[La tribune de Alpha Waly Diallo ] Regard afrocentrique sur la géopolitique mondiale

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Qui trop embrasse mal étreint. Une locution adverbiale qui ne s'applique dans le cas des relations de la Chine et des 10 puissances étudiées dans ce dossier avec l'Afrique.

L’année 2019 bouclée, la seconde décade du 21iéme siècle a été une illustration de l’effritement de l’ordre international post 2ieme Guerre mondiale et l’émergence de nouvelles alternatives en dehors et dans ce système de domination libérale. Au-delà des risques économiques et politiques habituels que redoutent la plupart des analystes, un certain nombre d’’indicateurs potentiellement sismiques pointent déjà à l’horizon de cette année. Chacun d’entre eux pourrait déclencher de graves perturbations économiques, financières, politiques et géopolitiques, sans précédents depuis la crise de 2008. Pour commencer, les États-Unis sont enfermés dans une rivalité stratégique croissante avec au moins quatre puissances révisionnistes implicitement alignées : la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord. Ces pays ont tous intérêt à remettre en cause l’ordre mondial dirigé par les États-Unis : 2020 pourrait être une année décisive pour eux, en raison des élections présidentielles américaines et du changement potentiel des politiques mondiales américaines qui risquent d’en découler.

L’Afrique courtisée

L’Afrique quant à elle, a été constamment courtisée ! Les nombreux sommets que tiennent les grandes puissances mondiales avec l’Afrique renseignent à suffisance sur l’attractivité du continent. Cependant, les pays africains y participent en ordre dispersé sans agenda commun : une attitude individualiste qui ne semble pas profiter au continent… pourtant confronté dans son ensemble par des défis énormes dans plusieurs domaines. Sur les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, seule la Grande-Bretagne n’a pas encore son Sommet périodique avec l’Afrique. Sous l’ancien président américain, Barak Obama, les Etats-Unis avaient organisé en 2014 leur premier Sommet avec l’Afrique. La France, quant à elle, tient depuis 1973 des sommets avec l’Afrique.

Le 28ème Sommet Afrique-France est d’ailleurs prévu en juin 2020 à Bordeaux, dans le sud-ouest de la France. Lancé en 2001, le sommet Chine-Afrique, qui a tenu sa 7ème édition en septembre dernier, est devenu un événement important de l’agenda des rencontres internationales. Sa prochaine rencontre devrait se tenir en 2022 a Dakar. Longtemps restée à l’écart depuis la dislocation de l’Union soviétique, la Russie a organisé en octobre 2019 à Sotchi son premier sommet Russie-Afrique. Sans être membres permanents du Conseil de sécurité, d’autres grandes nations du monde ont leur rendez-vous avec l’Afrique. Sous l’acronyme de Conférence internationale de Tokyo pour le développement de l’Afrique (TICAD), le Japon tient depuis 1993 sa rencontre politique de haut niveau avec l’Afrique. La Turquie a tenu en novembre 2018 son deuxième Sommet avec l’Afrique à Istanbul. A la faveur du Sommet de G-20, l’Allemagne a lancé en 2017, son sommet avec l’Afrique sous le nom de « Compact with Africa »,présentant des garanties de stabilité et des niches de progression en matière de développement et de commerce a une dizaine de pays africains.

Check up des divers prétendants….

1.Les États-Unis: divisés mais encore solides?

