Par Serge Kouamelan
Directeur Exécutif de l’Association Professionnelle des Banques et Établissements Financiers de Côte d’Ivoire (APBEF-CI)
La finance mondiale est arrivée au point d’exacerbation des rivalités, car le système est une construction qui contient une inégalité par conception.
Le système économique et financier mondial traverse, comme on aurait dû s’y attendre, une période de recomposition profonde. La décennie 2020 en sera l’étoupille. La multiplication des crises autant géopolitique que financière, sanitaire, technologique, climatique, de réputation aura, au final, dégoupillé la grenade de la réécriture des fondamentaux qui nous lient les uns aux autres – crise du Covid-19, guerre en Ukraine, deuxième guerre libyenne, guerre yéménite, guerre soudanaise, guerre États-Unis-Israël-Iran et d’autres à venir, graves incendies en France comme en Californie, le Canada enregistre un nouveau record de chaleur à plus de 49°, émeutes Black Lives Matter à Minneapolis, Assaut du Capitole, Coup d’État au Mali, tensions commerciales entre grandes puissances à coup de droits de douane frisant parfois les 100%, l’affaire Jeffrey Epstein, l’Inde devient la première population mondiale, et la terre a dépassé les 8 milliards d’êtres humains et l’astéroïde Apophis passera près de la Terre ou plus en 2029.
Du coup, les anciens empires du 19è siècle, tsariste, ottoman, perse, qing, moghol, qui semblaient à jamais disparus, n’ont fait qu’hiberner. Ils réapparaissent, radicalement transformés, autant en Asie qu’en Occident. Pourquoi tant de haine ? Parce que le système s’est construit pour le bien des vainqueurs de la dernière guerre mondiale au détriment des perdants et surtout des absents.
Quel système ? Sans le réétudier dans ses moindres détails, rappelons-nous certaines étapes.
Tout d’abord, précision utile pour la suite, le système financier mondial est le cadre global d’accords juridiques, d’institutions et d’actions économiques, formelles et informelles, destiné à faciliter les flux internationaux de capitaux financiers à des fins de financement des investissements et du commerce.
C’est ainsi, première étape, qu’après la guerre mondiale de 14-18, les pays ont cherché à se prémunir contre les chocs externes par des politiques protectionnistes entraînant le quasi arrêt du commerce, en 1933, jusqu’à ce qu’une série d’accords commerciaux réciproques permette de réduire progressivement les droits de douane à l’échelle mondiale.
Deuxième étape, deuxième guerre mondiale, 44 délégués des premiers États membres de l’ONU se réunirent dans un hôtel de Bretton Woods, dans le New Hampshire, pour la Conférence monétaire et financière des Nations Unies , aujourd’hui communément appelée, conférence de Bretton Woods. Pour l’Afrique: l’Afrique du Sud, l’Égypte, l’Éthiopie. Les délégués conscients des difficultés rencontrées pour maintenir l’étalon-or privilégient les taux de change fixes, obligeant les Nations à arrimer leurs taux de change au dollar américain. Pour satisfaire à cette exigence, les banques centrales interviendront en vendant ou en achetant leur monnaie contre du dollar.
Bien que la stabilité des taux de change assurée par le système de Bretton Woods ait, réellement, facilité l’expansion du commerce international, ce succès initial masquait un défaut de conception fondamental : l’absence de mécanisme permettant d’accroître les réserves internationales pour soutenir la croissance continue des échanges.
Troisième étape, en août 1971, le président Richard Nixon suspendit la conversion du dollar en or, transférant de fait le fardeau de l’ajustement d’un dollar dévalué vers d’autres pays. Les spéculateurs se ruèrent sur d’autres devises et commencèrent à vendre des dollars, anticipant leur réévaluation. Ces afflux de capitaux posèrent des difficultés aux banques centrales, qui durent alors choisir entre une masse monétaire inflationniste, des contrôles des capitaux largement inefficaces ou des taux de change flottants.
Quatrième étape. Le mur de Berlin vient de tomber. Un monde multipolaire voit le jour, avec lui le désordre. Notamment le krach boursier du lundi noir de 1987, la crise du système monétaire européen de 1992 , la crise du peso mexicain de 1994 , la crise financière asiatique de 1997 , la crise financière russe de 1998 et la grande dépression argentine de 1998-2002.
