Par François Lamontagne, analyste risque pays.
guellehL’inquiétude règne parmi les partenaires internationaux d’Ismaïl Omar Guelleh, président de Djibouti depuis 1999. Surendettement, multiplication d’alliances contradictoires, crises diplomatiques, les couacs s’enchainent dans ce petit pays d’Afrique de l’Est, si bien que le clientélisme de son président ne paie plus.

A Djibouti, les indicateurs macroéconomiques sont encourageants. Avec un taux de croissance de 6,5% en 2015, le pays a poursuivi l’accélération observée il y a une dizaine d’années. Pour autant, tout est loin d’aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. L’économie djiboutienne est peu diversifiée, et sa croissance, bien que soutenue depuis 2006, n’a pas profité à la population locale, dont près de la moitié vit dans l’extrême pauvreté. Avec un taux de chômage très important (environ 60% de la population selon l’ONU), de fortes inégalités, une sécheresse toujours plus inquiétante, la hausse du prix des matières premières et un faible niveau d’éducation, le développement de Djibouti ressemble de plus en plus à une bulle financière, prête à éclater à tout moment.
Le petit pays de la corne d’Afrique, étant historiquement un gros récipiendaire d’investissements internationaux (91,2 millions de dollars d’investissements directs étrangers (IDE) par an en moyenne sur les dix dernières années), est très dépendant du bon vouloir de quelques bienfaiteurs, parmi lesquels figurent la Chine, le Etats-Unis, le Japon et la France (ces pays possèdent des bases militaires dans le pays). Nombre d’analystes vont même jusqu’à dire que ce sont les importantes rentes d’occupation de son sol qui maintiennent à elles seules le pays dans le vert. Or, la gestion de ces importants revenus par le président Ismaïl Omar Guelleh (IOG) pose question.
Soucieux de mener une politique de grands travaux fastueuse afin de parachever son héritage, IOG multiplie les dépenses. En conséquence, le déficit des finances publiques s’est sensiblement creusé. Cette gestion gourmande des fonds nationaux par le président Guelleh explique en partie le début de désengagement américain à Djibouti. Les Etats-Unis et le Sénégal signaient en effet début mai un accord visant à augmenter le déploiement américain dans le pays de Macky Sall, organisant un transfert progressif des effectifs que le pays factionnait jusqu’alors à Djibouti. Avec ce départ, il faut s’attendre à une baisse sensible des aides américaines. Difficile de ne pas y voir une certaine lassitude, de la part de Washington, des excès du président djiboutien.
Deux Sénateurs américains (Dana Rohrabacher et Chris Smith) prenaient d’ailleurs récemment à partie le secrétaire d’Etat et le secrétaire de la Défense des États-Unis dans une lettre ouverte, afin de faire part de leur inquiétude. Ces derniers dénonçaient le comportement « imprévisible » « corrompu » et « anti-démocratique » de Djibouti qui en faisait « un partenaire peu fiable ». L’arrivée tonitruante de la Chine dans l’équation (une base maritime chinoise est en construction à proximité d’un des principaux QG américains, officiellement pour protéger les navires chinois de la piraterie dans le golfe d’Aden) a courroucé les Américains, et outre-Atlantique les pressions se multiplient pour cesser de soutenir un régime autoritaire au bilan plus que mitigé en ce qui concerne les droits de l’homme.
IOG ambitionne de faire de son pays le Singapour – ou le Dubaï – de la région. Mais sa gestion contestable des fonds publics rend cet espoir totalement irréaliste. Un des exemples les plus éloquents est le projet de construction de la voie ferrée reliant la frontière éthiopienne au port de Doraleh. Afin de construire cette ligne ferroviaire, un prêt de 505 millions de dollars – avec un remboursement prévu en dix ans, sans période de grâce, et à un taux d’intérêt supérieur à 5% – a été souscrit auprès d’une banque chinoise. La Banque mondiale proposait, elle, un taux d’intérêt de 2%, avec l’étalement des remboursements sur trente ans – une politique qui aurait permis de rentabiliser les infrastructures, et de mettre le pays à l’abri de la réappropriation par le maître d’œuvres. Seulement voilà, elle demandait une meilleure gestion des fonds et des assurances de retombées pour la population que Guelleh n’était pas prêt à donner.
La représentante de l’UE à Djibouti a récemment tiré la sonnette d’alarme sur les dépenses aveugles effectuées par le pays. La Banque africaine de Développement lui a rapidement fait écho, soulignant un niveau d’endettement très dangereux. Le Fond monétaire international (FMI) estime qu’en fin d’année, la dette publique atteindra 80% du PIB. Lui aussi a émis de sérieuses réserves quant à la faisabilité du projet djiboutien, estimant que « la ligne fiscale actuelle semble intenable ». Même l’allié chinois a émis des doutes quant à la capacité de Djibouti à tenir ses engagements.
Plus inquiétant pour IOG, Djibouti a récemment perdu les faveurs des pays du Golfe après un indicent diplomatique avec les Emirats arabes unis : un haut responsable militaire émirati aurait été malmené et giflé par un soldat sur le tarmac de l’aéroport de la ville. La mauvaise gestion de cette crise a incité les Émirats arabes unis à rappeler leur ambassadeur pour « consultation », puis à ne plus délivrer de visas. Les autres pays du Golfe ont décidé d’emboîter le pas aux EAU. Cela a valu à Djibouti de perdre les projets de bases arabes sur son territoire au profit de l’Erythrée, le grand rival. C’est la première fois que Djibouti se retrouve dans une posture diplomatique aussi désagréable, et cette perte pourrait bien coûter cher à IOG à l’heure où ses locataires historiques n’ont plus l’air si sûrs de vouloir rester.

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