S’appuyant sur un soutien solide à la fois parmi ses électeurs et au sein du Parti républicain, le président Trump a déjà laissé un impact durable sur la politique étrangère américaine. Les chercheurs ont souligné que son approche est conforme à une tradition de longue date en matière de politique étrangère américaine – une qui n’hésite pas à faire usage de la force dans la poursuite des intérêts américains mais évite les engagements militaires à long terme. Les critiques de Trump sur le dépassement de la période de l’après-guerre froide avec ses opérations militaires coûteuses trouvent clairement écho auprès de parties importantes de l’électorat américain. Les efforts des États-Unis pour relever le plus grand défi à son intérêt national – la Chine – est un exemple de séries de «choix téméraires, de mauvaises affaires et de provocations dangereuses» dans la politique étrangère de Trump. Contrairement à l’affirmation initiale du président selon laquelle «les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner», un échange stupéfiant de hausses tarifaires réciproques a fait baisser la production économique mondiale de 0,8% en 2019, selon les estimations du FMI. L’administration Trump a utilisé ce type d’instrument de coercition de conjoncture économique avec une fréquence sans précédent, suscitant chez les experts des inquiétudes quant à une telle mise en œuvre excessive des sanctions qui pourrait bientôt affaiblir leur efficacité. De plus, les initiatives américaines visant à endiguer le programme nucléaire de la Corée du Nord, à contrecarrer les ambitions régionales iraniennes ou à lutter contre le régime ‘’dictatorial’’ du Venezuela n’ont pas seulement connu un succès limité – certaines d’entre elles se sont retournées contre eux. Et plutôt que de mettre fin à ce que le président Trump et d’autres ont appelé des «guerres sans fin», les troupes américaines au Moyen-Orient ont pour la plupart été déplacées d’un conflit à un autre. En particulier, la décision rapide de retirer les forces américaines de Syrie a pris les partenaires par surprise et les a laissés se demander si Washington les soutiendrait. En effet, les alliés américains de longue date en Europe et au Canada sont troublés par le cadrage hostile de Washington des déséquilibres commerciaux, et certains se demandent si les États-Unis respecteront leurs engagements militaires. De la même manière, les partenaires américains en Asie de l’Est se sentent frustrés par ce qu’ils considèrent comme un désintérêt américain face aux tensions croissantes dans la région.

Les problèmes intérieurs aggravent les problèmes de politique étrangère

Un roulement important des postes de direction de la politique étrangère et de défense a compromis l’appareil de politique étrangère de Washington. Plus important encore, la polarisation croissante pèse sur le poids international du pays. Plus précisément, la fracture partisane a entravé le soutien à l’utilisation de la force militaire et élargit l’ampleur des futures fluctuations politiques d’une administration à l’autre. Les alliés et les adversaires de Washington pourraient bien interpréter cela comme une incapacité croissante des États-Unis à prendre des engagements crédibles à long terme en matière de politique étrangère. À court terme, une correction de cap semble peu probable. L’échec de la destitution du président Trump et le bruit entourant les élections présidentielles de 2020 aggraveront probablement encore la polarisation politique. Et alors que les grands stratèges américains réfléchissent au rôle futur des États-Unis dans le monde, les divisions intérieures croissantes risquent de forcer le mécanisme de politique étrangère des États-Unis dans un «délai d’expiration stratégique» majeur.

2. La Chine: au royaume d’une victime de
l’ingérence

Avec le 70e anniversaire de la République populaire, 2019 a été une année à la fois mémorable et difficile pour les dirigeants chinois. Les festivités de l’anniversaire du 1er octobre ont donné au président Xi l’occasion d’afficher la montée continue de la Chine vers une puissance normative, économique et militaire au même titre que l’Occident. Le cabinet a publié un livre blanc en juillet 2019 dénonçant «l’hégémonisme croissant, la politique de puissance, l’unilatéralisme» et les provocations dans le voisinage chinois par les États-Unis – avec le message clair: la Chine est prête à riposter ! Dans le même esprit, Pékin développe en permanence des capacités pour projeter sa puissance en Asie-Pacifique. Il a modernisé ses avant-postes en mer de Chine méridionale, construit un troisième porte-avions et a mis au point un dissuasif nucléaire et des missiles balistiques «crédibles» basés en mer qui pourraient viser la base américaine de Guam.

