Par Dr Mohamed H’MIDOUCHE
À Nairobi, le Forum Africa Forward 2026 a marqué une nouvelle étape dans la recomposition des relations entre l’Afrique, la France, l’Europe et les autres puissances économiques mondiales. Au-delà de l’annonce de 23 milliards d’euros d’engagements d’investissement, cette rencontre a confirmé un basculement doctrinal majeur : l’Afrique ne veut plus être abordée comme un continent demandeur d’aide, mais comme un partenaire stratégique, un marché de croissance, un espace d’investissement productif et un acteur légitime de la gouvernance mondiale. Entre l’appel d’Emmanuel Macron à bâtir une autonomie stratégique commune entre l’Europe et l’Afrique, et la déclaration forte du Président kényan William Ruto sur la fin de l’assistanat, le sommet de Nairobi dépasse le cadre franco-africain traditionnel. Il s’inscrit dans une nouvelle compétition géoéconomique mondiale où l’Afrique doit transformer l’intérêt qu’elle suscite en souveraineté, en valeur ajoutée et en prospérité partagée.
Le Forum Africa Forward 2026, qui vient de s’achever à Nairobi, dépasse largement le cadre d’un sommet Afrique–France. Il doit être lu comme un signal géoéconomique : l’Afrique est devenue l’un des espaces centraux de la compétition mondiale pour la croissance, l’énergie, les ressources naturelles, les marchés, l’innovation et l’influence.
L’annonce par le Président Emmanuel Macron de 23 milliards d’euros d’engagements d’investissement illustre cette nouvelle séquence. Il convient toutefois d’en préciser la nature : il ne s’agit pas d’une enveloppe budgétaire publique française, mais d’engagements d’investissement, dont 9 milliards d’euros provenant d’investisseurs africains et 14 milliards d’euros portés par des entreprises françaises privées. Cette précision est importante, car elle traduit un changement de paradigme : le partenariat ne se présente plus d’abord comme une relation d’aide, mais comme une logique de co-investissement, de mobilisation du secteur privé et de création de valeur partagée.
Dans son intervention, Emmanuel Macron a cherché à inscrire cette annonce dans une vision plus large des relations entre l’Europe et l’Afrique. Son message peut se résumer ainsi : les destins africain et européen sont désormais liés. Dans un monde marqué par la rivalité technologique, la recomposition des chaînes de valeur, la transition énergétique, la compétition pour les ressources critiques et la montée des tensions géopolitiques, l’Europe et l’Afrique ne peuvent plus penser leurs trajectoires séparément.
En déclarant que de nombreuses solutions mondiales sont aujourd’hui « made in the U.S. » ou « made in China », le Président français a voulu souligner la nécessité de construire une forme d’autonomie stratégique partagée entre l’Europe et l’Afrique. Cette formule est importante. Elle signifie que le partenariat euro-africain ne peut plus se limiter à l’aide, aux projets fragmentés ou aux relations historiques d’influence. Il doit désormais porter sur la production, l’innovation, l’énergie, l’intelligence artificielle, les infrastructures, les chaînes de valeur industrielles, la formation et la souveraineté économique.
Cette approche traduit également la volonté française de repositionner sa relation avec le continent. Après plusieurs années de recul politique et sécuritaire dans une partie de l’Afrique francophone, Paris cherche à déplacer le centre de gravité de sa présence africaine vers l’économie, l’investissement privé, la technologie et les nouveaux partenariats. Le choix de Nairobi, capitale d’un pays anglophone, pour accueillir ce sommet, est à cet égard hautement symbolique. Il marque une tentative de dépasser les anciens réflexes de la relation franco-africaine pour s’adresser à l’ensemble du continent, dans sa diversité linguistique, économique et stratégique.
Emmanuel Macron a ainsi voulu faire d’Africa Forward une sorte de Choose Africa, à l’image du sommet Choose France organisé à Versailles pour attirer les investisseurs internationaux en France. La différence est toutefois essentielle : à Nairobi, il ne s’agissait pas d’attirer les capitaux vers la France, mais de mobiliser des investissements français et africains au service de projets productifs sur le continent. Cette inversion du regard mérite d’être relevée. Elle traduit une reconnaissance plus explicite du potentiel africain, mais aussi de la nécessité pour l’Europe de construire avec l’Afrique une relation d’intérêt mutuel.
