Longtemps relégué au second plan dans un modèle de développement dominé par la dépense publique et l’endettement, le secteur privé sénégalais est appelé à changer de statut. «Avec la Stratégie nationale de Développement du Secteur privé et de Promotion de l’Investissement (SNDSPI 2025-2029), les autorités entendent en faire le pivot central de la transformation économique du pays », explique Jouldée Soumare, Directrice du Développement du Secteur Privé au Ministère de l’Économie, du Plan et de la Coopération du Sénégal, en marge d’une rencontre avec la presse le 13 avril à Dakar.
Adoptée dans un contexte de tensions budgétaires, de vulnérabilité extérieure persistante et de ralentissement de la productivité, cette stratégie marque une rupture assumée : celle d’un État qui renonce progressivement à être l’acteur économique dominant pour se repositionner en facilitateur.
Sortir du modèle Dakar-centré
Premier axe structurant de la SNDSPI, la territorialisation du développement. Le diagnostic officiel pointe une concentration excessive des activités dans la région de Dakar, qui capte près de la moitié de la richesse nationale. Cette centralisation freine l’émergence de pôles économiques régionaux et entretient les déséquilibres territoriaux.
La nouvelle stratégie mise donc sur la création de « pôles territoires » spécialisés, appuyés sur les potentialités locales. Agriculture, mines, pêche, tourisme, industrie légère ou logistique doivent désormais être pensés à l’échelle régionale, avec des infrastructures, des services et des financements adaptés. L’objectif est clair : transformer les régions en véritables bassins productifs capables d’attirer capitaux et compétences.
Recomposer les chaînes de valeur
Autre chantier majeur : la structuration des filières. L’économie sénégalaise reste dominée par l’exportation de matières premières et de produits peu transformés. Cette faiblesse limite la création de valeur et l’emploi qualifié.
La SNDSPI prévoit une cartographie nationale des chaînes de valeur à fort potentiel, le renforcement des capacités de transformation locale, le développement de plateformes logistiques et de stockage, ainsi qu’un soutien accru à la normalisation et à la certification. Le label « Made in Sénégal » devient un instrument stratégique au service de la compétitivité.
Derrière cette orientation se profile un objectif central : retenir la valeur ajoutée sur le territoire national et améliorer durablement la balance commerciale.
Réformer l’environnement des affaires
La stratégie assume également un discours sans complaisance sur les rigidités réglementaires. Lourdeurs administratives, lenteurs foncières, cloisonnement institutionnel et instabilité normative constituent des freins majeurs à l’investissement.
La SNDSPI annonce une refonte ciblée du cadre juridique, incluant le Code des investissements, le Code du travail et la fiscalité. Un dispositif unique de pilotage des réformes doit permettre d’éviter l’enlisement observé par le passé. L’ambition est de passer d’un État prescripteur à un État facilitateur, orienté vers la compétitivité.
Baisser les coûts de production
Sur le terrain de la compétitivité, la réduction des coûts structurels est identifiée comme une priorité absolue. Énergie chère, accès limité à l’eau, insécurité foncière, télécommunications coûteuses et infrastructures inégalement réparties pénalisent lourdement les entreprises.
La SNDSPI prévoit des actions sur l’ouverture du marché énergétique, l’accélération de la transition vers le gaz et les renouvelables, la sécurisation foncière des investisseurs, ainsi que le renforcement de la connectivité logistique et numérique. L’enjeu est de restaurer la compétitivité-prix du secteur privé sénégalais face à ses concurrents régionaux.
Relancer les partenariats public-privé
Constat sévère : les partenariats public-privé, pourtant présentés comme un levier stratégique depuis plus d’une décennie, restent largement sous-exploités. À peine deux contrats structurants ont été conclus depuis l’adoption de la loi de 2021.
La SNDSPI entend corriger cet échec par la constitution d’un pipeline national de projets, le recyclage des actifs publics et le renforcement des capacités techniques des opérateurs locaux. L’objectif est de faire des PPP un outil opérationnel de financement des infrastructures et des services publics.
Repenser l’accompagnement des entreprises
La dispersion des dispositifs d’appui est un autre point noir du système actuel. Agences multiples, faible coordination, couverture territoriale limitée : l’entrepreneur évolue souvent dans un environnement fragmenté.
La nouvelle stratégie prévoit le déploiement de Maisons de l’Entreprise, de centres de services partagés et la montée en puissance des organisations patronales. Il s’agit de bâtir un parcours d’accompagnement cohérent, depuis la création jusqu’à l’internationalisation.
Diversifier le financement
Sur le plan financier, la SNDSPI rompt avec le modèle quasi-exclusif du crédit bancaire. Elle mise sur le développement du leasing, de l’affacturage, du capital-investissement, du crowdfunding et des solutions fintech.
Parallèlement, un effort est prévu sur la transparence financière, la formation comptable et l’éducation financière des entrepreneurs. L’objectif est de créer un écosystème capable de financer la croissance, et non seulement la survie des entreprises.
Une gouvernance sous haute surveillance politique
Pour éviter l’écueil des stratégies non appliquées, la SNDSPI se dote d’un dispositif de pilotage au plus haut niveau. Comité présidé par le Premier ministre, Conseil présidentiel, Conseil national du secteur privé, Unité de mise en œuvre dédiée : l’architecture institutionnelle est volontairement lourde. Cette gouvernance vise à assurer un suivi régulier, une coordination interministérielle et une responsabilisation des acteurs publics et privés.
Un pari sur l’exécution
Avec la SNDSPI, le Sénégal se dote d’un cadre stratégique cohérent, aligné sur la Vision 2050 et la Stratégie nationale de Développement. L’ambition est de faire émerger un secteur privé productif, territorialement ancré et capable de porter une croissance souveraine.
Reste la question centrale : celle de l’exécution. Mobilisation des financements, stabilité réglementaire, réforme foncière, discipline administrative et continuité politique conditionneront le succès du dispositif.
À ce stade, la SNDSPI apparaît comme l’un des projets économiques les plus structurants de la décennie. Son succès dépendra moins de la qualité de ses diagnostics que de la capacité de l’État et du secteur privé à en faire un véritable outil de transformation.