Face aux crises, le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire a été créé en 1974 par les gouverneurs des banques centrales des pays du G10 afin de faciliter la réglementation des pratiques bancaires.
En 2004, l’accord de Bâle II , met l’accent sur les exigences de fonds propres comme protection contre le risque systémique.
Mais de nouvelles crises vont subvenir. 2008. Crise présentant des caractéristiques communes avec celles de 1990, notamment la faiblesse des cadres réglementaires, le relâchement des politiques monétaires.
2009, crise grecque qui a révélé la falsification des données budgétaires. Pendant ce temps, les économies de marché émergentes sont confrontées à des défis pour une plus grande stabilité, notamment, l’afflux d’investisseurs étrangers sur les marchés nationaux, ce qui les expose à des fuites de capitaux potentielles provoquées par le fort endettement des entreprises dans des environnements de crédit expansionnistes.
L’évaluation de la finance mondiale par le Council on Foreign Relations souligne que la multiplication des institutions aux directives redondantes, conjuguée à la difficulté d’aligner les intérêts nationaux sur les réformes internationales, constitue l’un des principaux freins à la réforme financière mondiale. L’absence de consensus international sur la meilleure façon de contrôler et de gouverner les activités bancaires et d’investissement compromet la capacité mondiale à prévenir de futures crises financières.
Face à cela, la silencieuse révolution financière asiatique pourrait préfigurer un nouvel ordre financier mondial, où une nouvelle technologie de stockage et de transmission d’informations veut avoir raison du système financier hérité de Bretton Woods. Pas moins de 80 000 milliards de yuans ont été traités en 2021 (+75% sur un an), soit l’équivalent de plus de 11 trillions de dollars.
Auquel il faut ajouter que les mesures financières hostiles prises par les Américains contre la Russie en 2022 ont démontré la vulnérabilité des pays dépendants de Swift, poussant l’Asean à accélérer ses alternatives.
De plus, la montée en puissance des économies émergentes et l’élargissement du groupe des BRICS alimentent les débats sur la diversification des monnaies de réserve et sur une réduction de la dépendance au dollar dans les échanges internationaux.
C’est pourquoi, le système financier international va connaitre une transformation structurelle. Et que pour l’Afrique, cette transformation ouvre de nouvelles perspectives, notamment en matière de diversification des partenaires financiers et de mobilisation de nouveaux flux d’investissement.
Quid des économies africaines
Dans un contexte mondial de hautes tensions, le continent africain a bien résisté, avec une croissance maintenue à 4,2%. Le FMI prévoit 4,3% pour 2026.
La croissance du continent reste toutefois inférieure à celle de la décennie 2000-2010, elle est insuffisante pour accompagner la croissance démographique et elle marque de fortes disparités: 6,7% attendue en 2026 pour l’Afrique de l’Est, 4,7% pour l’Afrique de l’Ouest, alors que l’Afrique australe stagne à 2,1%.
Cependant, pour les économies africaines, les changements à venir du système financier constituent à la fois un défi et une opportunité. Défi, parce qu’elles demeurent exposées aux chocs externes ; opportunité, parce que la recomposition du système financier mondial ouvre de nouveaux espaces pour renforcer les architectures financières régionales.
Dans ce contexte, l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) apparaît comme un laboratoire particulièrement intéressant. Dotée d’une monnaie commune, d’une banque centrale régionale et d’un marché financier intégré, elle constitue l’une des expériences d’intégration économique les plus avancées du continent africain.
La question centrale est désormais de savoir si ce système financier peut évoluer d’un rôle de stabilisateur macroéconomique vers celui de véritable levier de souveraineté économique dans un monde en recomposition.
Quelle architecture financière régionale ?
Créée en 1994, l’UEMOA regroupe huit États d’Afrique de l’Ouest.
Ils partagent une monnaie commune et une banque centrale unique : la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO).
Cette union monétaire repose sur une architecture institutionnelle solide organisée autour de plusieurs piliers :
- la BCEAO, qui définit et met en œuvre la politique monétaire commune ;
- la Commission Bancaire de l’UMOA, chargée de la supervision du système bancaire ;
- le marché financier régional, animé par la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM).