Cette déclaration mérite cependant d’être lue avec nuance. D’un côté, elle traduit une volonté réelle de dépasser le vocabulaire traditionnel de l’assistance pour privilégier celui de l’investissement, de la co-production et de la souveraineté partagée. De l’autre, elle confirme que l’Afrique est devenue un espace stratégique convoité, où se jouent à la fois l’avenir industriel de l’Europe, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement, l’accès aux marchés émergents, la transition énergétique mondiale et l’influence géopolitique. Pour les pays africains, l’enjeu n’est donc pas seulement d’accueillir ces investissements, mais de les orienter vers la transformation locale, la création d’emplois, le transfert de compétences, l’intégration régionale et la montée en gamme productive.
C’est dans ce contexte que l’intervention du Président kényan William Ruto a donné au sommet sa portée politique la plus forte. En martelant que l’époque de l’assistanat et de la dépendance de l’Afrique envers l’Europe était révolue, il a résumé l’esprit de Nairobi en une formule claire : « Ce que demande le continent africain, ce n’est pas qu’on vienne donner de l’aide. Ils veulent qu’on vienne investir.». Cette déclaration traduit une évolution profonde du discours africain : il ne s’agit plus de réclamer davantage de compassion internationale, mais d’exiger des partenariats économiques fondés sur l’investissement, la dignité, la réciprocité et l’égalité souveraine.
Trois messages majeurs se dégagent de cette prise de parole.
Le premier est la fin du paternalisme. Le Président Ruto a salué le courage du Président Emmanuel Macron d’avoir engagé un recalibrage de la relation entre la France et l’Afrique, en la faisant évoluer vers un dialogue fondé sur le respect mutuel et l’égalité entre partenaires.
Le deuxième message porte sur la refonte du système financier international. Le chef de l’État kényan a dénoncé un ordre financier mondial structurellement inégal, marqué par des coûts d’emprunt excessifs, des perceptions de risque défavorables et des biais des agences de notation qui pénalisent lourdement les pays africains. Cette critique rejoint les appels de plusieurs dirigeants africains à corriger une architecture financière internationale qui renchérit artificiellement le coût du capital pour l’Afrique.
Le troisième message concerne la gouvernance mondiale. William Ruto a réclamé une représentation juste et pleine de l’Afrique dans les instances décisionnelles internationales, en particulier au Conseil de sécurité des Nations Unies, où l’absence de siège permanent africain demeure à la fois inadmissible et inéquitable. En ce sens, Nairobi n’a pas seulement été un sommet économique. Il a aussi été une tribune politique pour rappeler que l’Afrique, forte de ses 54 États, de sa démographie, de ses ressources et de son poids diplomatique, ne peut plus rester à la périphérie des décisions qui structurent l’ordre mondial.
La Déclaration de Nairobi confirme cette orientation. Elle met l’accent sur la transformation agricole, l’industrialisation verte, l’énergie, la santé, l’économie bleue, l’intelligence artificielle, les infrastructures, l’intégration régionale, la réforme de l’architecture financière internationale et la mobilisation de ressources pour la transformation du continent. Son message central est clair : l’Afrique ne veut plus être considérée seulement comme un marché, un fournisseur de matières premières ou un bénéficiaire d’assistance. Elle entend être reconnue comme un acteur de production, d’innovation, de souveraineté et de leadership économique.
La présence de plus de trente dirigeants africains a donné à cette séquence une dimension politique particulière, en faisant de Nairobi un moment de repositionnement stratégique, à la fois pour la France, pour l’Europe et pour l’Afrique. Pour Paris, il s’agit de reconstruire une relation économique avec le continent dans un contexte de recul d’influence dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Pour Nairobi, il s’agit d’affirmer le rôle du Kenya comme plateforme économique, diplomatique et technologique de l’Afrique de l’Est. Pour le continent, il s’agit surtout de rappeler que l’Afrique n’est plus simplement un espace d’intervention, mais un acteur capable de définir les termes du partenariat.
