À l’occasion de l’édition 2026 de l’Africa CEO Forum, tenue les 14 et 15 mai à Kigali, Abdou Diop, Managing Partner de Forvis Mazars, a accordé un entretien à Financial Afrik. Gouvernance des entreprises familiales, financement des champions africains, intégration régionale, gestion des risques et évolution du leadership sur le continent : il livre son analyse des principaux défis que doivent relever les entreprises africaines pour réussir leur changement d’échelle et s’imposer durablement sur les marchés régionaux et internationaux.
En tant que conseiller auprès des multinationales africaines, vous observez de l’intérieur les points de rupture dans les trajectoires de croissance. Au-delà du capital et de l’accès aux marchés, quelles défaillances de gouvernance et de leadership font le plus souvent dérailler les entreprises africaines à forte croissance lorsqu’elles tentent de s’imposer à l’échelle régionale ou continentale ?
Aujourd’hui, plusieurs facteurs influencent la trajectoire de développement des entreprises africaines.
Le premier concerne la gouvernance. Beaucoup de groupes demeurent des entreprises familiales qui rencontrent des difficultés à mettre en place les processus et les mécanismes de gouvernance nécessaires à une expansion internationale. Les dirigeants souhaitent souvent conserver un contrôle direct sur l’ensemble des activités, alors que le développement à l’international exige une organisation plus structurée, une capacité de management à distance, une délégation accrue des responsabilités ainsi que des processus solides.
Le deuxième enjeu est celui de la transmission. Nous observons fréquemment une rupture générationnelle, les dirigeants ne préparant pas suffisamment leur succession. Or, les nouvelles générations ne souhaitent pas toujours reprendre l’entreprise familiale. Cela soulève de véritables problématiques de gouvernance. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles nous encourageons souvent les entreprises à s’ouvrir aux marchés financiers, notamment à travers la Bourse, afin d’adopter des mécanismes de gestion capables d’assurer leur pérennité.
Enfin, l’anticipation des crises demeure un sujet majeur. Beaucoup d’entreprises ne disposent pas de dispositifs adaptés pour identifier et gérer les risques. Lorsque survient une crise, elles manquent souvent de la résilience nécessaire pour y faire face. La capacité à anticiper les chocs est devenue un facteur essentiel de pérennité et de croissance.
Le Forum place la co-mobilisation du capital institutionnel africain au cœur de son agenda. Pourtant, bâtir de véritables structures de co-investissement panafricain reste un chantier inachevé. Que perçoit concrètement Forvis Mazars comme évolution sur le terrain et quels verrous structurels empêchent encore les entreprises africaines de devenir des champions multinationaux ?
Nous traversons actuellement une période particulièrement favorable. L’arrivée du nouveau président de la Banque africaine de développement (BAD), Sidi Ould Tah, et le lancement de la Nouvelle Architecture Financière Africaine pour le Développement (NAFAD) constituent des avancées importantes.
Cette initiative offre l’opportunité de repenser l’architecture financière du continent afin que chaque segment de l’économie dispose de solutions de financement adaptées : grandes entreprises, projets structurants, PME et startups.
Nous avons également constaté, lors des échanges à Nairobi, un soutien croissant de la communauté internationale. Le président Emmanuel Macron a notamment porté le plaidoyer en faveur de la NAFAD auprès du G7. Des initiatives visant à mettre en place des mécanismes de garantie sont également en cours.
Le contexte est donc particulièrement favorable. Il reste toutefois essentiel que les États développent une véritable stratégie de soutien à leurs champions nationaux afin de tirer pleinement parti de cette dynamique.
Une expansion rapide expose inévitablement les entreprises à des risques réglementaires, opérationnels et réputationnels amplifiés à travers de multiples juridictions. Comment conseillez-vous les dirigeants pour bâtir des cadres de résilience et de conformité capables de suivre le rythme d’une expansion agressive sans devenir eux-mêmes un frein à la croissance ?
Nous accompagnons de nombreuses entreprises dans leurs stratégies d’expansion et nous insistons toujours sur un principe simple : consolider chaque étape avant d’en franchir une nouvelle.
Il est également essentiel de se faire accompagner. Au-delà de notre propre métier, nous estimons qu’un regard extérieur permet souvent d’identifier les risques et d’éviter certains écueils.
Le développement international expose les entreprises à de nouveaux marchés, à de nouvelles réglementations et à des environnements parfois complexes. Il est donc indispensable que les risques soient correctement identifiés, encadrés et maîtrisés afin d’éviter des défaillances liées à la non-conformité réglementaire ou à une mauvaise compréhension des marchés concernés.
L’enjeu est également financier et opérationnel : une croissance trop rapide peut mettre en difficulté une organisation qui ne dispose pas des ressources nécessaires pour financer et gérer son expansion.
Les chaînes de valeur intégrées et les corridors régionaux sont au cœur du pilier « infrastructures » du Forum. D’après votre expérience en matière de conseil sur les mégaprojets transfrontaliers, qu’est-ce qui distingue les initiatives qui débloquent réellement la croissance collective de celles qui s’enlisent au stade de l’annonce ?
Les projets d’intégration régionale impliquent plusieurs États et comportent naturellement de nombreux facteurs de risque.
Le premier tient à l’absence d’une vision commune. Tous les partenaires doivent partager les mêmes objectifs et avancer dans la même direction.
Le deuxième concerne la gestion des souverainetés nationales. Pour réussir un projet d’intégration régionale, il est souvent nécessaire d’accepter une logique collective qui transcende les intérêts strictement nationaux.
Le troisième risque apparaît lorsque le projet est porté avant tout par une ambition politique plutôt que par une véritable vision stratégique.
À l’inverse, les projets qui réussissent sont ceux qui créent de la valeur pour l’ensemble des parties prenantes. Le futur gazoduc atlantique en est une illustration : chaque pays concerné en perçoit les bénéfices potentiels en matière d’accès à l’énergie, de développement industriel et d’amélioration des conditions de vie des populations.
De même, les infrastructures de transport régionales ne fonctionnent que lorsqu’elles génèrent un impact économique tangible, tant pour les pays directement concernés que pour ceux qui les utilisent indirectement.
Pour qu’un projet soit véritablement intégrateur, il doit donc reposer sur une vision partagée, une volonté commune et un impact socio-économique clairement identifié.
En tant que sponsor des Africa CEO Awards, Forvis Mazars dispose d’un regard privilégié sur ce qui distingue la simple ambition d’une performance durable à fort impact. À travers le profil des nominés et lauréats de cette édition, quel nouveau modèle de leadership voyez-vous s’imposer pour définir la prochaine génération de champions africains ?
Au fil des années, nous avons vu émerger une nouvelle génération de dirigeants porteurs d’une véritable vision panafricaine.
Ces leaders ne se limitent plus à leur marché national. Beaucoup nourrissent des ambitions continentales et, pour certains, mondiales. Ils n’hésitent plus à se confronter à la concurrence internationale.
Le deuxième élément marquant est leur capacité à conjuguer vision stratégique et impact local. Ils savent garder une vue d’ensemble tout en créant de la valeur au plus près des territoires où ils opèrent.
Enfin, ces dirigeants placent l’humain au cœur de leur modèle de développement. Ils considèrent que la croissance durable repose avant tout sur les femmes et les hommes qui composent l’entreprise.
Cette combinaison entre ambition internationale, impact local et leadership humain constitue, selon nous, le socle de la prochaine génération de champions africains.

