Par Lansana Gagny SAKHO, Adm.A., C.M.C.
Alors que le mot « souveraineté » envahit le débat économique africain, trois modèles asiatiques Corée du Sud, Vietnam, Indonésie imposent une évidence : la souveraineté ne se proclame pas, elle se construit. Analyse comparative d’un continent à la croisée des chemins.
Il est des mots qui finissent par trahir ce qu’ils prétendent défendre. Dans le débat africain contemporain, le mot « souveraineté » est de ceux-là. On le répète pour rassurer, pour affirmer une volonté de maîtrise. Mais à force d’être invoqué sans être défini, déclamé sans être mesuré, brandi sans être construit, il est devenu un mot-refuge qui protège l’illusion plus qu’il ne construit la puissance. Il flotte dans l’espace public comme une promesse, alors qu’il devrait être une méthode.
Cette dérive traverse les décennies africaines depuis les indépendances. Les nationalisations des années 1960-1970 ont souvent produit des appareils productifs délabrés et des finances asphyxiées. Les politiques d’autosuffisance alimentaire ont parfois entretenu des filières non compétitives. Les compagnies aériennes nationales, les raffineries d’État défendues au nom de la souveraineté, ont accumulé les dettes pendant que les services se dégradaient.
« La souveraineté n’est pas un mot, c’est une démonstration. Elle ne s’affiche pas, elle se prouve. »
LE PIÈGE DE LA SOUVERAINETÉ PROCLAMÉE
La rhétorique souverainiste africaine fonctionne selon un schéma récurrent : elle identifie un ennemi extérieur le FMI, les multinationales, les partenaires occidentaux et présente la résistance à cet ennemi comme un acte de souveraineté. Elle confond protectionnisme et compétitivité, nationalisation et maîtrise, symboles et capacités. Elle prive ainsi les décideurs d’une question fondamentale : qu’est-ce que nous produisons, et à quel prix ?
Trois secteurs illustrent cet échec avec une précision implacable. Dans l’énergie, des entreprises publiques présentées comme piliers de la souveraineté nationale voient leurs réseaux se dégrader et les délestages se multiplier privant les entreprises africaines de l’énergie fiable sans laquelle aucune compétitivité industrielle n’est possible. Dans l’agriculture, les prix administrés et les subventions mal ciblées maintiennent des coûts si élevés que les produits locaux ne peuvent rivaliser ni sur les marchés nationaux ni régionaux : la souveraineté alimentaire proclamée produit une dépendance alimentaire renforcée. Dans le transport aérien, des compagnies nationales absorbent des milliards de subventions pendant que les voyageurs africains paient les billets les plus chers du monde pour relier deux capitales voisines.
Le coût est aussi politique et intellectuel. La rhétorique souverainiste permet de justifier l’absence de réformes en les présentant comme des concessions à la souveraineté, et crée un cadre dans lequel toute proposition d’ouverture peut être attaquée comme une trahison nationale. Or, l’Afrique a besoin dans les dix prochaines années d’attirer des capitaux massifs, de s’intégrer dans les chaînes de valeur mondiales et de former une main-d’œuvre maîtrisant les technologies de demain l’exact opposé de ce que produit une rhétorique de fermeture.
LE MIROIR ASIATIQUE : TROIS MODÈLES DE SOUVERAINETÉ CONSTRUITE
Corée du Sud : la souveraineté comme stratégie nationale
En 1960, la Corée du Sud était plus pauvre que le Ghana. Sans ressources naturelles significatives ni capital technologique, elle avait une conviction : la souveraineté se construit dans la compétitivité, pas dans les discours. Sa stratégie a reposé sur trois piliers : un État stratège définissant des priorités industrielles claires sidérurgie, automobile, électronique ; un secteur privé ambitieux (les Chaebols) évalué sur sa performance et non sur sa proximité avec le pouvoir ; et une discipline nationale autour de l’exportation comme mesure de la souveraineté.
En 2024, la Corée du Sud est la 13e économie mondiale, avec 684 milliards de dollars d’exportations annuelles, leader mondial dans les semi-conducteurs et l’électronique. Le secteur privé représente 77 % des dépenses nationales de R&D. L’industrie pèse 31,6 % du PIB. Sa souveraineté ne s’entend pas dans des discours elle se lit dans des chiffres.
Vietnam : la souveraineté par l’intégration intelligente
En 1986, le Vietnam présentait tous les traits de l’économie africaine pauvre : agriculture de subsistance dominante, infrastructures détruites, inflation à 600 %. La réforme du Đổimới a été un acte de souveraineté au sens le plus profond : l’acte d’une nation qui décide de regarder lucidement sa situation. Non pas en fermant ses frontières, mais en les ouvrant intelligemment 17 accords de libre-échange signés, investisseurs étrangers attirés, main-d’œuvre formée.