Cette initiative française intervient toutefois dans un environnement international déjà très concurrentiel. L’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie, le Japon, l’Inde, la Chine, la Russie ainsi que les pays arabes et du Golfe ont chacun développé leurs propres cadres de partenariat avec l’Afrique. Ces initiatives ne relèvent pas seulement de la coopération au développement ; elles traduisent des stratégies économiques, industrielles, énergétiques, commerciales, sécuritaires et diplomatiques.
Les grandes initiatives internationales en faveur de l’Afrique
| Acteur / Partenaire | Initiative ou cadre dominant | Priorités affichées | Lecture géoéconomique |
| France | Africa Forward 2026 | Co-investissement, secteur privé, innovation, agriculture, énergie, IA, infrastructures | Repositionnement économique de la France en Afrique, au-delà du cadre francophone traditionnel |
| Allemagne | Compact with Africa | Investissement privé, climat des affaires, énergie verte, hydrogène, matières premières critiques | Approche industrielle et climatique, liée à la sécurisation des chaînes de valeur européennes |
| Royaume-Uni | UK-Africa Investment Partnership | Finance, marchés de capitaux, fintech, commerce, services, assurance | Mobilisation de la City de Londres et positionnement sur les services financiers africains |
| Italie | Plan Mattei | Énergie, agriculture, eau, santé, formation, migration, Méditerranée | Stratégie de sécurité énergétique et migratoire, avec l’Afrique comme profondeur stratégique de l’Italie |
| Japon | TICAD | Infrastructures de qualité, santé, formation, innovation, secteur privé | Diplomatie de long terme fondée sur la qualité, la technologie et la formation |
| Inde | India-Africa Forum Summit | Lignes de crédit, numérique, santé, médicaments, formation, coopération Sud-Sud | Partenariat Sud-Sud, fondé sur l’accessibilité technologique et la proximité historique |
| Chine | FOCAC | Infrastructures, commerce, prêts, énergie, numérique, corridors logistiques | Présence massive structurée autour des infrastructures, de l’accès aux ressources et des marchés |
| Russie | Sommet Russie-Afrique | Sécurité, défense, énergie, céréales, mines, influence diplomatique | Offre davantage sécuritaire et politique que financière, centrée sur la souveraineté et l’influence |
| Pays arabes / Golfe | Sommet Arabie Saoudite–Afrique, fonds arabes, investisseurs du Golfe | Ports, logistique, énergie, agriculture, mines, finance islamique, infrastructures | Montée en puissance des capitaux du Golfe dans les actifs stratégiques africains |
Ce tableau montre que l’Afrique est désormais au centre d’une compétition géoéconomique multidimensionnelle. Chaque partenaire arrive avec ses instruments, ses priorités et ses intérêts propres : infrastructures pour les uns, énergie pour les autres, finance, sécurité, numérique, agriculture ou minerais critiques. L’enjeu pour l’Afrique n’est donc pas de choisir un partenaire exclusif, mais de transformer cette diversité d’offres en pouvoir de négociation, en investissements productifs et en souveraineté économique.
Pourquoi un tel intérêt pour l’Afrique ?
La réponse tient à plusieurs facteurs structurels.
D’abord, la démographie. L’Afrique est le continent le plus jeune du monde. Cette jeunesse représente à la fois un défi immense en matière d’éducation, d’emploi et de formation, mais aussi un formidable réservoir de croissance, de consommation, d’entrepreneuriat et d’innovation.
Ensuite, le marché. Avec la Zone de libre-échange continentale africaine, le continent ambitionne de construire un espace économique intégré de plus d’un milliard de consommateurs, capable de soutenir des chaînes de valeur régionales, des industries locales et des échanges intra-africains plus dynamiques.
Troisième facteur : les ressources naturelles. L’Afrique dispose de minerais critiques indispensables à la transition énergétique et numérique mondiale : cobalt, lithium, manganèse, graphite, cuivre, terres rares, phosphate, or, fer, bois, gaz naturel, potentiel solaire, hydraulique et éolien. Dans un monde en quête de sécurité énergétique et industrielle, ces ressources confèrent au continent une importance stratégique croissante.
