Lancée récemment par la Banque Africaine de Développement, la NAFA ambitionne de réorienter le capital et de mobiliser l’épargne africaine. Mais son principal défi reste la crise de confiance entre citoyens et institutions, nourrie par des fragilités de gouvernance persistantes, analyse Samuel Mathey. Dans cette interview accordée à Financial Afrik, l’économiste plaide pour l’émergence de “pays vitrines”, capables de démontrer, par l’exemple, qu’un autre modèle est possible — fondé sur la confiance, la liberté économique et la crédibilité institutionnelle. Une condition, selon lui, indispensable pour enclencher un cercle vertueux à l’échelle du continent.
Vous affirmez que le problème de l’Afrique n’est pas tant un déficit de ressources qu’un déficit de confiance et de gouvernance. La NAFA portée par la BAD peut-elle réellement corriger des défaillances structurelles aussi profondes, ou risque-t-elle d’en être elle-même prisonnière ?
La Banque africaine de développement remet sur la table une réalité largement partagée par les populations : l’Afrique ne manque pas de ressources, mais de mobilisation, de gouvernance et, surtout, de confiance. Dans cette perspective, la NAFA — pensée comme une nouvelle architecture destinée à mieux orienter le capital et le risque dans l’écosystème financier africain — repose sur une intuition juste. Le continent dispose en effet d’importantes ressources internes : épargne de la diaspora, masses financières circulant hors du système bancaire, pertes liées à la corruption, fuites de capitaux ou encore inefficience des dépenses publiques. Autant de leviers qui pourraient permettre de financer une part bien plus importante de son développement.
L’enjeu n’est donc pas de résoudre l’ensemble des problèmes en amont, mais de démontrer une volonté claire de les traiter et d’envoyer un signal fort quant à leur priorité. C’est précisément sur ce point que la NAFA pourrait rencontrer ses limites.
Trois obstacles majeurs se dressent.
D’abord, une crise profonde de confiance. Dans de nombreux pays, les citoyens doutent de leurs institutions. Lorsque la parole publique se fragilise, que les règles semblent variables et que les perspectives d’avenir paraissent incertaines, les individus préfèrent conserver leur épargne en dehors des circuits formels. Dans ces conditions, mobiliser les ressources devient extrêmement difficile.
Ensuite, la corruption et l’impunité altèrent la qualité des décisions. Elles ne se contentent pas de détourner des fonds : elles faussent la sélection des projets et affaiblissent la méritocratie. Les financements ne bénéficient plus aux initiatives les plus pertinentes, mais aux acteurs les mieux connectés. Il en résulte des projets mal conçus, des infrastructures inachevées, une dette inefficace et un découragement généralisé des talents. Enfin, les divisions politiques, les tensions régionales et l’insécurité fragilisent toute ambition continentale. La NAFA suppose une Afrique capable de coopérer et de mutualiser ses forces. Or, les logiques de concurrence à court terme, combinées aux défis sécuritaires, limitent cette dynamique. Dans un tel contexte, les citoyens privilégient souvent des solutions individuelles, perçues comme plus sûres que des mécanismes institutionnels jugés incertains.
Vous proposez de conditionner les financements à des critères stricts de gouvernance. N’y a-t-il pas un risque de politisation accrue de la NAFA, voire de tensions entre souveraineté des États et exigences supranationales ?
Trois conditions apparaissent essentielles pour accélérer les résultats de la NAFA, sans qu’il s’agisse pour autant de politisation. Ces exigences s’inscrivent d’ailleurs dans une logique comparable à celle adoptée par certaines institutions internationales.
L’analogie est simple : un banquier ne peut accorder un prêt sans s’assurer de la capacité de remboursement de son client. De la même manière, les financements doivent être conditionnés à un cadre de gouvernance crédible. La crise de confiance entre citoyens et dirigeants reste profonde, alimentée par des pratiques telles que le népotisme ou le non-respect des engagements. Dans ce contexte, la NAFA ne pourra réussir qu’en dépassant son rôle financier pour devenir également un levier de transformation institutionnelle et morale.
Premièrement, conditionner les financements à des critères de gouvernance clairs : transparence budgétaire, lutte contre la corruption, indépendance de la justice, respect des libertés publiques et redevabilité dans l’usage des ressources. Il s’agit de différencier les pays qui renforcent la confiance publique de ceux qui l’érodent.
Deuxièmement, faire émerger des pays vitrines. La démonstration par l’exemple demeure le levier le plus efficace. Certains États peuvent incarner des modèles en matière d’alternance, de respect de la parole publique et de libertés. Les populations sont plus sensibles aux résultats concrets qu’aux discours.
Enfin, transformer en profondeur les mentalités économiques. Le développement ne repose pas uniquement sur les instruments financiers, mais sur la capacité à former une nouvelle génération d’entrepreneurs, capables de produire, d’innover et de coopérer à l’échelle continentale. Des initiatives comme PZD – AFRICA s’inscrivent dans cette logique de reconstruction de la confiance et de promotion de l’autonomie économique.