Ces mesures sont également la toile de fond de la posture militaire et du durcissement de la rhétorique envers Taiwan, avec le vœu de prendre «tous les moyens nécessaires» pour réprimer les «forces séparatistes». Au-delà du matériel militaire, les progrès de la Chine dans d’autres domaines technologiques se font également sentir dans le monde. En 2019, il a achevé de prestigieux projets spatiaux et s’est imposé comme une puissance spatiale pionnière. La supériorité chinoise imminente dans les technologies émergentes fondamentales telles que l’intelligence artificielle, l’informatique quantique et la technologie de connectivité a provoqué la consternation en Occident – et, en particulier dans le cas de la 5G, un débat intense sur la façon d’équilibrer les liens économiques étroits avec la Chine et les problèmes de sécurité croissants. Pendant ce temps, Pékin exporte régulièrement des technologies de surveillance et du «savoir-faire» dans le domaine de la réglementation d’Internet. La préoccupation croissante est que l’avenir détienne une ségrégation technologique du monde entre les pays opérant sur les technologies et les normes occidentales et ceux fonctionnant sur les chinoises.

Sur le plan interne également, le leadership chinois – et Xi Jinping  en particulier – resserre son emprise

À ce jour, la purge anti-corruption de Xi Jinping a ciblé 2,7 millions de responsables du parti. Le parti se réinsère également de plus en plus dans l’économie chinoise, par exemple en renforçant les comités du parti au sein des entreprises. Mais ces mouvements ne sont pas gratuits. La résistance à la centralisation du pouvoir de Xi aurait augmenté. La croissance économique de la Chine qui, lutte pour faire face à l’augmentation de la dette et des changements démographiques, a atteint son plus bas niveau en 30 ans en 2019. Si la croissance souffre de la nouvelle rigidité politique, cette insatisfaction peut s’aggraver.

À Hong Kong, le retour de bâton contre une coupure de pouvoir à Beijing est déjà en train de déborder. La réaction chinoise aux manifestations prolongées et incendiaires a fait l’objet d’un examen minutieux de la part de la communauté internationale, mais les gouvernements étrangers sont restés largement sans engagement. Une liste croissante d’interventions – de la clameur internationale contre ‘’l’internement de masse’’ des Ouïghours de Chine, à l’emprisonnement arbitraire de Canadiens en représailles contre le Canada pour avoir arrêté un dirigeant de Huawei, ou la censure de la US National Basketball Association – a montré aux pays, jusqu’où la Chine ira jusqu’à taire les critiques non seulement à la maison mais aussi à l’étranger. Pékin est confronté à un défi de taille s’il veut concilier la répression intérieure, les démonstrations de force militaire et l’intensification du nationalisme avec son récit de la «montée pacifique» de la Chine pour le public international

3.Russie: bienvenue dans le Putinland

Jouant bien une main faible dans chessboard, la Russie a remporté plusieurs victoires diplomatiques en 2019 dans le jeu d’échecs de la géopolitique mondiale. Malgré aucun changement substantiel dans la politique étrangère du Kremlin, l’année dernière a vu la réadmission de la Russie au Conseil de l’Europe, un État membre de l’OTAN recevant le système de défense aérienne S-400 de construction russe, et la consolidation du statut de Moscou de «courtier énergétique» au Moyen-Orient.

Mais surtout, il a été question d’une «ouverture diplomatique» du président français Emmanuel Macron, qui a exhorté les Européens à «repenser les fondamentaux» de leurs relations avec la Russie. Pourtant, de nombreux dirigeants européens considèrent le rayonnement de Macron comme une détente plutôt «imméritée». Ils trouvent que cela est en contradiction avec la déstabilisation persistante de l’Ukraine par la Russie, son défi à la stabilité nucléaire, les efforts continus de Moscou pour «discréditer et endommager les institutions et les valeurs libérales occidentales» et l’implication de la Russie dans des tueries extraterritoriales. À la lumière d’une crise de confiance prolongée dans les relations russo-occidentales, le Kremlin a accéléré sa diffusion dans d’autres régions du monde, notamment en Amérique latine, au Moyen-Orient et en Afrique. Mais le plus important est le «pivot vers l’est» de Moscou vers Pékin.

