Par Dr Abderrahmane Mebtoul, Professeur des universités, expert international, expert-comptable de l’Institut supérieur de gestion de Lille (France) 1974 .
Les « cryptomonnaies » sont des actifs numériques virtuels qui reposent sur la technologie de la blockchain à travers un registre décentralisé et un protocole informatique crypté. Un crypto-actif n’est pas une monnaie, sa valeur se déterminant uniquement en fonction de l’offre et de la demande, ne reposant pas sur un organisme de confiance, comme une banque centrale.
1.- En 1976, l’Autrichien Friedrich von Hayek, prix Nobel d’économie, prédisait dans son ouvrage la dénationalisation de la monnaie, une économie alternative où l’État perd le monopole de l’émission monétaire, une idée reprise dans les années 1990 par les cyberpunks et ce n’est qu’en 2009 que naît la première cryptomonnaie, le Bitcoin, produit de la défiance envers le système provoquée par la crise américaine des subprimes. À partir de cette date, la finance décentralisée ne cesse de croître et ses moyens de paiement dématérialisés, décentralisés, traçables et infalsifiables tendent à séduire davantage après avoir traversé la crise sanitaire de la Covid-19. Et récemment, le monde numérique a connu un développement rapide de la blockchain, rendu possible grâce à la monnaie virtuelle comme le Bitcoin, son application la plus connue. Le rapport intitulé « Time for Trust : The Trillion-dollar reason to rethink blockchain », publié en octobre 2020 par PricewaterhouseCoopers (PwC), le cabinet britannique spécialisé dans l’audit et l’expertise comptable, estime que la technologie blockchain pourrait rapporter 1 760 milliards de dollars à l’économie mondiale à l’horizon 2030 et la Commission de la science et de la technique au service du développement, organe subsidiaire du Conseil économique et social de l’ONU, dans son rapport du 4 mars 2021 intitulé « Tirer parti de la chaîne de blocs pour le développement durable : perspectives et difficultés », a mis en exergue les incidences possibles de la technologie blockchain dans la réalisation des objectifs de développement durable.
2.- La cryptomonnaie pourrait toucher des secteurs tels que les banques, les assurances, l’immobilier, la santé, l’énergie, les transports, la politique et les votes en ligne, l’identité virtuelle, la logistique (supply chain), le social networking, le stockage cloud, les brevets industriels, la certification des diplômes, la signature électronique, l’identification des objets connectés, la propriété intellectuelle, le commerce équitable et le vote en ligne, qui serait une technologie pour une sécurité alliant inviolabilité et inaliénabilité tout en permettant une traçabilité et une transparence sans faille, tout cela sans aucun intermédiaire. Mais l’utilisation de cette monnaie virtuelle peut-elle s’appliquer sans risques dans des économies déstructurées comme la majorité des pays d’Afrique, dominées par la sphère informelle tant au niveau de la sphère réelle que financière, avec souvent des écarts entre la monnaie officielle et celle du marché parallèle dépassant les 100 %, où le domaine du e-commerce, par exemple, ne peut exploiter ces monnaies que s’il existe une réelle économie numérique/électronique ? Par ailleurs, l’utilisation de cette monnaie virtuelle implique un niveau élevé de qualification des personnes chargées des opérations financières, s’adaptant à la quatrième révolution économique mondiale, ciment des échanges tant internes qu’internationaux, la technologie blockchain participant à une tentative de redéfinir la notion de confiance par sa capacité intrinsèque à gérer les transactions de façon innovante, directement de pair à pair, sans intermédiaire, sur une base consensuelle et sécurisée.
3.- Or, le BTC est connu pour sa volatilité, son utilisation dans des transactions potentiellement malhonnêtes et la consommation exorbitante d’électricité nécessaire à son extraction, étant considéré comme une valeur refuge en cas de difficultés économiques dans les pays en développement, dont la monnaie fiduciaire est faible et instable, aussi bien comme investissement qu’en tant que valeur refuge. Pour s’assurer du respect de cette restriction par leurs citoyens, des pays ont alors mis en place de lourdes sanctions à l’encontre de toute personne effectuant des transactions en devises virtuelles du fait que sa valeur subit de grosses fluctuations, avec des hausses impressionnantes, mais aussi d’énormes diminutions. Autre raison, l’interdiction du Bitcoin et, plus généralement, des cryptomonnaies pourrait permettre de lutter efficacement contre l’évasion fiscale, le trafic de drogue et le blanchiment d’argent, rendus possibles par le manque de traçabilité de la monnaie virtuelle où l’utilisation de bitcoins et autres devises virtuelles crée un marché monétaire parallèle qui nuit au marché officiel, pénalisant l’ensemble du système financier. Cela explique que bon nombre d’États en Afrique interdisent l’utilisation du bitcoin et de toute autre cryptomonnaie sans lever les verrous technologiques qui freinent encore son adoption massive tels que les questions de normalisation, d’interopérabilité, de vitesse de traitement ou encore de passage à l’échelle (scalabilité), ainsi que les incertitudes juridiques et réglementaires (la force probante des informations issues de la blockchain, loi applicable et compétence juridictionnelle en cas de litige).

