(1 dollar américain (USD) ≈ 10,0 à 10,2 dirhams marocains (MAD)) La Bourse de Casablanca amorce une mutation stratégique. Élargissement de la base d’investisseurs, retour des introductions en bourse, lancement du marché à terme… Dans cette interview accordée à Financial Afrik, Majd GUEBBAS, Administrateur Directeur Général de BMCE Capital Bourse, filiale de BANK OF AFRICA – BMCE Group, estime que ces évolutions dessinent les contours d’un marché plus profond, plus sophistiqué, mais encore confronté à l’enjeu central de son ancrage dans l’économie réelle.
La Bourse de Casablanca reste marquée par une faible profondeur et une concentration des volumes sur quelques valeurs. Quels leviers concrets peuvent être activés pour élargir la base d’investisseurs et diversifier les émetteurs ?
La faible profondeur de la Bourse de Casablanca est structurelle même si elle s’est nettement améliorée sur les deux dernières années avec un volume sur le Marché Central qui est passé de 33 milliards de dirhams en 2023 à plus de 120 milliards de dirhams en 2025. Pour réduire la concentration des volumes sur un nombre restreint de valeurs plusieurs leviers peuvent être actionnés.Au niveau des investisseurs, il faut encourager l’épargne des ménages à travers la promotion du PEA (Plan d’Epargne en Actions) et de l’investissement en OPCVM (Organisme de Placement Collectif en Valeurs Mobilières) investis sur le marché Actions. Ces véhicules pourront drainer l’épargne vers le marché actions. Par ailleurs, développement des plateformes de bourse en ligne par les intermédiaires agrées a contribué fortement à l’amélioration de l’accès des personnes physiques au marché actions. Celles-ci représentent actuellement plus de 30% du volume du marché. Au niveau de l’offre et plus précisément les émetteurs, nous constatons un nouvel élan avec la reprise des opérations d’introduction en bourse et le recours au marché pour des opérations d’augmentation de capital. Cette dynamique doit être soutenue à travers : le maintien des avantages fiscaux accordés aux sociétés qui s’introduisent en bourse, en les modulant selon le niveau de flottant offert ; la mise en place de mécanismes d’élargissement progressif du flottant, à travers des cessions secondaires ou des opérations de marché régulières ; le développement du marché alternatif à travers un accompagnement des PME pour lever des financements sur le marché des capitaux. Par ailleurs, les privatisations d’établissements publics à travers l’ouverture du capital par introduction en bourse contribueraient à augmenter le nombre de sociétés cotées et enverrait un signal fort en faveur de l’attrait du marché.
Sur un volet technique, le renforcement de la liquidité peut s’appuyer sur l’amélioration de l’animation du marché avec le développement de l’activité de market-making sur les actions cotées et le lancement par les sociétés cotées de dispositifs de programmes de rachat / liquidité.
Le développement du marché à terme est présenté comme une avancée majeure. Peut-il réellement transformer la gestion du risque au Maroc ou risque-t-il de rester un outil technique réservé à une minorité d’acteurs sophistiqués ?
Le lancement d’un marché à termes au Maroc est une avancée majeure structurante qui marque « une nouvelle ère » sur le marché financier marocain. Toutefois, il faut vulgariser l’accès à ce nouveau marché au plus grand nombre pour en assurer le succès. En effet, l’introduction du marché à terme n’est pas une simple évolution technique ; elle constitue un véritable levier de transformation des comportements d’investissement, dont la gestion est historiquement marquée par une approche « Buy and Hold » (Achat et Conservation). Pour les investisseurs, ces instruments financiers à terme élargissent le champ des stratégies possibles. Le marché à terme permet une meilleure gestion du risque, un arbitrage plus fin entre rendement et sécurité. Cette évolution encourage des pratiques d’investissement plus structurées, au détriment d’approches ponctuelles ou opportunistes.
L’accès aux instruments financiers à terme est ouvert à l’ensemble des investisseurs qu’ils soient des professionnels de l’investissement ou des personnes physiques, à condition qu’ils puissent clairement comprendre le mécanisme de fonctionnement et les risques inhérents à ce type d’investissement.