La Russie a relancé les ventes d’armes à la Chine, a invité Pékin à participer à l’exercice militaire Vostok-2018 et, en juillet 2019, s’est jointe à la Chine pour effectuer des patrouilles aériennes au-dessus de la mer de Chine orientale. Selon Pékin, le commerce bilatéral entre les deux pays a augmenté de 27% en 2018. Pourtant, l’atout le plus fort de l’alignement sino-russe semble être le lien personnel étroit avec le chinois Xi Jinping, que Poutine appelle son «cher ami» et qui déjà se sont réunis environ 30 fois. Alors que les gouvernements occidentaux observent avec inquiétude le nouvel alignement, il est difficile de nier la considérable asymétrie de pouvoir entre les deux pays qui s’est développée dans les domaines du commerce et des Affaires, mais qui devient également plus importante dans le domaine militaire ainsi que dans l’espace, le cyberespace, et l’intelligence artificielle.

Lorsqu’on ajoute à l’image, la présence croissante de la Chine dans l’Extrême-Orient russe et en Asie centrale, les relations sino-russes sont confrontées à des tests difficiles. Sur le plan intérieur, Poutine est peut-être toujours «fermement aux commandes». Pourtant, il est actuellement “confronté au plus grand défi politique depuis son retour au Kremlin en 2012.” À l’été 2019, lorsque le Kremlin a interdit aux candidats de l’opposition de se présenter au conseil municipal de Moscou, des manifestations ont éclaté et ont donné lieu à la plus grande manifestation politique soutenue au cours des sept dernières années. Le régime a réagi par des arrestations massives, mais lors des élections du 8 septembre, les candidats soutenus par le Kremlin ont encore reçu un coup sérieux.

Compte tenu de la stagnation économique en cours, de l’absence de croissance des revenus disponibles et d’une réforme des pensions très impopulaire, le soutien à Poutine a chuté. Ces développements et le remaniement gouvernemental du début de 2020 suggèrent que les fondements nationaux de la projection de la puissance mondiale de la Russie pourraient lentement s’épuiser. Moscou frappe depuis longtemps bien au-dessus de son poids. En 2019, cependant, il a encore remporté de nombreux succès. “Pousser la Russie hors de l’Europe est une erreur stratégique majeure.”

4.Europe: un devenir toujours en construction….

Le débat sur l’orientation stratégique de l’Europe s’est accéléré en 2019. Dans un contexte de concurrence accrue entre les grandes puissances et de risque croissant de se faire prendre entre deux feux, les Européens débattent avec ardeur de la manière dont l’Europe peut s’affirmer en tant qu’acteur mondial à part entière. De la «guerre commerciale» entre les États-Unis et la Chine et le recours à des sanctions secondaires par Washington, aux incursions chinoises dans les infrastructures critiques européennes, la capacité de l’Europe à protéger sa sécurité et sa prospérité et à mener une politique étrangère indépendante avec les moyens nécessaires est déjà contestée sur plusieurs fronts.

Dans ce contexte, le président français Emmanuel Macron a averti avec insistance que si l’Europe n’apprenait pas la langue du pouvoir, elle “disparaîtrait géopolitiquement” ou que d’autres détermineraient son sort. Tout cela arrive à un moment où le Royaume-Uni, l’un des «rares poids lourds économiques, diplomatiques et militaires» de l’Union européenne, continue de faire ses adieux douloureux à l’Union. Rendre l’Europe «weltpolitikfähig», comme l’appelait son prédécesseur, est également au cœur des préoccupations d’Ursula von der Leyen et de la Commission «géopolitique» qu’elle dirige. Le renforcement de l’UE là où elle «a un réel avantage concurrentiel», notamment dans le domaine économique, sera au centre de cet effort. La Commission cherche également à accélérer les avancées «vers une véritable Union européenne de défense».

Face au défi croissant de la Chine, l’UE est déjà devenue plus ouverte, qualifiant pour la première fois Pékin de «concurrent économique» et de «rival systémique». En outre, elle a intensifié les efforts pour se présenter devant Pékin avec un front européen uni. Pourtant, malgré le récent «réveil de la 5G», les politiques européennes de la Chine manquent encore de cohérence et restent étrangement dissociées de l’approche américaine. La Chine n’est pas le seul dossier sur lequel la préoccupation commune des Européens ne se traduit pas par un «sens de cohésion et un objectif stratégique» suffisants. De la manière de traiter les infractions à l’état de droit en Hongrie et en Pologne jusqu’à la conception d’un système européen de gestion (distribution) des réfugiés, il existe peu de consensus stratégique sur la manière de renforcer l’UE et ses valeurs – malgré le fait qu’elle parvienne à se positionner dans des domaines sélectionnés, y compris en tant que normalisateur dans l’espace numérique.

