Par Thierno Seydou Nourou Sy
Banquier
Fondateur de Nourou Financial Consulting (NFC)
Dakar, Sénégal
www.nouroufinancial.com
Dans l’Union Monétaire Ouest-Africaine (UMOA), l’affacturage et le crédit-bail ne sont ni des concepts nouveaux ni des instruments juridiquement inexistants. Ils sont reconnus par le cadre communautaire. Ils figurent dans la classification des établissements financiers. Plusieurs banques et institutions spécialisées les proposent.
La BCEAO et les États membres ont posé des fondations réglementaires structurantes.
La question n’est donc plus celle de leur existence.
Elle est celle de leur échelle et de leur impact macroéconomique.
Car pendant que ces instruments progressent lentement dans notre espace, le reste du monde les utilise comme leviers majeurs de financement de l’économie réelle.
Un contraste chiffré qui interpelle
À l’échelle mondiale, le volume annuel de l’affacturage dépasse aujourd’hui 3 000 milliards d’euros. En Europe, il représente en moyenne 10 % à 15 % du PIB dans les économies les plus matures. En France, le volume annuel d’affacturage avoisine 400 milliards d’euros, soit plus de 15 % du PIB.
En Chine, le marché du leasing est devenu l’un des plus importants au monde, soutenant massivement l’industrialisation et la modernisation des PME.
En Afrique subsaharienne, en revanche, l’affacturage représente encore moins de 1 % du PIB dans la plupart des pays.
Dans l’espace UEMOA, le contraste est encore plus visible.
Les PME représentent plus de 80 % du tissu entrepreneurial formel et contribuent significativement à l’emploi et à la création de valeur. Pourtant, selon les estimations de la Société Financière Internationale (IFC), le déficit de financement des PME en Afrique subsaharienne dépasse 300 milliards de dollars.
Dans l’UEMOA, le taux de crédit au secteur privé reste structurellement inférieur à celui observé dans les économies émergentes comparables, oscillant autour de 25 % à 30 % du PIB, contre plus de 50 % dans plusieurs économies à revenu intermédiaire.
Ce déficit n’est pas seulement quantitatif. Il est structurel.
Le véritable besoin : financer les flux, pas seulement les bilans
La majorité des besoins des PME de l’UEMOA ne concerne pas exclusivement le crédit d’investissement classique. Ils concernent :
- le financement du cycle d’exploitation ;
- la mobilisation rapide des créances ;
- l’acquisition d’équipements productifs ;
- la modernisation technologique.
C’est précisément le terrain naturel de l’affacturage et du crédit-bail.
L’affacturage transforme une facture en liquidité. Dans des économies où les délais de paiement peuvent dépasser 60 à 90 jours, la capacité à mobiliser immédiatement une créance change profondément la dynamique financière d’une entreprise.
Le crédit-bail permet à une PME d’utiliser un équipement sans immobiliser immédiatement ses fonds propres. Les loyers sont étalés et alignés sur les flux générés par l’actif.
Dans les deux cas, le financement repose sur des flux réels — créances commerciales ou actifs productifs — et non uniquement sur des garanties patrimoniales souvent insuffisantes.
Pour les banques, cela signifie une approche du risque plus adossée à l’économie réelle, plus diversifiée et potentiellement moins concentrée.
L’UMOA a posé les bases : un acquis stratégique
Il est important de le souligner.
Le cadre réglementaire communautaire reconnaît explicitement ces activités. La BCEAO a intégré l’affacturage et le crédit-bail dans la nomenclature des établissements financiers. La supervision prudentielle est assurée par la Commission Bancaire.
Des textes ont été élaborés pour sécuriser ces pratiques.
Ce socle est un atout majeur. Il distingue positivement l’UEMOA dans la région.
Mais un cadre juridique, aussi structurant soit-il, ne crée pas automatiquement un marché profond.
Aujourd’hui, l’encours combiné du crédit-bail et de l’affacturage dans l’espace UEMOA reste modeste au regard de la taille des économies concernées. Dans plusieurs pays membres, ces produits représentent une part marginale du financement global des entreprises.
Nous sommes encore loin d’un seuil systémique.
Les freins : une responsabilité partagée
Pour franchir un cap, nous devons regarder la réalité avec lucidité.
Premièrement, les procédures d’exécution restent longues en cas de contentieux. La célérité judiciaire est un facteur déterminant pour la confiance des financeurs.
Deuxièmement, la cession et le recouvrement des créances peuvent encore soulever des incertitudes pratiques.
Troisièmement, la récupération et la revente des actifs en crédit-bail demeurent complexes dans des marchés secondaires peu organisés.
Quatrièmement, une méconnaissance persistante existe du côté des PME. L’affacturage est parfois perçu comme un signe de fragilité, le crédit-bail comme un endettement déguisé.
Enfin, du côté bancaire, l’industrialisation de ces produits reste inégale. Ils ne sont pas toujours intégrés comme axes stratégiques majeurs, avec des équipes spécialisées et des systèmes d’analyse fondés sur les flux.
En tant que banquier et consultant, je considère que nous avons collectivement une responsabilité.
Un enjeu de compétitivité régionale
Dans un contexte marqué par la concurrence internationale, la digitalisation et les exigences de transformation structurelle, la fluidité financière devient un déterminant stratégique.
Une économie où les factures s’accumulent sans financement est une économie ralentie.
Une économie où l’investissement productif est retardé faute de mécanismes adaptés est une économie qui perd en compétitivité.
Les pays où l’affacturage représente plus de 10 % du PIB ne l’ont pas fait par hasard. Ils ont compris que ces instruments sont des infrastructures financières invisibles, mais structurantes.
L’UEMOA doit viser cette ambition.
Un appel à l’action coordonnée
À la BCEAO et aux autorités communautaires, il revient de poursuivre les efforts d’harmonisation et d’assurer la cohérence entre cadre prudentiel, fiscalité et sécurité juridique. L’objectif doit être clair : créer un environnement où ces instruments deviennent naturels, fluides et attractifs.
Aux autorités nationales, il incombe de renforcer l’efficacité des mécanismes d’exécution et de sécuriser les droits contractuels.
Aux banques, nous devons franchir une étape supplémentaire. Industrialiser ces produits. Développer des compétences spécialisées. Investir dans des systèmes d’analyse orientés flux. Nouer des partenariats avec des assureurs-crédit et des acteurs spécialisés. Faire de l’affacturage et du crédit-bail des axes stratégiques de croissance, et non des offres périphériques.
Aux PME enfin, il appartient de renforcer leur formalisation, la qualité de leur information financière et la traçabilité de leurs transactions. L’accès au financement fondé sur les flux suppose transparence et discipline.
De la disponibilité à l’ambition
L’UMOA dispose des textes.
Elle dispose d’institutions solides.
Elle dispose de banques résilientes.
Elle dispose d’un tissu entrepreneurial dynamique.
Ce qu’il nous faut désormais, c’est franchir le seuil systémique.
Faire en sorte que, dans dix ans, l’affacturage et le crédit-bail représentent une part significative du financement des PME de l’Union, contribuant à réduire le déficit de financement estimé à plusieurs milliards de dollars.
L’enjeu dépasse les bilans bancaires.
Il concerne la transformation structurelle de nos économies.
Et sur ce terrain, l’inaction aurait un coût élevé.
Il est temps d’agir avec ambition.

