Par Paul Villerac, économiste et expert des transitions politiques africaines
La prise de pouvoir par une fraction de l’armée malgache le 14 octobre 2025, dans le sillage des manifestations du mouvement Gen Z Madagascar, a replongé la Grande Île dans une séquence politique qu’elle connaît trop bien. Présenté par ses auteurs comme une intervention correctrice face à l’impasse institutionnelle, le putsch a surtout ravivé les inquiétudes d’une communauté internationale désormais échaudée par la multiplication des régimes militaires de transition.
La réaction extérieure a été immédiate : suspension de Madagascar par l’Union africaine, pressions explicites de la SADC, appels répétés de l’Union européenne, des États-Unis et de la France à un retour rapide à l’ordre constitutionnel. Cette fermeté s’explique par une lecture désormais standardisée de ce type de situation : derrière la promesse d’un pouvoir provisoire se profile souvent une recomposition durable de l’autorité au profit des forces armées.
La figure centrale de cette transition, Michaël Randrianirina, s’est efforcée de rassurer en annonçant un référendum constitutionnel suivi d’une élection présidentielle en 2027. Mais cette promesse, déjà formulée à plusieurs reprises depuis octobre, peine à convaincre. Le calendrier reste extensible, les institutions de transition largement contrôlées par les militaires, et la réforme constitutionnelle annoncée apparaît moins comme un préalable technique que comme un levier politique majeur, susceptible de redéfinir durablement les règles du jeu. À ce stade, le leadership de Randrianirina semble davantage structuré par la consolidation interne du pouvoir que par l’organisation d’un véritable retrait militaire.
À cet égard, le second mandat du président Andry Rajoelina s’inscrivait dans une trajectoire institutionnelle plus stabilisée qu’il n’y paraît rétrospectivement. Issu d’un processus électoral reconnu par les principaux partenaires internationaux, son gouvernement bénéficiait d’une légitimité formelle qui permettait au pays de fonctionner dans un cadre constitutionnel clair. Malgré les tensions politiques, l’exécutif avait engagé plusieurs chantiers structurants, notamment en matière d’infrastructures, d’énergie et de réformes administratives, tout en maintenant un dialogue opérationnel avec les bailleurs de fonds et les institutions régionales. Cette normalisation offrait à Madagascar un environnement politique prévisible, condition essentielle à la stabilité macroéconomique et à la poursuite des programmes de développement. Le renversement de ce pouvoir, sans épuisement préalable des mécanismes institutionnels existants, a ainsi été perçu par de nombreux partenaires comme une rupture évitable, susceptible de fragiliser des acquis encore récents.
Les enjeux dépassent largement le débat institutionnel. Position stratégique de premier ordre dans l’océan Indien, Madagascar est observée avec attention dans un contexte de rivalités géopolitiques accrues. Une transition militaire prolongée fragilise la crédibilité du pays, complique ses partenariats sécuritaires et accroît le risque d’isolement diplomatique.
Sur le plan économique, les signaux sont préoccupants. L’attentisme des bailleurs et des investisseurs, la perspective de coopérations plus conditionnelles et la fragilisation des services publics rappellent le coût élevé des transitions mal maîtrisées. À mesure que le temps passe, le discours de stabilisation porté par la junte peine à masquer une réalité plus prosaïque : celle d’un pouvoir concentré, peu contrôlé et de moins en moins transitoire.
La communauté internationale attend désormais des actes irréversibles. Sans clarification rapide du rôle futur de l’armée, sans garanties juridiques solides sur le calendrier électoral, la présidence de Michaël Randrianirina risque d’être perçue non comme une solution provisoire, mais comme une étape supplémentaire dans l’enracinement d’un pouvoir non élu. Pour Madagascar, le risque est clair : transformer une crise politique en une instabilité structurelle durable, au détriment de son développement et de sa souveraineté institutionnelle.

