Par Nicolas Kazadi, Député national, ancien Ministre des Finances de la RDC.
L’interview accordée par Sandrine Ngalula Mubenga à Forbes Afrique mérite d’être lue avec attention. Elle montre un secteur de l’électricité en mouvement en RDC: plus d’opérateurs, plus de projets, plus de solaire, plus de régulation, plus de données, et surtout une conscience plus claire de l’urgence énergétique nationale.
Il faut le reconnaître : sous le Président Félix Tshisekedi, un effort réel a été engagé pour remettre l’électricité au centre de l’agenda économique. Selon les chiffres cités dans l’entretien, la capacité installée serait passée de 2 972 MW en 2020 à 4 133 MW fin 2025, soit +39 %, tandis que le taux de desserte serait passé de 17 % à 29 %. L’Autorité de Régulation de l’Electricité indique aussi avoir examiné 115 projets en 2025, pour 2 272 MW additionnels potentiels d’ici 2030. Ces chiffres comptent, surtout si l’on se souvient qu’entre 2001 et 2010, la production effective avait reculé de 1 610 MW à 1 577 MW, malgré la croissance démographique.
Aujourd’hui le secteur n’est plus figé. La libéralisation engagée par la loi de 2014 commence à produire ses effets. L’installation annoncée à Kinshasa de l’unité de démarrage de la CORREAC, Commission régionale de régulation de l’électricité de l’Afrique centrale, constitue également une victoire institutionnelle et géopolitique pour la RDC.
Mais saluer l’effort ne dispense pas de poser les bonnes questions.
La première est celle de l’équilibre national des bénéfices. Il est normal et légitime que les zones minières soient aujourd’hui en tête de la dynamique énergétique : elles concentrent une demande abondante, immédiate et solvable. C’est économiquement rationnel, mais c’est politiquement insuffisant.
La politique énergétique doit aussi réduire les délestages, électrifier les territoires et alimenter PME, services publics et petites industries. La vraie question est donc simple : les nouveaux mégawatts améliorent-ils réellement la vie quotidienne des Congolais ?
Car un paradoxe inquiétant s’est installé. La RDC, pays au potentiel hydroélectrique inégalé, est devenue importatrice nette d’électricité à partir de 2019. La facture annuelle d’importation est estimée à 200 millions de dollars en moyenne ces dernières années. C’est le revers du boom minier : un pays riche en énergie potentielle importe pour soutenir sa production minière, pendant que de larges pans de sa population restent dans l’obscurité.
C’est ici qu’il faut tirer les leçons de l’histoire. La RDC connaît trop bien le cycle des grands projets annoncés avec enthousiasme, financés avec difficulté, lancés politiquement, puis ralentis par des études incomplètes, des contreparties irrégulières, des conflits contractuels, une maîtrise d’ouvrage faible, des équipements bloqués, des lignes non finalisées ou des réseaux inexistants.
L’épopée d’Inga en est le symbole. Ce n’est pas seulement un rêve inachevé ; c’est aussi une leçon d’endettement. Dans les années 1970, l’État zaïrois s’est engagé dans de grands projets liés à Inga, notamment Inga II et la ligne Inga-Shaba, censée transporter l’électricité vers le Katanga minier. Mais les coûts ont explosé, l’utilisation effective est restée limitée, les recettes attendues n’ont pas suivi, et l’État a porté la dette. Jusqu’au point d’achèvement PPTE en 2010, cette dette est restée l’un des fardeaux majeurs hérités de l’ère Mobutu.
Cette mémoire doit éclairer les choix actuels.
La récente émission d’eurobonds de 1,25 milliard USD, dont une partie est destinée à financer l’achèvement du barrage de Katende, marque l’entrée de la RDC sur les marchés internationaux. Mais elle ouvre aussi une obligation nouvelle : ne pas transformer cette émission en vulnérabilité budgétaire. Une dette à près de 9 % n’est pas une ressource ordinaire. Elle exige des projets mûrs, rapides, productifs, audités, capables de générer de la valeur et de soutenir leur propre justification économique.
Or les faits historiques imposent une conclusion que l’on ne peut plus esquiver : en RDC, les projets électriques avancent mieux lorsqu’ils sont adossés à une demande solvable, à un opérateur clairement responsabilisé et à un montage financier discipliné. Busanga, porté par une logique industrielle et privée, a livré 240 MW en quatre années. À l’inverse, Kakobola a mis environ quinze ans pour produire 10 MW ; Katende, prévu pour 64 MW, reste inachevé après de longues années d’errements ; et les 4 133 MW de capacité installée à l’échelle nationale ne génèrent en réalité que 2 808 MW, ce qui traduit d’autres défis.
Cela ne signifie pas que l’État doit s’effacer. Cela signifie qu’il doit changer de rôle : moins bâtisseur solitaire, plus stratège, régulateur, garant de l’intérêt général et architecte de partenariats robustes.
Dans cette perspective, les accords récemment signés avec les USA peuvent donner au projet de développement d’Inga le portage stratégique, financier et géopolitique qui lui a trop longtemps manqué. Mais cette conjoncture favorable doit être exploitée sans naïveté ni précipitation, dans un cadre ouvert à nos partenaires historique africains, européens et chinois, afin qu’Inga cesse d’être un slogan pour devenir une plateforme énergétique crédible et bancable.
Le programme de l’UDPS porté par Étienne Tshisekedi lors de la présidentielle de 2011 plaidait déjà pour une plus grande implication du secteur privé dans le financement et la gestion des infrastructures énergétiques ; il alertait sur le piège du surendettement, et posait également la question centrale de la SNEL, dont la restructuration demeure le nœud du système électrique congolais.
Katende doit être achevé. Le Grand Kasaï l’attend depuis trop longtemps. Mais il ne doit pas devenir un nouveau gouffre financier sans fin, d’autant que les besoins énergétiques de cette zone pourraient bientôt se chiffrer en milliers de mégawatts, au regard des nouvelles perspectives minières en cuivre, cobalt et nickel dans la région. Pour Katende, compte tenu des faiblesses structurelles de la maitrise d’ouvrage, unfinancement concessionnel ou semi-concessionnel à décaissements progressifs aurait été plus sécurisant qu’une dette commerciale coûteuse. Mais à défaut, Katende doit devenir un projet pilote de redevabilité publique : audit technique, calendrier opposable, paiements liés aux résultats, publication trimestrielle de l’avancement, suivi des décaissements et communication régulière.
Le bon cap n’est pas de refuser l’endettement, mais de s’endetter avec discipline, sans confondre dette levée et valeur créée.
Au-delà d’Inga, la RDC doit accélérer l’exécution si elle veut espérer se rapprocher de son objectif d’accès à l’électricité de 62 % de sa population d’ici à 2030: définir des projets prioritaires, fondés sur des sites identifiés, techniquement préparés et financièrement structurés, puis les présenter aux investisseurs et bailleurs dans des roadshows rigoureusement préparés.
La meilleure manière de valoriser l’effort engagé sous le Président Tshisekedi est donc d’éviter les erreurs du passé.-