Quatrième facteur : la géopolitique. L’Afrique représente 54 États, soit un poids diplomatique considérable dans les enceintes multilatérales. Sur les questions de climat, de dette, de commerce, de sécurité alimentaire, de réforme du Conseil de sécurité, de fiscalité internationale ou de gouvernance numérique, aucune grande puissance ne peut ignorer durablement la voix africaine.
Cinquième facteur : le besoin massif d’infrastructures. Routes, ports, chemins de fer, énergie, eau, plateformes logistiques, infrastructures numériques, zones industrielles et corridors régionaux constituent autant de domaines dans lesquels les besoins africains sont considérables. Pour les partenaires extérieurs, ces besoins représentent des opportunités économiques majeures ; pour l’Afrique, ils constituent une condition essentielle de compétitivité, d’intégration régionale et de transformation productive.
Mais cette centralité nouvelle n’est pas automatiquement une garantie de transformation. Elle peut devenir une opportunité si les pays africains négocient mieux, coordonnent davantage leurs positions, privilégient les projets bancables, renforcent leurs marchés financiers locaux et imposent des exigences de transformation locale. Elle peut aussi devenir un risque si le continent reste enfermé dans l’exportation brute de ses ressources, l’endettement non maîtrisé, la dépendance technologique et la faible intégration de ses chaînes de valeur.
C’est pourquoi le véritable enjeu, après Nairobi, n’est pas de savoir si la France, la Chine, l’Allemagne, l’Italie, l’Inde, le Japon, la Russie ou les pays du Golfe s’intéressent à l’Afrique. Ils s’y intéressent tous, pour des raisons économiques, stratégiques et géopolitiques évidentes.
La vraie question est ailleurs : comment l’Afrique peut-elle organiser cet intérêt mondial à son avantage ?
La réponse passe par une doctrine claire : tout partenariat doit contribuer à la transformation productive du continent, à la création d’emplois, au transfert de compétences, à la montée en gamme industrielle, à la souveraineté énergétique, alimentaire, numérique et financière, ainsi qu’à la mobilisation de capitaux africains.
Le Forum de Nairobi aura donc été utile s’il marque le passage d’une relation fondée sur l’influence à une relation fondée sur l’investissement productif. En donnant une force politique à ce message, William Ruto a exprimé une aspiration largement partagée par les dirigeants africains présents : l’Afrique ne demande pas la charité, elle demande des investissements équitables, des règles financières plus justes et une place réelle dans la gouvernance mondiale.
De son côté, Emmanuel Macron a voulu faire de Nairobi le symbole d’une nouvelle grammaire du partenariat entre l’Europe et l’Afrique : moins d’assistance, plus de co-investissement ; moins de verticalité, plus de souveraineté partagée ; moins de dépendance aux solutions importées, plus d’autonomie stratégique commune. Reste désormais à traduire cette ambition en projets concrets, bancables, transformateurs et porteurs de valeur ajoutée locale.
L’Afrique n’est plus seulement l’objet des stratégies des autres. Elle doit devenir le sujet de sa propre stratégie. C’est à cette condition que la nouvelle compétition mondiale autour du continent pourra se transformer en levier de souveraineté, de croissance et de prospérité partagée.
Dr Mohamed H’MIDOUCHE,
International Consultant – Ancien haut fonctionnaire de la Banque africaine de développement. CEO, Inter Africa Capital Group
Sources :
Africa Forward Summit. (2026). Africa Forward 2026: Africa–France partnerships for innovation and growth. https://africaforwardsummit.go.ke/
Présidence de la République française. (2026, 11 mai). Sommet Africa Forward au Kenya : première journée. Élysée. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2026/05/11/sommet-africa-forward-au-kenya-premiere-journee
Office of the President of the Republic of Kenya. (2026, 12 mai). President Ruto calls for mutually beneficial relations between Africa and France. https://www.president.go.ke/president-ruto-calls-for-mutually-beneficial-relations-between-africa-and-france/