Le manque de coordination et les divergences fondamentales sur l’orientation stratégique de l’Europe entre la France et l’Allemagne, le duo qui était censé être le fer de lance du projet d’autonomisation, n’ont certainement pas aidé: après un redémarrage prometteur dans les relations francoallemandes, le désaccord a été particulièrement prononcé sur l’élargissement de l’UE aux Balkans occidentaux, que la France a récemment bloqué avec un veto, sur la bonne approche à l’égard de la Russie et sur les relations de l’Europe avec l’OTAN. Alors que Macron craint d’affaiblir l’UE si l’Union n’est pas approfondie avant l’adhésion de nouveaux membres, la chancelière Angela Merkel est plus préoccupée par d’autres pouvoirs exploitant le vide laissé par l’UE à l’Est. Des frictions similaires sont apparues après que Macron ai décrit l’OTAN comme une institution en mort cérébrale, laissant l’Allemagne – et les États membres de l’est de l’UE – soucieux que la France veuille renforcer l’UE au détriment des relations transatlantiques. Pour l’instant, les visions concurrentes de la place de l’Europe dans le monde entravent les efforts visant à construire une Europe plus compétitive.

Et l’Afrique dans tout ça ?

Afrique : l’alpha et l’Omega de la nouvelle architecture des Relations internationales.

Les 10 économies africaines à la croissance la plus
rapide

Selon les prévisions de croissance du FMI pour 2019, la Libye sera l’économie africaine qui connaitra la croissance la plus rapide cette année avec un PIB prévu de 10,8 %. L’Éthiopie et le Rwanda se hissent dans le trio de tête avec respectivement 8,5 % et 7,8 %, la Tanzanie, l’Ouganda et le Kenya étant les autres économies d’Afrique de l’Est dans le top 10. Voici les projections de croissance des pays africains à plus forte croissance selon le FMI.

Libye 10.8%
Ethiopie 8.5%
Rwanda 7.8%
Ghana 7.6%
Côte d’Ivoire 7%
Sénégal 6.7%
Tanzanie 6.6%

Benin 6%
Uganda 6%
Kenya 6.1%
Source: IMF

Après des décennies dans l’ombre des affaires mondiales, ponctuées seulement par un flot d’informations apparemment sans fin de conflit débilitant, de corruption vénale et de misère, l’Afrique est de retour sur le devant de la scène internationale. Avec des économies à croissance rapide alimentées par le boom des produits de base, une série de réformes des structures de gouvernance et un élargissement de la classe des consommateurs, le continent africain semble sur le point d’entrer dans une nouvelle phase de développement. Au cœur de ce renouveau des fortunes africaines se trouve l’engagement des puissances émergentes dont la volonté de ressources et de marchés, de plus en plus soutenue par l’activisme diplomatique, est en train de remodeler le continent. Jouant dans la superficie pétrolière du golfe de Guinée et les marchés de détail chaotiques des villes africaines, le rôle des puissances émergentes annonce une mer de changement dans la position de l’Afrique dans le système international.

À l’avant-garde de la coterie des puissances émergentes opérant sur le continent est le mastodonte qu’est la Chine, un pays dont l’ascension remarquable à la proéminence est l’objet d’une admiration débridée, d’études cliniques et, dans certains cas, même d’une profonde inquiétude. Acteur mineur en marge des affaires africaines il y a à peine deux décennies, la Chine a pris une position de leader en tant que premier partenaire commercial de l’Afrique, investisseur majeur, fournisseur de prêts et partenaire diplomatique important. Dans le sillage de la Chine, des pays en développement aussi divers que l’Inde, le Brésil, la Corée et la Turquie investissent dans l’extraction des ressources, la construction d’infrastructures, la création d’industries légères et la vente de biens de consommation.