La méfiance des citoyens envers les institutions est au cœur de votre analyse. Quels mécanismes innovants pourraient capter l’épargne informelle et celle de la diaspora ?
La priorité reste de restaurer la confiance, notamment à travers des initiatives privées. Les nombreuses arnaques liées à des promesses de rendements rapides ont durablement marqué les esprits, renforçant la prudence des investisseurs.
Dans ce contexte, la mise en place de normes strictes — à l’échelle nationale, régionale et continentale — apparaît indispensable. Les opérateurs doivent être certifiés et soumis à des exigences de transparence.
Le principal défi réside dans la transformation de flux individuels, souvent destinés à des besoins immédiats, en investissements structurants à moyen et long terme. À ce jour, aucune solution n’a pleinement résolu cette équation. C’est dans cette perspective que la FAFEDE a lancé le programme PZD – AFRICA, avec l’ambition de former des milliers dejeunes sur dix ans et d’apporter des réponses concrètes à cette problématique.
Vous insistez sur la nécessité de faire émerger des États exemplaires. Quels pays pourraient jouer ce rôle aujourd’hui ?
L’Afrique peut produire des dynamiques d’influence positive, au même titre que des influences négatives.
Certains pays ont déjà initié des transformations inspirantes. Le Togo, par exemple, a expérimenté un modèle institutionnel spécifique qui a inspiré d’autres États comme le Zimbabwe. De même, des pays comme le Rwanda ont démontré qu’il était possible d’imposer des standards élevés en matière de gestion urbaine, inspirant des initiatives similaires ailleurs, notamment au Ghana.
Les politiques d’ouverture, telles que la suppression des visas pour les ressortissants africains, initiées par des pays comme le Bénin ou le Rwanda, illustrent également cet effet d’entraînement.
L’objectif est clair : créer des pays vitrines capables de démontrer concrètement les bénéfices d’une gouvernance fondée sur la redevabilité, la transparence et le respect des libertés. Accompagnés par des institutions comme l’Union africaine et la BAD, ces États pourraient servir de modèles.L’expérience montre que lorsque ces pays affichent des résultats économiques tangibles, d’autres suivent. Le Nigeria, avec sa stratégie de champions nationaux, en offre un exemple, certains États cherchant aujourd’hui à s’en inspirer.
Vous évoquez une réforme profonde des mentalités. Ce changement peut-il suivre le rythme des urgences économiques actuelles ?
Selon nous, aucune ambition nationale ou continentale ne produira de résultats significatifs sans une transformation préalable des mentalités et une promotion des valeurs. Depuis cinq ans, la FAFEDE déploie le programme AFRICA 5.0 – « l’Africain nouveau », axé sur le changement de mentalité. Les retours observés, tant dans les secteurs publics que privés, confirment l’impact de cette approche.
D’autres initiatives ont été lancées, notamment le programme Reine Pokou, qui appelle à garantir un revenu minimum aux jeunes filles et aux femmes en difficulté, ou encore Afrique Zéro Cocaïne 2030, visant à lutter contre les effets destructeurs de la drogue sur la jeunesse. Le décalage entre temps long sociétal et urgences économiques existe, mais il ne peut être contourné. La transformation durable du continent passe nécessairement par cette réforme en profondeur des mentalités.
À propos de Samuel Mathey
Samuel Mathey est professeur d’économie et de Management avec une spécialisation dans les problématiques de la dette, du financement et de l’entrepreneuriat. Samuel a un doctorat d’état américain en économie, un MBA de l’université de Delaware et l’université d’état de l’Ohio, une maitrise en économie monétaire et économétrie ainsi qu’un diplôme de fin de cycle en études comptables. Samuel a commencé sa carrière en qualité d’ingénieur informaticien spécialisé dans le développement de programmes et de systèmes d’information avec un accent sur l’optimisation des procédures. Economiste engagé , Samuel « s’inscrit dans la démarche du partage de son savoir en mettant ses connaissance au service des autre »s .Ainsi, Samuel enseigne en France (HEC Paris…), aux Etats Unis et en Afrique .Samuel a dirigé plusieurs missions d’études sur le secteur privé en Côte d’Ivoire et dans plusieurs pays de l’Afrique. Il est aussi le président fondateur de la Fondation pour l’Entrepreneuriat en Afrique (FAFEDE) qui fait la promotion du concept de son dernier ouvrage sur l’Entrepreneuriat à Zéro Franc (ou comment démarrer son entreprise sans financement extérieur préalable). Au travers de sa fondation, Samuel a formé entre 2014 et 2018, plus de 50 000 jeunes et femmes à travers l’Afrique avec un objectif de + 1 million initiés à la technique EZF.

