« Le mérite finit toujours par s’imposer »
Première femme à intégrer le Comité exécutif de la BOAD en septembre 2024, Madame Ourèye SAKHO EKLO, du haut de ses 25 ans de carrière, témoigne, à l’endroit des jeunes en général et des jeunes filles en particulier, que la quête perpétuelle de l’excellence via une abnégation au travail doublée d’une passion pour son métier, finit toujours par payer. Entretien exclusif.
Qu’est-ce qui vous a poussée à embrasser une carrière en finance, un univers réputé très masculin ?
Je ne dirais pas que la finance est un monde très masculin. Très jeune, j’ai eu la chance de baigner dans l’univers des journaux abordant la finance comme Le Monde, Jeune Afrique, L’Express et d’autres. À chaque fois, je lisais avec beaucoup d’admiration les portraits de femmes cheffes d’entreprise et de femmes influentes dans le milieu bancaire. J’ai été très vite marquée par la personnalité de Mme Ngozi OkonjoIweala, l’actuelle Directrice générale de l’Organisation Mondiale du Commerce. À l’époque déjà, elle évoluait à la Banque mondiale aux côtés du Président James Wolfensohn qui l’avait positionnée brillamment au sein du Conseil d’Administration de l’Institution avant qu’elle ne devienne plus tard ministre des Finances d’un grand pays, le Nigéria. Elle symbolisait pour moi une de ces pionnières qui, très tôt et de fort belle manière, ont brisé le plafond de verre en matière de leadership et de progression fulgurante.
Pour les femmes comme pour les hommes, il s’agit d’exemples inspirants. La finance est un univers dans lequel beaucoup de femmes se sont épanouies. Je pense également à Christine Lagarde, ancienne Directrice Générale du FMI et actuelle Présidente de la Banque Centrale Européenne. Vous remarquerez que des banques et des Sociétés de gestion et d’intermédiation (SGI) de la région sont dirigées, avec brio, par des femmes. Ce ne sont pas des métiers d’hommes ou de femmes : ce sont des métiers où le mérite, l’expertise financière, le relationnel ainsi que la persévérance s’imposent et font la renommée de profils crédibles.
Quels ont été les principaux obstacles que vous avez rencontrés en tant que femme, et comment les avez-vous surmontés ?
Je ne parlerais pas d’obstacles en tant que tels. Nous avons tous un parcours qui a pu parfois être semé de doutes et de situations difficiles. C’est commun à chacun. Mais avec la ténacité, la persévérance, l’enthousiasme, la motivation renouvelée, la soif de connaitre et la volonté de sortir des sentiers battus et de faire preuve de valeur ajoutée, on y arrive. Les situations difficiles sont faites pour être surmontées.
Selon vous, quelles compétences une jeune fille africaine doit-elle développer pour réussir dans la finance et le leadership ?
Je ne parlerais pas seulement de jeune fille africaine, mais de jeune tout court fille ou garçon. La première qualité est d’avoir la culture du travail bien fait, l’entregent, la curiosité et la volonté constante d’améliorer ses connaissances. Aujourd’hui, la BOAD s’érige en Banque de Développement très innovante, avec de nouveaux instruments financiers destinés à renforcer son haut de bilan pour plus de capacités à financer les projets. Il faut donc s’adapter en permanence à cet univers en mutation. Le financier ou le banquier doit être aux aguets, avoir une forte capacité de travail, un sens aigu de l’organisation et un excellent relationnel.
Donc, de la technicité et des soft skills?
Exactement. En plus de l’ardeur au travail et de compétences avérées en finance à veiller à recycler constamment, il faut savoir entretenir une relation client de qualité, avec un sens exceptionnel du service, notamment en matière de levées de fonds, d’accompagnement, de conseil et financement de projet. La capacité de négociations est également un atout fondamental car il faut savoir persuader et faire adhérer dans l’intérêt de toutes les parties. Il faut aussi beaucoup de passion pour renouveler sans cesse sa motivation au travail, améliorer son expertise et développer son talent, tout en cultivant une vision stratégique et un esprit d’innovation. La quête de l’excellence va de pair avec la persévérance. Il faut toujours remettre le cœur à l’ouvrage et rechercher la valeur ajoutée.
En tant que dirigeante à la BOAD, quelles actions menez-vous pour améliorer l’autonomisation des femmes ?
À la BOAD, nous avons un volet social qui intègre systématiquement la dimension genre. Tous les projets que nous finançons comportent aujourd’hui cet aspect. Nous veillons à l’inclusion et à la diversité. De façon spécifique, le Président de la BOAD a veillé à ce qu’un programme de formation dédié aux cadres femmes soit déroulé, « Yennenga». Initiative conjointe de la BOAD et d’HEC Paris sur 3 ans et bouclée en 2023, a été animée avec une triple ambition : permettre aux bénéficiaires de s’épanouir professionnellement et progresser dans leurs carrières, tout en faisant profiter à la BOAD et à ses partenaires de multiples talents féminins. Les participantes ont pu acquérir des soft skills ainsi que des compétences thématiques en lien avec les enjeux stratégiques de la Banque.