Leur appétit pour le risque et leur expérience éprouvée du développement déplace le poids de l’engagement économique des configurations traditionnelles Nord-Sud vers le Sud, et est en train de transformer les perspectives de développement du continent africain. Malgré tous les développements positifs et les succès constatés à travers l’Afrique au cours de la dernière décennie, le continent continue de faire face à d’énormes défis alors que nous entrons dans la prochaine décennie. Les réformes institutionnelles ou structurelles sont à la traîne dans de nombreux domaines, la confiance des investisseurs est fragile, la non-durabilité de la dette apparaît comme une préoccupation croissante, tandis que des questions plus immédiates de volatilité politique ou d’impasses fiscales et réglementaires fournissent des maux de tête pour les cadres supérieurs à surmonter. Pourtant, la révolution numérique en Afrique a été l’une des brillantes réussites et restera un moteur de transformation clé dans l’année à venir, aidant le continent à s’attaquer à certains de ces obstacles plus « analogiques » auxquels sont confrontées les entreprises. Les libéralisations successives du secteur des télécommunications et une approche réglementaire relativement légère appliquée dans de nombreux pays ont permis à l’innovation de prospérer au cours des deux dernières décennies. La connectivité a explosé, l’abordabilité continue de s’améliorer, et sous les innovations titre, une multitude de modèles d’affaires technologiques ont germé.

En 2020, l’avènement de la quatrième révolution industrielle (4IR) continuera d’avoir de profondes répercussions sur la croissance économique et le développement plus large de l’Afrique. Qu’il s’agisse de solutions de gouvernement électronique de grande envergure, en passant par l’omniprésence des services d’argent mobile, ou des livraisons de sang de drones et d’équipements médicaux, la technologie ouvre des voies inexplorées pour résoudre certains des problèmes les plus persistants du continent. Au-delà de l’innovation, la révolution numérique bouleverse aussi la politique et la manière dont les gouvernements et la société interagissent. Alors qu’une population jeune et de plus en plus interconnectée réclame l’amélioration des moyens de subsistance et des opportunités, la technologie générera à la fois une plus grande responsabilisation et sera un moteur de la volatilité des systèmes politiques africains. La part décroissante des pays occidentaux dans l’économie mondiale, et l’essor concomitant d’un Sud émergent, est le développement le plus significatif du 21e siècle. Par exemple, selon le FMI, en 1980, l’Union européenne et les États-Unis représentaient respectivement 31 % et 25 % du PIB mondial; en 2011, ils avaient glissé à 20 pour cent et 19 pour cent.

Au cours de la même période, les économies asiatiques, la Chine et l’Inde en chef, sont passée de 8 % du PIB mondial en 1980 à 25 % en 2011. Loin d’être isolés de ces tendances, le commerce et l’investissement africains suivent de plus près ces évolutions. Selon les prévisions, la croissance environ de 2,8 % en 2019 contre 2,3 % en 2018 à la suite de ralentissements, pourrait atteindre 3,3 % en 2020.

Les facteurs de cette remontée sont, au niveau de la demande, les exportations et la consommation privée, et au niveau de l’offre, une reprise de l’agriculture, une augmentation de la production minière et une croissance soutenue du secteur des services dans certains pays. La croissance de l’Afrique devrait s’améliorer légèrement en 2021 pour atteindre 3,4 %, avec un renforcement de l’activité dans les trois principales économies de la région. L’environnement externe de ce dernier reste difficile : la croissance globale poursuit sa décélération tandis que l’acuité des conflits commerciaux entre la Chine et les ÉtatsUnis entraîne une incertitude au niveau mondial. Malgré leur amélioration au cours du premier trimestre de 2019, les cours des matières premières sont inférieurs à ce qu’ils avaient atteint en 2018, et les perspectives des marchés pétroliers restent fortement incertaines. Malgré ce rebond, la croissance de la région restera bien inférieure à sa moyenne à long terme.

La croissance par habitant, qui était de -0,3 % en 2018 devrait passer à 0,7 % en 2021, trop faible pour atteindre les objectifs de réduction de la pauvreté, en particulier parmi les pays exportateurs de pétrole et les exportateurs de métaux. Cependant, les performances en termes de croissance sont très disparates : plus du tiers des pays devraient afficher une croissance supérieure à 5 % en 2019-2021.