Ce dispositif institutionnel contribue à assurer une relative stabilité macroéconomique dans un environnement régional souvent marqué par l’incertitude. D’autant que les actifs bancaires consolidés dépassent aujourd’hui 60 000 milliards de francs CFA, tandis que le crédit au secteur privé poursuit sa progression.
Côte d’Ivoire : un pôle financier structurant
Au sein de cet espace économique, la Côte d’Ivoire occupe une position centrale.
Première économie de l’UEMOA, elle représente environ :
- 40 % du PIB de l’Union
- près de 30 % des actifs bancaires régionaux
- le siège de la BRVM, unique bourse régionale d’Afrique de l’Ouest.
Abidjan s’affirme progressivement comme l’un des principaux centres financiers du continent africain.
La présence de nombreuses banques panafricaines et internationales, ainsi que d’institutions financières régionales, contribue à renforcer cette position stratégique.
Cette centralité confère au système bancaire ivoirien une responsabilité particulière dans la stabilité financière de la région.
Les tensions géopolitiques et leurs répercussions économiques
La situation des tensions au Moyen-Orient rappellent la forte interdépendance entre géopolitique et économie mondiale. D’autant que l’on commence une guerre quand on le veut, mais on la termine quand on le peut.
Le détroit d’Ormuz, situé entre l’Iran et les pays du Golfe, assure à lui seul le transit d’environ 20 % du commerce mondial de pétrole. La perturbation qui y existe, en ce moment même, si elle devenait durable voire chaotique entraînerait une hausse significative des prix de l’énergie.
Pour les économies de l’UEMOA, majoritairement importatrices d’hydrocarbures, un tel choc se traduirait par :
- une augmentation de la facture énergétique,
- une pression accrue sur les finances publiques,
- une accélération de l’inflation.
Ces dynamiques mettent en évidence la nécessité pour ne pas dire l’obligation, pour les économies africaines de renforcer leurs capacités de résilience financière.
L’avenir monétaire régional : entre stabilité et transformation
Dans ce contexte, la question de l’évolution du système monétaire ouest-africain reste au cœur des débats.
Le projet de monnaie unique régionale, l’ECO, s’inscrit dans une ambition plus large de renforcement de l’intégration économique ouest-africaine.
Si les conditions de sa mise en œuvre restent encore en discussion, ce projet traduit une volonté politique forte de renforcer la souveraineté monétaire régionale.
Quelle que soit l’évolution future du cadre monétaire, l’essentiel demeure la consolidation des institutions financières régionales et le développement de marchés de capitaux capables de mobiliser davantage l’épargne domestique.
Le rôle stratégique des banques dans le développement
Dans cet environnement international incertain, les banques jouent un rôle essentiel dans le financement de la transformation économique.
Elles contribuent notamment au financement :
- des infrastructures;
- des PME;
- de l’agriculture;
- de l’industrialisation.
L’essor des technologies financières et des services bancaires numériques ouvre également de nouvelles perspectives en matière d’inclusion financière et d’innovation. La capacité des systèmes bancaires africains à accompagner ces transformations sera déterminante pour la trajectoire de développement du continent.
Conclusion : un enjeu de souveraineté économique
La recomposition géopolitique mondiale rappelle que la stabilité économique repose sur la solidité des institutions financières.
C’est pourquoi, le système bancaire et financier de l’UEMOA constitue un pilier essentiel de stabilité en Afrique de l’Ouest. Mais l’enjeu dépasse désormais la seule résilience.
Il s’agit de transformer cette architecture financière en un véritable moteur de développement, capable de soutenir l’industrialisation, l’innovation, l’intégration régionale et l’inclusion financière.
Dans un monde marqué par la fragmentation géopolitique et une compétition économique effrénée, la capacité des économies africaines à renforcer leurs institutions financières constituera l’un des déterminants majeurs de leur souveraineté.
L’UEMOA dispose aujourd’hui des fondations nécessaires pour relever ce défi. L’ambition doit désormais être de transformer cette stabilité financière en levier stratégique pour l’avenir économique du continent.