Ce Programme Yennenga, en cohérence avec l’objectif du plan stratégique Djoliba de la BOAD en matière de renforcement et de valorisation du capital humain, a contribué à impulser une transformation durable de l’Institution et à y favoriser l’éclosion d’un leadership féminin. Au plan social, nous avons également mis en place une fonction RSE au niveau de la Banque, avec des programmes spéciaux de soutien aux femmes et aux enfants. Par exemple, nous avons œuvré conjointement avec une grande compagnie d’assurance, au lancement d’un produit de micro-assurance solidaire, FAFA, conçu notamment pour les femmes afin de rendre les solutions d’assurance accessibles à celles qui ont de faibles revenus. Cette initiative s’inscrit dans le cadre de l’engagement RSE de la BOAD, qui met le développement durable et l’inclusion sociale au cœur de ses actions.
Enfin, à titre personnel, je m’implique beaucoup dans le coaching et l’affirmation de soi du personnel féminin. Mon leitmotiv demeure de rassurer mes collaboratrices sur le fait que le mérite finit toujours par s’imposer. À force de travail, d’abnégation et de confiance en soi, les autres reconnaissent votre crédibilité et votre persévérance et vous positionnent à la hauteur de votre engagement et de vos compétences, à faire valoir constamment.
Quels ont été les points clés de votre parcours académique et professionnel?
Je suis diplômée de l’Université ParisDauphine, avec un diplôme de troisième cycle en Économie d’entreprise. J’avais envisagé de poursuivre mon cursus aux États-Unis pour un MBA, mais mon père, qui m’a toujours conseillée et fortement soutenue tout au long de mon parcours, s’y est opposé en me disant : « Ce n’est pas ton diplôme qui fera ta carrière, mais ton parcours professionnel. » Je suis donc rentrée à Dakar pour démarrer dans le milieu de la Finance dans une société de crédit-bail, moyen de financement très novateur à l’époque.
Par la suite, j’ai travaillé à la BICIS, puis rejoint la BOAD à travers un programme de recrutement. Après quatre années, la Haute Direction de la Banque m’a fait confiance en me nommant Chef de la Division des Prêts et Participations aux Entreprises. J’ai ensuite fait un break de quatre ans, durant lesquels j’ai travaillé à l’ONUDI comme Consultante et à HSBC France en tant que staff Responsable crédit, toujours en charge d’un portefeuille d’entreprises. De retour à la BOAD, j’ai occupé le poste de Sousdirectrice chargée du secteur marchand.
L’expérience la plus intense fut celle en tant que Directrice de l’entité en charge des financements innovants et structurés, avec des mandats de levées de fonds allant de 100 à 200 milliards de FCFA pour le soutien de filières stratégiques : les infrastructures de transport, le coton, l’énergie et l’hôtellerie d’affaires. J’ai sillonné les huit pays de l’UEMOA pour fédérer des institutions financières partenaires au tour de table des financements de transactions de tailles significatives. Ce furent des années passionnantes, marquées par une forte interaction avec les clients, les États en particulier pour les appuyer à structurer leurs transactions.
Cette direction des financements structurés a-t-elle ouvert la voie à davantage d’innovation, notamment vers la titrisation ?
Absolument. Nous avons commencé à réfléchir à tout ce qui pouvait optimiser les ressources et accompagner les États dans le financement de leur développement et de façon innovante sur la thématique des crédits carbone. Notre Président Serge Ekué nous rappelle souvent : « Nous devons faire partie de la solution et savoir innover pour soutenir les États dans le financement de leurs projets structurants. » De 2017 à septembre 2024, j’ai été directrice des Risques. Nous avons traversé divers chocs exogènes en particulier la crise sanitaire de la Covid et pris part à de nombreuses interactions avec les agences de notation. Nous avons défendu la robustesse de notre dispositif d’appétence au risque, la qualité de notre portefeuille, composé à 75 % de prêts aux souverains sans défaut, et contribué à préserver le rating de la banque.
En septembre 2024, j’ai été nommée Directrice générale déléguée en charge des Finances et des Investissements, un honneur pour moi. Cette fonction constitue une synthèse de mes expériences précédentes, avec la responsabilité de la coordination du volet commercial lié au financement et suivi de projets, la structuration de financement ainsi que de la mobilisation des ressources. Notre Eurobond d’un milliard d’Euros en 2025 a témoigné de la solidité de notre signature sur les marchés et de la forte appétence des investisseurs pour le papier BOAD.
Quel message adressez-vous aux jeunes filles à l’occasion du 8 mars ?
Il faut cultiver le mérite et le principe du travail bien fait, qui finit toujours par payer. En 25 ans de carrière à la BOAD, j’ai oeuvré sans compter mes heures. Cet engagement est indispensable pour réussir et viser l’excellence. Il faut faire preuve de curiosité, lire sans cesse, apprendre en permanence et recycler ses connaissances. On n’arrête jamais d’apprendre. Dès que j’ai été nommée Directrice des Risques, j’ai repris les études en ligne auprès de la Franckfurt School of Finance pour une certification en Risk Management et je projette d’en décrocher une autre dans les thématiques inhérentes à l’ESG (Environmental, Social and Governance).
Aux jeunes filles, je dirais : osez, croyez en vous, soyez tenaces, anticipez, développez une vision stratégique et préparez-vous à devenir les leaders reconnus par leur technicité et démarche prospective. Un clin d’œil spécial à mes collaboratrices de la BOAD, avec une main qui restera tendue pour les conseiller dans le sens de les propulser progressivement au sommet de la pyramide. La BOAD est une institution qui encourage l’éclosion des talents féminins et j’en suis une preuve factuelle dont je voudrais que les jeunes filles s’inspirent pour se forger une belle personnalité, bâtir à la force du poignet une riche expérience et se donner les moyens d’être elles aussi des références pour la génération suivante.