Dans un contexte de concurrence accrue entre places financières émergentes, quels sont aujourd’hui les principaux freins qui empêchent la place casablancaise d’attirer davantage de capitaux étrangers ?
Dans un contexte où les bourses des pays émergent se positionnent agressivement pour capter les flux de capitaux régionaux et internationaux, la place financière de Casablanca a amorcé une nouvelle dynamique pour améliorer son attractivité.
L’actions doit porter essentiellement sur : (1) l’amélioration de la liquidité du marché et l’augmentation du flottant ( actuellement autour de 20%), ce qui est relativement bas ; (2) le reclassement du marché marocain vers l’indice MSCI Emerging pour une meilleure visibilité auprès des investisseurs étrangers et pour attirer mécaniquement les flux des ETF (Exchange Traded Funds) étrangers ; (3) l’assouplissement des exigences d’ouverture de compte et de circulation des capitaux pour les investisseurs étrangers ; (4) la poursuite de l’upgrade de l’infrastructure du marché qui a entamé un nouvelle ère avec le lancement du marché à terme ; (5) La diffusion de l’information financière, notamment en anglais.
La bourse marocaine joue encore un rôle limité dans le financement des entreprises, notamment des PME. Comment renforcer le lien entre marché des capitaux et tissu productif national ?
C’est probablement le défi le plus stratégique. Une bourse qui ne finance pas l’économie productive est une bourse qui se déconnecte de sa raison d’être fondamentale.
Le tissu économique marocain est dominé par des PME familiales qui recourent quasi-exclusivement au crédit bancaire. La bourse est perçue comme un univers réservé aux grandes entreprises, complexe et exigeant une perte de contrôle que les propriétaires-dirigeants refusent. Afin de changer la perception des PME, la Bourse de Casablanca, en partenariat avec le Ministère de l’Industrie et du Commerce avec l’appui de la CGEM et de l’AMMC, a lancé le programme « Croissance » dont la première cohorte (31 entreprises) a été certifiée en février 2026. L’objectif de ce programme de formation est d’apporter aux entreprises un accompagnement et des outils pour financer les projets de croissance via le marché des capitaux.Par ailleurs, les fonds d’investissement en « Private Equity » ont un rôle stratégique à jouer dans la dynamique du marché. Ils accompagnent en quelque sorte l’institutionnalisation de l’entreprise en apportant leur expertise en matière de gouvernance et de gestion afin de les préparer à une levée de capitaux sur les marchés financiers.
Le développement du marché passe aussi par une meilleure culture financière des citoyens. Comment restaurer la confiance et inciter davantage de Marocains à investir en bourse plutôt que de privilégier des placements traditionnels ?
La confiance des investisseurs est la pierre angulaire sur laquelle repose le développement d’un marché financier. Préserver et nourrir le capital confiance du marché repose quatre piliers fondamentaux : la solidité du cadre réglementaire de protection de l’épargnant ; l’amélioration continue de la gouvernance des sociétés cotées ; la qualité et la disponibilité de l’information financière et la promotion de l’éducation financière des citoyens pour développer une culture de l’investissement.
Biographie de Majd GUEBBAS
Majd GUEBBAS, est Administrateur Directeur Général de BMCE Capital Bourse, filiale de BANK OF AFRICA – BMCE Group. Avec une expérience de plus de 20 ans sur les marchés financiers, il a débuté sa carrière sur le marché de change avant d’évoluer dans la gestion d’actifs puis l’intermédiation en bourse. Il est aussi membre du bureau de l’Association Professionnelle des Sociétés de Bourse (APSB). Majd GUEBBAS est titulaire du Diplôme de l’Ecole Supérieure de Commerce de Bordeaux (KEDGE Business School), du Diplôme d’Etudes Supérieures Spécialisées de l’Université Paris XII, du Master 246 Management de l’Immobilier de Université Paris IX – Dauphine et du Certificat d’Administrateur de Banques et Finances délivré par l’Université Internationale de Rabat et l’Institut Marocain des Administrateurs.

