Lettre ouverte à Kristalina Georgieva, Directrice générale, Fonds Monétaire International
Par Aboubakr Kaira Barry, CFA, Directeur général, Results Associates, Bethesda, Maryland • 8 mai 2026
« Lorsque je cherche à examiner ma propre conduite… je me divise, pour ainsi dire, en deux personnes… La première est le spectateur… La seconde est l’agent, la personne que j’appelle proprement moi-même. »
Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, 1759
Madame la Directrice générale,
En 1759, Adam Smith a énoncé l’idée du spectateur impartial — cet acte discipliné qui consiste à se mettre en dehors de soi-même pour juger sa propre conduite avec honnêteté et sans se tromper. Plus de deux siècles et demi plus tard, cette sagesse demeure entièrement valide.
Je rédige cette lettre dans cet esprit : non pas en adversaire, mais en quelqu’un profondément convaincu que le FMI possède les connaissances, le poids institutionnel et la capacité de mobilisation qui — conjugués à la volonté et à l’engagement des gouvernements — peuvent améliorer concrètement les conditions de vie à travers notre continent.
I. Ce que les données révèlent : un bilan qui appelle un examen honnête
L’engagement du FMI en Afrique n’est pas marginal. Depuis la création de l’institution, 33 pays africains ont chacun participé à 10 programmes ou plus. Huit d’entre eux en ont connu 20 ou plus. La Figure 1 présente chaque pays au-dessus de ce seuil.

Un spectateur impartial, face à cette fréquence d’intervention, soulèverait naturellement des questions sur leur efficacité. Lors des récentes Réunions de printemps, Abebe Aemro Selassie — alors Directeur du Département Afrique — fut interrogé sur les moyens de briser le cycle des programmes récurrents. Il a répondu que cela relevait des gouvernements et de la société civile. Il a raison — mais le FMI dispose de sa propre capacité d’action dans la conception de programmes qui réussissent au regard des réalités du terrain.
II. Quatre propositions pour des résultats plus efficaces
Les quatre propositions suivantes visent à combler l’écart entre les capacités considérables de l’institution et les résultats que les données mettent en évidence.
Proposition 1 : Un cadre moderne de suspension du service de la dette face aux chocs externes imprévus
« Si un homme doit un prêt et qu’une tempête détruit le grain, que la récolte échoue, ou que le grain ne pousse pas faute d’eau, alors cette année-là il n’est pas tenu de remettre du grain au créancier. » — Article 48, Code d’Hammurabi, roi de Babylone, v. 1750 av. J.-C.
Hammurabi comprenait qu’un débiteur ne peut être tenu aux mêmes conditions lorsque des circonstances indépendantes de sa volonté ont anéanti sa capacité de remboursement. Pendant la COVID-19, les gouvernements africains ont réclamé exactement cela : une suspension temporaire du service de la dette pour des crises dont ils n’étaient pas responsables. La réponse a été des prêts d’urgence et des allocations de Droits de Tirage Spéciaux (DTS) — des instruments de dette supplémentaires. Les pays disposant d’un espace budgétaire limité n’ont pas été allégés de leur fardeau ; on leur a donné de nouveaux instruments pour le gérer.
Je propose que le FMI élabore — et défende au sein du G20 et du Club de Paris — un cadre fondé sur des règles pour des suspensions automatiques du service de la dette déclenchées par des chocs externes qualifiants : pandémies répondant aux critères d’urgence de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), effondrements des prix des matières premières dépassant des seuils définis, ou catastrophes climatiques au-dessus d’un ratio dommages/produit intérieur brut (PIB) mesurable. Les critères doivent être objectifs, convenus à l’avance et indépendants de toute négociation au cas par cas. Les suspensions, et non des prêts supplémentaires, doivent être le premier instrument de secours lorsque la tempête n’est pas le fait de l’emprunteur.
Proposition 2 : Passer du ratio dette/PIB à une évaluation de la viabilité de la dette fondée sur la valeur nette
Le ratio dette/PIB indique ce qu’un pays doit par rapport à ce qu’il gagne en un an. Il ne dit rien de ce que le pays possède. Comme l’écrit Paul Sheard, ancien vice-président de S&P Global, dans The Power of Money, « c’est une statistique très trompeuse… elle divise un stock, mesuré en dollars, par un flux, mesuré en dollars par an. »
Les gouvernements africains détiennent d’importants actifs souverains que ce ratio ignore systématiquement : réserves minières et d’hydrocarbures, foncier urbain, immobilier public, infrastructures et entreprises d’État. Les exclure produit une image déformée de la solvabilité nette et amplifie la perception du risque d’endettement.
