Avec la transition politique au Bénin entre le président Patrice Talon et son successeur politique Romuald Wadagni, une question économique fondamentale s’impose au débat national : comment le Bénin peut-il passer à la vitesse supérieure et faire émerger une véritable classe de grandes entreprises nationales apolitiques, capables de porter durablement l’industrialisation, l’emploi et la souveraineté économique du pays ?
Par Dr. Maxime Houinato Economiste-Sociologue
Depuis près d’une décennie, le Bénin a incontestablement changé de visage : modernisation des infrastructures, amélioration de l’environnement des affaires, digitalisation des services publics, grands investissements logistiques, réforme du Port de Cotonou, montée en puissance des zones industrielles. Les fondations d’une économie plus compétitive ont été posées. Le pays a également gagné en crédibilité auprès des investisseurs internationaux, des institutions financières et des agences de notation de risque (FMI, 2024).
Mais derrière ces avancées demeure une faiblesse structurelle rarement abordée avec suffisamment de franchise : le tissu entrepreneurial béninois reste dominé par des petites et moyennes entreprises qui peinent à franchir le seuil critique leur permettant de devenir des groupes d’envergure régionale ou continentale (Banque mondiale, 2023).
Des progrès réels dans la transformation économique
L’un des changements les plus significatifs a été la volonté de transformer localement les produits béninois plutôt que de continuer à exporter essentiellement des matières premières brutes. Cette ambition s’est notamment matérialisée à travers le développement de la Zone Industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ), devenue le symbole de la nouvelle stratégie industrielle du pays. La GDIZ, fruit d’un partenariat public-privé avec ARISE IIP, représente un investissement de 1,4 milliard USD et vise la création de 300 000 emplois directs d’ici 2030 (GDIZ, 2024; Jeune Afrique, 2023). Déjà, plus de 10 000 emplois ont été créés et des exportations de vêtements et de noix de cajou ont été réalisées vers les États- Unis et Dubaï (Gouvernement du Bénin, 2023).
Des efforts ont également été entrepris pour renforcer les capacités de financement de l’économie nationale. La restructuration du secteur bancaire, le rôle accru de banques comme la BIIC ou la Société Générale, ainsi que l’émergence de mécanismes de financement plus ambitieux à travers la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) traduisent une volonté de mettre à disposition des capitaux plus importants pour accompagner les investissements (BAD, 2025).
Une économie encore prisonnière de la proximité politique
Dans de nombreux pays émergents, l’État joue un rôle important dans l’émergence du secteur privé. Les grands groupes industriels se développent souvent grâce à des commandes publiques, des partenariats stratégiques, des protections temporaires ou des politiques industrielles volontaristes. Mais au Bénin, depuis 1990, trop d’entreprises grandissent dans l’ombre du pouvoir et s’effondrent avec les alternances politiques (World Bank Group, 2026). Cette confusion fragilise l’écosystème entrepreneurial et empêche la concurrence saine.
Les véritables champions économiques africains au Nigeria, au Maroc, en Afrique du Sud ou en Côte d’Ivoire ont certes entretenu des relations avec les États, mais ils ont surtout développé des capacités industrielles, financières et managériales capables de survivre aux changements de régime (Deloitte Africa, 2025).
Une histoire marquée par la méfiance entre pouvoir et réussite économique
Le rapport difficile entre politique et affaires ne date pas d’aujourd’hui au Bénin. Plusieurs épisodes des dernières décennies ont laissé l’image d’un environnement où les grands opérateurs économiques devaient constamment gérer leur positionnement politique pour préserver leurs activités. Dans différents contextes, certains hommes et femmes d’affaires soupçonnés de financer l’opposition ou de soutenir des ambitions concurrentes ont parfois été confrontés à des pressions administratives, fiscales ou judiciaires réelles ou perçues comme telles (Economist Intelligence Unit, 2025).
Que ces perceptions soient fondées ou non importe finalement moins que leurs conséquences sur la psychologie économique nationale. Lorsqu’un environnement économique donne le sentiment que la réussite financière expose automatiquement à une vulnérabilité politique, les entrepreneurs développent des stratégies défensives : ils limitent leur visibilité, diversifient leurs alliances politiques ou évitent de grandir au-delà d’un certain seuil (World Bank Group, 2026). Ce climat produit rarement de grands bâtisseurs industriels et entretient au contraire un capitalisme prudent, fragmenté et dépendant de protections relationnelles (Attipoe, 2025).
La frontière sensible entre lobbying et engagement politique
Le débat mérite cependant d’être posé avec nuance. Les entreprises ont le droit — et parfois le devoir — d’influencer les politiques publiques. Elles doivent pouvoir défendre leurs intérêts, contribuer aux réformes économiques, participer aux débats nationaux et dialoguer avec les gouvernements. Un secteur privé silencieux est rarement un moteur de transformation (Godt, 2022).
