Par Paul Villerac
Depuis le coup d’État d’octobre 2025, le colonel Michaël Randrianirina multiplie les gestes de rapprochement avec Moscou. Entre livraisons d’armes, déploiement de l’Africa Corps et création d’une chambre de commerce, la Russie conforte son influence dans le canal de Mozambique, une région d’intérêt géostratégique majeur.
Le 1er avril 2026, les forces armées malgaches ont réceptionné, lors d’une cérémonie au camp général Mounibou Ismaël, une importante dotation en équipements militaires russes : chars, uniformes, armes et munitions. Cette livraison s’accompagne d’un programme de formation militaire conjointe au bataillon parachutiste d’Ivato, où des instructeurs de l’Africa Corps – structure rattachée au ministère russe de la Défense – forment désormais les militaires malgaches.
Quelques mois plus tôt, les 20 et 21 décembre 2025, une délégation russe d’une quarantaine de membres, dirigée par le général Andrei Averianov, co-dirigeant du renseignement russe et chef de l’Africa Corps, avait été reçue par le président Randrianirina. Elle était accompagnée de caisses d’armes. Puis, le 19 février 2026, le ministre russe de la Défense, Andreï Beloussov, a accueilli son homologue malgache à Moscou pour discuter des « modalités de mise en œuvre » de leur coopération sécuritaire. Enfin, le 20 avril 2026, le chargé d’affaires par intérim de l’ambassade russe, Alexeï Buriak, s’est entretenu avec l’inspecteur général de police Erick Michel Wouli Idrissa, poursuivant ainsi l’offensive diplomatique dans le domaine sécuritaire.
Selon la junte, ces accords et équipements visent la sécurité intérieure et la protection des frontières. Mais pourraient-ils aussi servir à protéger directement le régime ? L’on peut en douter au constat de la fuite des russes à Kidal, au Nord-Mali, laissant leurs frères d’armes désœuvrés. Cet épisode malien interroge sur la fiabilité des partenariats sécuritaires .
Lors d’une cérémonie militaire, le 24 avril, le colonel Randrianirina a évoqué, devant la garde républicaine – formée par les Russes –, les « temps troublés » de Madagascar, en référence explicite aux attentats qui le viseraient. Ce n’est pas la première fois qu’il reconnaît l’instabilité politique du pays : en décembre 2025, lors de sa rencontre avec Erik Prince, émissaire de Donald Trump, il avait déjà mentionné un risque de « putsch dans le putsch ».
Un partenariat économique sur le modèle… russe
L’implantation sécuritaire russe en Afrique s’accompagne systématiquement d’une dimension économique. Ce schéma s’est confirmé le 27 mars 2026 avec l’inauguration officielle de la Chambre de commerce Russie-Madagascar à l’ambassade de Russie à Ivandry. Cette initiative vise à faciliter les échanges et à créer un environnement propice aux investissements russes, notamment dans les secteurs agricoles, énergétique et, surtout, minier. L’exploitation minière constitue en effet un leitmotiv de l’action russe sur le continent. Dans ce contexte, la levée du moratoire sur les permis miniers par la junte, le 26 janvier 2026, offre une opportunité à Moscou, dont l’influence avait pâti sous la présidence d’Andry Rajoelina après l’échec de l’accord Kraoma-Ferrum Mining en 2019.
Ce modèle reproduit ainsi celui déployé ailleurs en Afrique : équipements militaires et sécurité en échange d’un accès aux ressources naturelles. Toutefois, l’action russe dépasse cette fois le cadre binaire, avec des initiatives dans les domaines culturels, religieux et humanitaire. Par ailleurs, la présidente de la Chambre de commerce, Riana Nantenaina Solofo Lala, a évoqué la convertibilité de l’ariary en roubles comme levier pour accroître le volume des échanges entre les deux pays.
Des indicateurs qui témoignent d’une volonté d’installation durable. Récemment, Moscou s’est positionné pour relancer les activités de la Société d’Exploitation du Chantier de Réparation Navale (Secren), ce qui lui permettrait de renforcer sa présence dans le secteur naval régional.
Une implantation qui inquiète dans un contexte géopolitique tendu
L’installation russe à Madagascar revêt une dimension stratégique dépassant les seuls enjeux bilatéraux. D’abord, le sous-sol malgache regorge de nickel, cobalt, graphite, ilménite et terres rares – des métaux critiques qui attisent les convoitises des grandes puissances. Ensuite, le canal de Mozambique, l’une des principales routes énergétiques mondiales (30 % des flux d’hydrocarbures), voit son importance croître avec les tensions dans le Golfe. Ses sous-sols recèlent par ailleurs entre 6 et 12 milliards de barils de pétrole. Cette zone, objet de rivalités accrues entre l’Inde, la Chine, la France, la Russie et les États-Unis, devient un théâtre de compétition géostratégique.
Parallèlement, le rapprochement russo-malgache s’inscrit dans un climat politique intérieur instable depuis le renversement du président Andry Rajoelina en octobre 2025. Comme au Sahel, la Russie exploite les fragilités locales pour étendre son influence. Le précédent centrafricain, où la présence de l’Africa Corps (ex-Wagner) a été associée à des violations des droits humains et à une exploitation controversée des ressources, alimente les craintes des observateurs.
Rappelons que les autorités de transition malgaches ont officialisé leur partenariat sécuritaire avec Moscou dès les premiers jours du régime militaire. Le 20 octobre 2025, quelques jours après la prise de pouvoir, le colonel Randrianirina accordait sa première interview au média russe Sputnik et recevait l’ambassadeur russe à Madagascar.
La junte malgache au risque de ses contradictions
Cette séquence diplomatique précipitée trahissait déjà la volonté de la junte de diversifier ses alliances, au-delà des partenaires occidentaux traditionnels. Cette stratégie a été formalisée en février 2026 avec la signature, à Moscou, d’un accord de coopération bilatérale. Aujourd’hui, la junte semble jouer sur tous les tableaux : France, États-Unis, Europe… tout en accordant à Moscou une dynamique plus favorable. En arrière-plan les réseaux pro-russes locaux s’activent afin de d’amplifier cette influence, comme le président de l’Assemblée nationale malagasy, considéré comme le principal relais des Russes à Madagascar.
Une telle présence russe aurait été impensable il y a moins d’un an, sous la présidence Rajoelina où la lisibilité de l’action diplomatique excluait ce type de rapprochement.
Combien de temps avant que les contradictions de cette politique étrangère ne se heurtent aux rivalités internationales qui se cristallisent dans le canal de Mozambique ? Conjuguée à un climat politique tendu à Madagascar – où les militants de la Gen Z envisagent de nouveau des manifestations –, la situation laisse présager une instabilité accrue pour la Grande Île.