La Nouvelle-Zélande l’a compris. Elle mesure la viabilité de la dette sur la base de la valeur nette — la différence entre ses actifs et ses dettes. Ce même pays a donné au monde l’indépendance des banques centrales à travers la loi sur la Banque de réserve de 1989, une réforme que le FMI a ensuite adoptée comme norme mondiale. Le FMI devrait maintenant conduire une transition similaire pour l’évaluation de la viabilité de la dette. C’est simplement une mesure plus équitable.
Cette proposition dépend toutefois de la Proposition 3 : un pays ne peut produire un bilan souverain crédible sans disposer préalablement d’une infrastructure de transparence budgétaire fonctionnelle.
Proposition 3 : Ériger l’infrastructure de gestion des finances publiques en condition de programme non négociable
La cause profonde des programmes récurrents est l’absence de visibilité budgétaire élémentaire. Le cadre d’Évaluation des Dépenses Publiques et de la Responsabilité Financière (PEFA) — coparrrainé par le FMI — mesure cette visibilité selon sept piliers. Le schéma observé pour 32 pays africains est présenté à la Figure 2.
Les notes Insuffisantes dominent le graphique. Les performances les plus médiocres se concentrent dans les piliers les plus déterminants : les Actifs et passifs, où les gouvernements ne peuvent ni suivre ni valoriser leurs investissements publics ; la Comptabilité et les rapports, où l’intégrité des données financières ne peut être certifiée ; et le Contrôle externe, où les institutions d’audit manquent de l’indépendance nécessaire pour conduire un audit impartial des performances gouvernementales. La Transparence et le Contrôle de l’exécution ne sont que marginalement meilleurs. La Fiabilité budgétaire — le pilier le plus fondamental — est le moins défaillant, mais échoue tout de même pour la majorité.
Les pays ayant les historiques de programmes les plus étoffés — Libéria (25 programmes), Madagascar et Sénégal (21 chacun) — continuent de noter Insuffisant sur la plupart des piliers. Les programmes n’ont pas construit les systèmes que leur propre conditionnaliét présuppose.

Je propose que le FMI établisse — pour les nouveaux programmes uniquement — une norme minimale de niveau De base (note C) sur l’ensemble des sept piliers PEFA en tant que condition contraignante, soutenue par : la migration vers le Manuel de statistiques de finances publiques (MSFP) 2014 ; le déploiement d’un Système intégré de gestion des finances publiques (SIGFP) ancré sur les Normes comptables internationales pour le secteur public (IPSAS) ; et un plan d’amélioration PEFA piloté par le pays avec des jalons spécifiques par pilier.
Les pays disposeraient de sept ans pour atteindre cette norme. Aucun programme successif ne serait approuvé tant que l’objectif n’est pas atteint — sauf en cas d’urgence de portée mondiale, où une dérogation limitée dans le temps s’appliquerait. Les progrès seraient publiés annuellement dans les publications phares du FMI. Les pays les plus performants seraient reconnus publiquement par la Directrice générale lors de sa réunion annuelle avec les ministres des finances africains — une reconnaissance qui donne aux ministres un levier politique pour surmonter les résistances institutionnelles à la réforme dans leur pays.
Le niveau De base n’est pas une norme ambitieuse. C’est le plancher en deçà duquel la gestion des finances publiques ne peut fonctionner — et le socle sur lequel repose le bilan souverain qu’exige la Proposition 2. Le FMI dispose du poids nécessaire. Ce qui reste, c’est la volonté de l’utiliser.
Proposition 4 : Soumettre les programmes du FMI aux normes de responsabilité qu’il exige de ses emprunteurs
La conditionnaliét des programmes du FMI repose sur un principe fondateur : la responsabilité et la transparence sont des conditions préalables à une gestion budgétaire durable. C’est un principe qui mérite d’être appliqué à l’institution elle-même.
Pour chaque programme du FMI, le Fonds devrait publier — en langage clair et dans la langue principale du pays emprunteur — un cadre de résultats précisant : les conditions imposées et leur justification ; les résultats concrets et mesurables attendus ; et les données de référence à partir desquelles les progrès seront évalués. À l’issue du programme, une évaluation indépendante conduite par un cabinet sans affiliation au FMI devrait évaluer les performances, avec publication simultanée des résultats au Conseil d’administration et au grand public.
Ce n’est pas une proposition radicale. C’est ce que le FMI exige de ses emprunteurs. L’effet serait constructif : il créerait des incitations pour que les équipes pays se concentrent sur les résultats plutôt que sur la conformité procédurale, et établirait les conditions d’un dialogue honnête entre le Fonds et les citoyens qu’il cherche à aider.
Le spectateur impartial d’Adam Smith ne demande pas la perfection, mais l’honnêteté. Une institution prête à examiner sa propre conduite à travers le prisme de ce spectateur ne peut qu’en ressortir renforcée.