Le lobbying économique, lorsqu’il est transparent et encadré, peut améliorer la qualité des politiques publiques. Il permet aux décideurs de mieux comprendre les contraintes du terrain, les besoins des investisseurs et les réalités de la compétitivité. Mais la limite est délicate : à partir de quel moment la défense d’intérêts économiques devient-elle une captation du pouvoir politique ? Quand l’homme d’affaires finance-t-il simplement une vision économique, et quand commence-t-il à chercher une influence excessive sur l’État (Gideon, Oke & Aduloju, 2025) ?
Un secteur privé trop politisé finit souvent par produire des entreprises faibles, dépendantes et vulnérables. À l’inverse, un État qui considère systématiquement les entrepreneurs prospères comme des adversaires potentiels finit également par étouffer l’investissement et l’ambition. L’équilibre est donc délicat : il faut un partenariat fort entre État et secteur privé, sans confusion des rôles. L’État doit créer les règles du jeu, protéger la concurrence et accompagner l’industrialisation, tandis que les entreprises doivent investir, innover et créer de la valeur sans devenir des instruments de conquête politique (Attipoe, 2025).
Le moment Wadagni : une nouvelle doctrine économique ?
Le programme économique porté par M. Wadagni semble vouloir ouvrir une nouvelle phase : l’accent mis sur le développement du secteur privé, l’industrialisation et la création de grands pôles économiques régionaux pourrait constituer une rupture stratégique majeure pour le pays. Son plan prévoit la création de 500 000 emplois, une croissance annuelle de 8%, et la mise en place de six pôles régionaux industriels pour diversifier l’économie (Programme Wadagni, 2026). M. Wadagni est également reconnu, sous le leadership de Talon, pour avoir introduit des instruments financiers innovants, dont le premier Eurobond africain lié aux ODD, renforçant la crédibilité du Bénin sur les marchés internationaux (FMI, 2024).
Construire un capitalisme national moderne
Le prochain cycle politique pourrait donc représenter une opportunité historique. Le Bénin peut choisir de construire un capitalisme national moderne, fondé sur la compétitivité, l’innovation et la performance, plutôt que sur la dépendance relationnelle. Cela suppose plusieurs transformations profondes :
- Maintien d’une grande transparence dans les marchés publics (Banque mondiale, 2023).
- Renforcement de la consolidation des entreprises nationales via des fonds d’investissement et des politiques industrielles ciblées (BAD, 2025).
- Culture entrepreneuriale institutionnelle du secteur privé, avec des standards élevés de gouvernance (Deloitte Africa, 2025).
- Doctrine claire sur les relations entre affaires et politique (World Bank Group, 2026).
En conclusion : Une transition politique aux enjeux économiques majeurs La succession entre Patrice Talon et Romuald Wadagni ne se résumera probablement donc pas à une simple continuité administrative. Elle pourrait déterminer la nature même du capitalisme béninois pour les décennies à venir. Aujourd’hui, le pays a désormais les infrastructures, une stabilité macroéconomique plus solide, des outils financiers plus ambitieux et une stratégie industrielle plus affirmée qu’auparavant.
La prochaine étape est plus difficile : faire émerger des entreprises assez fortes pour porter cette transformation sans être prisonnières du pouvoir politique. Il s’agira de se focaliser par exemple sur la substitution des importations, à travers une production locale que permettrait l’émergence de grands groupes industriels nationaux et un partenariat public-privé.
C’est peut-être là que se jouera la véritable maturité économique du pays.
Bibliographie
• Attipoe, E. (2025). Politics and lack of democracy: Effects on the political economy in West Africa. Diamond Scientific Publishing.
• Banque Africaine de Développement (BAD). (2025). Programme PAGE-DSP: Appui à la compétitivité du secteur privé au Bénin. Abidjan: BAD.
• Banque Mondiale. (2023). Benin Country Economic Memorandum. Washington, DC: World Bank Group.
• Deloitte Africa. (2025). African Champions: Building resilient enterprises. Johannesburg: Deloitte Insights.
• Economist Intelligence Unit (EIU). (2025). Benin Insights & Analysis. Economist Intelligence Unit.
• Fonds Monétaire International (FMI). (2024). Benin: Staff Report for the 2024 Article IV Consultation. Washington, DC: IMF.
• GDIZ. (2024). Rapport annuel sur la Zone Industrielle de Glo-Djigbé. Cotonou: GDIZ.
• Gideon, G. L., Oke, C. I. A., & Aduloju, A. A. (2025). Regionalism in crisis: Patronage, elite politics, and the fragmentation of West African integration. JSTOR.
• Godt, S. (2022). Overview of Public-Private Partnerships in Sub-Saharan Africa: Emerging risks and narratives. African Journals Online.
• Gouvernement du Bénin. (2023). Rapport sur les investissements et exportations de la GDIZ. Cotonou: Ministère de l’Industrie.
• Jeune Afrique. (2023). Bénin: La GDIZ, vitrine de l’industrialisation. Paris: Jeune Afrique Économie.
• Programme Wadagni. (2026). Plan de développement économique 2026–2033. Cotonou: Présidence de la République du Bénin.
• World Bank Group. (2026). Economic and political overview of Benin. Washington, DC: World Bank.
• World Bank Group. (2026). Informal Economy and Private Sector Development in Benin. Washington, DC: World Bank.