En 2024, le commerce extérieur du Vietnam a atteint 786 milliards de dollars, soit 165 % de son PIB, avec un excédent commercial de 25 milliards de dollars. L’industrie manufacturière a progressé de 9,6 % en 2024, portée par l’électronique, le textile et l’automobile. De l’économie en ruines à la plateforme industrielle mondiale en trois décennies.
Indonésie : la souveraineté par la transformation de la ressource
L’Indonésie offre la leçon la plus directement applicable au contexte africain. En 2020, elle a interdit les exportations de minerai de nickel brut une décision attaquée devant l’OMC par l’Union Européenne. Résultat : des milliards d’investissements étrangers ont afflué vers les capacités de transformation locale. BYD, Eramet, BASF ont construit des usines de raffinage et de production de composants pour véhicules électriques sur le sol indonésien. En quelques années, l’Indonésie est devenue un acteur incontournable de la chaîne de valeur mondiale des batteries électriques.
La leçon est limpide : la souveraineté sur les ressources se construit par l’imposition de la transformation locale, la création de conditions attractives pour les investisseurs et la formation du capital humain. C’est la transformation, pas la protection, qui crée la valeur.
L’AFRIQUE DANS LE MIROIR : RESSOURCES SANS TRANSFORMATION
L’Afrique représente environ 30 % des réserves minérales mondiales et détient les deux tiers des réserves mondiales de cobalt. Elle est premier producteur mondial de cacao et de café. Et pourtant, moins de 5 % des minerais africains sont transformés sur le continent. L’essentiel de la valeur créée à partir des ressources africaines est capturée en Europe, en Asie, en Amérique du Nord.
Ce n’est pas le résultat d’une malédiction, mais d’une confusion persistante entre la souveraineté sur la ressource réalité juridique et la souveraineté sur la valeur construction économique. Posséder le minerai ne suffit pas. Il faut avoir la capacité, la volonté et l’environnement institutionnel pour le transformer. C’est précisément ce qu’ont compris l’Indonésie avec son nickel, la Malaisie avec son caoutchouc, la Thaïlande avec son agroalimentaire.
L’un des paradoxes les plus frappants du souverainisme africain est qu’il réclame un État fort tout en produisant des États qui interviennent dans l’économie sans la capacité de la transformer. En Afrique, l’État souverainiste est trop souvent celui qui nationalise sans industrialiser, protège sans compétitivité, subventionne sans conditionnalité. Il est présent partout sans être efficace nulle part produisant l’inverse de la souveraineté : une dépendance accrue et un secteur privé local étouffé par les rentes plutôt que stimulé par la concurrence.
Quelques lueurs existent pourtant. Le Maroc a bâti en deux décennies une industrie automobile et aéronautique de rang mondial. Le Rwanda a transformé son économie en plateforme de services et de technologies numériques par une gouvernance rigoureuse. La Côte d’Ivoire développe la transformation locale de son cacao pour capturer une part croissante de la valeur ajoutée. Ces exemples montrent que le chemin existe il exige de la méthode, de la patience et une conception courageuse de ce que la souveraineté signifie vraiment.
L’HEURE DE LA SOUVERAINETÉ CONSTRUITE
L’Afrique n’a pas besoin d’une souveraineté déclarée. Elle a besoin d’une souveraineté construite visible, mesurable, fondée sur la performance et la création de valeur. Elle se forge dans la discipline industrielle, usine par usine, filière par filière, contrat par contrat bien négocié. Elle se mesure à la transformation locale des ressources, à la compétitivité des exportations, à la montée en gamme progressive des capacités productives nationales.
Le miroir asiatique ne ment pas. Ce qui a transformé la Corée, le Vietnam et l’Indonésie n’est pas une déclaration de souveraineté c’est une stratégie de souveraineté : patiente, cohérente, exigeante, ancrée dans la réalité du marché mondial et portée par une volonté politique de long terme. L’Afrique a tous les ingrédients de cette transformation. Ce qui lui manque encore, c’est la conviction collective que la souveraineté n’est pas un état que l’on atteint en le proclamant c’est un horizon que l’on construit chaque jour, avec méthode et avec la lucidité courageuse de regarder les chiffres en face.
« L’Afrique ne sera souveraine que lorsqu’elle saura produire, transformer, exporter et innover. Pas lorsqu’elle l’aura dit mais lorsqu’elle l’aura prouvé. »
Lansana Gagny SAKHO, Adm.A., C.M.C.
Les données citées dans cet article sont issues des publications de l’OCDE, de la Banque Mondiale et des instituts statistiques nationaux (2024.
Afrique : la souveraineté et le miroir asiatique ©LGS Mai 2026

