources longues Le cœur du problème reste la rareté des ressources longues. Les marchés africains disposent encore trop peu d’instruments à maturité étendue pour financer des actifs dont la rentabilité se matérialise sur 10, 15 ou 20 ans. Or, les économies africaines ont besoin précisément de ce type de capital pour financer les routes, l’énergie, les réseaux numériques, l’industrie et l’eau.
Cette rareté pousse les projets à être financés par des passifs plus courts que leurs actifs, créant une forte incohérence de bilan. Le résultat est connu : refinancement fréquent, coût élevé, faible bancabilité, et parfois abandon des projets avant leur exécution. À l’inverse, lorsque des ressources longues sont disponibles, elles permettent de structurer les projets économiques de manière crédible et durable.
Le marché de la dette locale africaine montre pourtant qu’un potentiel existe. Une publication de 2025 évoque un marché local de la dette dépassant 800 milliards de dollars, avec des actifs de retraite et d’assurance cumulés supérieurs à 1,2 trillion de dollars, ce qui suggère l’existence d’une base potentielle pour financer davantage en monnaie locale. Le défi est donc moins l’absence d’épargne que sa canalisation vers des véhicules de long terme.
Dette locale et souveraineté financière
La dette en monnaie locale est une pièce centrale de cette architecture. Elle réduit l’exposition au risque de change, améliore l’alignement entre revenus et service de la dette, et renforce l’autonomie financière des emprunteurs. Pourtant, une large part du financement africain reste encore indexée sur des devises étrangères, ce qui fragilise les bilans des entreprises comme ceux des États.
L’OCDE souligne dans son Africa Capital Markets Report 2025 l’importance des marchés obligataires en monnaie locale pour le financement du développement. Cette orientation est décisive, car les ressources longues doivent provenir autant que possible de marchés africains intégrés, de caisses de pension domestiques et d’institutions financières régionales. C’est ce circuit interne qui peut rendre le financement soutenable sur la durée.
Equity et dépendance extérieure
Du côté de l’equity, le constat est similaire. Une partie importante des fonds propres mobilisés en Afrique provient encore de DFI non africaines, d’investisseurs étrangers et de véhicules libellés en devises. Cette configuration apporte du capital, mais elle introduit aussi une dépendance stratégique, une exposition au risque de change et parfois une inadéquation entre les priorités des investisseurs et les besoins locaux.
L’enjeu n’est donc pas seulement de lever plus d’equity, mais de le faire depuis des institutions africaines. Le continent a besoin de plus de DFIs africaines, de fonds souverains régionaux, de véhicules de capital-investissement locaux et de plateformes capables de prendre des participations patientes dans des projets structurants. C’est cette base endogène qui permettra d’orienter le capital vers les secteurs les plus transformateurs, plutôt que de dépendre exclusivement de l’agenda des financeurs extérieurs.
Intégrer les marchés africains
L’autre pilier est l’intégration des marchés. Les systèmes de paiement transfrontaliers, les passerelles bancaires régionales et les infrastructures de règlement sont essentiels pour faire circuler l’épargne à l’échelle du continent. PAPSS illustre cette logique d’intégration en facilitant les paiements transfrontaliers et en réduisant la dépendance aux circuits de change externes.
Sans intégration, les marchés restent fragmentés, les coûts de transaction élevés et la liquidité insuffisamment mutualisée. Avec des passerelles financières solides, l’Afrique peut créer des corridors de financement, mieux distribuer le risque et développer de vrais marchés continentaux de dette et d’equity.
Des montants à structurer
Quelques chiffres illustrent à la fois la disponibilité et la fragmentation des ressources. En 2025, les levées de fonds dans la tech africaine ont atteint 4,1 milliards de dollars, dont 1,6 milliard en dette et 2,4 milliards en equity. Cela montre que des ressources circulent, mais qu’elles restent concentrées sur des segments étroits et souvent dépendantes de capitaux externes.
Sur les infrastructures, le private equity a mobilisé 47,3 milliards de dollars pour des projets sur le continent, ce qui confirme l’intérêt des investisseurs, mais aussi la nécessité de mieux structurer les instruments locaux pour transformer ces flux en financement durable. Autrement dit, les ressources existent, mais elles doivent être organisées dans une logique africaine de long terme.
Construire une clé endogène
La vraie réponse au déficit de financement africain est donc endogène. Elle repose sur trois exigences : développer des DFIs africaines plus puissantes, intégrer les marchés financiers du continent, et faire émerger davantage de dette et d’equityen monnaie locale, portés par des investisseurs africains.
C’est à cette condition que les ressources longues pourront financer les emplois longs, que les projets économiques sortiront de la phase d’intention, et que l’Afrique cessera de dépendre structurellement de capitaux extérieurs pour sa transformation. Le continent n’a pas seulement besoin de plus d’argent ; il a besoin d’une architecture financière qui lui ressemble.

