Par Dr Mohamed H ‘MIDOUCHE
Entre visibilité internationale et transformation réelle des marchés
À New York, au Nasdaq, la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) incarne une Afrique financière qui s’affiche avec ambition. Mais derrière cette visibilité nouvelle, une question décisive s’impose : les marchés africains sont-ils en train de se transformer ou simplement de mieux se valoriser ?
Les BRVM Investment Days organisés au Nasdaq le 21 avril 2026 ont marqué une étape importante dans la projection internationale des marchés africains. Le continent ne se contente plus d’être une destination d’investissement potentielle ; il structure désormais un discours, met en avant ses performances et cherche à capter durablement l’attention des investisseurs globaux. Cette évolution traduit une montée en maturité institutionnelle et une volonté d’inscription dans les flux financiers internationaux. Elle constitue un signal positif, mais ne saurait, à elle seule, être assimilée à une transformation structurelle.
Des performances qui interrogent
Les données récentes donnent à voir une Afrique boursière en forte progression. Dans un environnement mondial caractérisé par une quasi-stagnation des marchés développés, les performances africaines apparaissent remarquables. Le Ghana progresse de près de 50 %, le Nigeria dépasse les 30 %, tandis que la BRVM, l’Égypte et la Tunisie évoluent dans une fourchette comprise entre 15 % et 18 %. À première vue, ces résultats semblent indiquer un basculement en faveur des marchés africains.
Le tableau qui révèle la réalité des marchés


Ce tableau impose un changement de perspective. Il montre que la surperformance africaine s’inscrit dans un contexte mondial marqué par l’hésitation des grands marchés. Alors que les indices américains stagnent ou reculent et que l’Europe évolue de manière contrastée, certaines bourses africaines apparaissent comme des zones de revalorisation rapide.
Une lecture d’analyste : au-delà de la performance
En tant qu’analyste des marchés financiers, je considère que ces performances doivent être interprétées avec prudence. Elles traduisent moins une supériorité structurelle qu’une phase de rattrapage. Les marchés africains évoluent encore dans des environnements caractérisés par une liquidité limitée, une profondeur réduite et une base d’investisseurs institutionnels relativement étroite. Dans ces conditions, des flux même modestes peuvent entraîner des variations significatives des indices.
La performance observée reflète donc autant une attractivité croissante qu’une sensibilité structurelle aux mouvements de capitaux. Elle attire l’attention, mais ne saurait, à elle seule, attester d’une transformation profonde des marchés.
La BRVM, révélateur d’une dynamique en construction
Dans ce paysage, la BRVM occupe une position singulière. Sa progression de 17,70 % confirme sa montée en puissance et son attractivité croissante.
Comme l’a rappelé le Directeur général de la BRVM, Dr Félix Edoh Kossi AMENOUNVE, lors des BRVM Investment Days 2026 au Nasdaq, cette dynamique repose sur une double réalité : une montée en puissance tangible, avec une capitalisation dépassant les 40 milliards de dollars et une progression de plus de 99 % sur cinq ans, et une ambition de transformation fondée sur l’innovation financière, la mobilisation de l’épargne domestique et l’intégration progressive des PME.
Cette ambition est réelle, mais elle reste conditionnée par un facteur déterminant : la capacité du marché à gagner en profondeur et en liquidité.
Le paradoxe des capitaux africains
L’un des enseignements les plus frappants de cette analyse réside dans la contradiction persistante des flux financiers africains. Alors même que le continent cherche à attirer des capitaux internationaux, une part importante de ses propres ressources continue d’être investie à l’étranger, notamment dans des actifs sûrs tels que les bons du Trésor des économies développées.
Cette situation traduit une forme de paradoxe structurel dans lequel les économies du Sud contribuent au financement des économies du Nord. Dans ce contexte, la réorientation progressive des investissements des fonds souverains et des grands investisseurs institutionnels africains vers les marchés locaux apparaît comme un levier décisif. Elle constitue une condition essentielle pour renforcer la liquidité, stabiliser les marchés et ancrer leur développement dans une logique endogène.
Le rôle décisif des entreprises africaines
La transformation des marchés ne dépend pas uniquement des investisseurs. Elle repose également sur la capacité des entreprises africaines à mobiliser l’épargne publique. Or, le recours aux marchés financiers reste encore limité, en particulier pour les petites et moyennes entreprises.
Le développement des introductions en bourse, l’élargissement de la base des sociétés cotées et l’amélioration des standards de gouvernance constituent des conditions indispensables pour renforcer l’offre de titres et soutenir la dynamique des marchés. C’est à juste titre que la BRVM poursuit son plaidoyer et la sensibilisation pour accroitre les privatisations par la Bourse, les admissions volontaires et les sorties (exit) des fonds de Private Equity par le marché. La BRVM a également lancé son Code de gouvernance des sociétés cotées, depuis 2022.
Sans une participation accrue des entreprises, la montée en puissance des marchés restera incomplète.
Une fragmentation persistante
L’Afrique boursière demeure, fondamentalement, un espace fragmenté. Derrière les performances contrastées observées sur certaines places, le tableau comparatif révèle une réalité plus profonde : celle d’un continent où les marchés financiers évoluent encore en silos, selon des logiques largement nationales ou sous-régionales, avec des niveaux d’intégration limités.
Cette fragmentation traduit des écarts structurels importants en matière de capitalisation, de liquidité et de sophistication des marchés. Elle s’exprime également dans la composition même des places financières, souvent dominées par un nombre restreint d’entreprises, limitant ainsi leur capacité d’absorption de capitaux.
L’interconnexion encore insuffisante entre les différentes bourses africaines limite la formation d’un véritable marché continental. Elle freine les flux intra-africains et empêche l’émergence d’une masse critique capable d’attirer des investisseurs institutionnels de long terme.
Dans ce contexte, la fragmentation devient à la fois un facteur de vulnérabilité et un champ d’opportunités. Sa réduction progressive constitue l’un des leviers les plus puissants de transformation financière du continent. De ce fait, les initiatives telles que l’African Exchanges Linkage Project (AELP) et le West African Capital Markets Integration (WACMI) qui sont, respectivement, les projets d’interconnexion des Bourses à l’échelle continentale et au niveau de l’Afrique de l’Ouest sont à encourager et méritent d’être davantage soutenus par les Autorités publiques.
Conclusion — De la performance à la souveraineté
La lecture du tableau comparatif ne laisse, au fond, place à aucune ambiguïté. L’Afrique est désormais visible. Elle est, sur certaines places, performante. Elle attire l’attention des investisseurs et s’inscrit progressivement dans les dynamiques globales des marchés de capitaux. Mais cette visibilité, aussi nécessaire soit-elle, ne constitue qu’une étape.
L’enjeu véritable réside dans la capacité des marchés africains à dépasser la logique de performance pour entrer dans celle de la transformation. Car un marché qui progresse sans se structurer demeure exposé ; un marché qui attire sans retenir les capitaux reste dépendant ; un marché qui valorise sans financer l’économie réelle ne crée pas de souveraineté.
La souveraineté financière ne se décrète pas. Elle se construit progressivement, dans la profondeur des marchés, la mobilisation de l’épargne domestique et l’alignement des ressources avec les priorités de développement du continent.
👉 L’Afrique dispose aujourd’hui des bases nécessaires pour franchir ce cap. La question n’est plus de savoir si elle peut réussir, mais à quelle vitesse elle saura transformer cette dynamique en un véritable projet financier endogène.
Dr Mohamed H’MIDOUCHE
CEO & Managing Director, Inter Africa Capital Group
Ancien Représentant résident régional, Groupe de la Banque africaine de développement