Au Nigeria, la croissance est passe de 1,9 % en 2018 à 2,1 % en 2019. Cette croissance modeste reflète une production de pétrole atone, car l’incertitude réglementaire limite les investissements dans le secteur pétrolier. Dans le même temps, l’activité économique non pétrolière est freinée par une inflation élevée, des distorsions politiques et des contraintes d’infrastructure. La croissance devrait augmenter légèrement pour atteindre 2,2 % en 2020 et 2,4 % en 2021, l’amélioration des conditions de financement contribuant à stimuler les investissements.

En Angola, la croissance augmentera de façon plus progressive que prévu, passant de -1,7 % en 2018 à 1 % en 2019 et à 2,9 % en 2020. Ces prévisions sont respectivement inférieures de 1,7 et 0,8 point de pourcentage aux prévisions d’octobre dernier. En 2019, la croissance est restée modérée, en raison d’un épuisement plus rapide que prévu des puits de pétrole matures et d’une production plus faible des nappes pétrolifères à faible rendement. Un rebond de l’activité économique non pétrolière, soutenu par une plus grande disponibilité en devises, un taux de change plus flexible, une inflation modérée et des mesures visant à améliorer l’environnement des affaires devraient soutenir une croissance légèrement plus forte en 2020-2021.

En Afrique du Sud, la croissance, après avoir affiché un taux de 0,8 % en 2018, a rebondi à 1,3 % en 2019 et devrait atteindre 1,7 % en 2020 et 1,8 % en 2021. Cette reprise progressive de la croissance reflète les perspectives de renforcement des dépenses de consommation, tirées par une faible inflation, ainsi que la mise en œuvre de réformes structurelles retardées de longue date qui contribueront à relancer l’investissement, à mesure que les entreprises reprendront confiance. À l’exclusion du Nigeria, de l’Afrique du Sud et de l’Angola, la croissance dans le reste de la région devrait augmenter modérément, passant de 4,1 % en 2018, à 4,4 % en 2019, et à 4,8 % en 2020.

• Parmi les pays moins riches en ressources, l’activité devrait reprendre après un ralentissement en 2018, avec une croissance moyenne de 5 % en 2020-2021, soutenue par des investissements dans les infrastructures, des réformes favorables aux entreprises, et des dépenses de consommation plus élevées. La croissance de l’UEMOA et de la Communauté de l’Afrique de l’Est sera en moyenne de 6 % ou davantage. Toutefois, dans plusieurs économies à croissance rapide, y compris la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie et la Tanzanie, la croissance restera plus faible qu’elle ne l’a été récemment.

Cela s’explique par l’arrivée à maturité des investissements publics dans certains pays, par l’assainissement budgétaire dans les pays fortement endettés et par un environnement des affaires défavorable dans d’autres. Les perspectives pour les pays de la CEMAC se sont légèrement améliorées : la production de pétrole est repartie à la hausse dans plusieurs pays et les conditions de sécurité se sont stabilisées dans les pays touchés par les conflits et la violence. Cependant, les politiques d’assainissement budgétaire maintenues par les pays pèseront sur le rythme de l’expansion économique. Les perspectives pour les exportateurs de métaux se sont également améliorées et la croissance devrait se renforcer dans plusieurs pays, à mesure que la production minière augmente, soutenue par des prix des métaux stables. En outre, les investissements dans les infrastructures contribuent à stimuler l’activité économique non minière.

Les leçons tirées des engagements avec les ‘’Autres’’

Depuis 2010, la Chine a pris la tête des échanges bidirectionnels avec le continent, estimés à 220 milliards d’US dollars en 2012, tandis que les échanges de BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) avec l’Afrique ont dépassé 500 milliards d’US dollars depuis 2015. Bien qu’il puisse être compris en ce qui concerne les fortunes économiques changeantes des économies industrialisées à l’échelle mondiale, les attitudes dépassées qui façonnent certaines initiatives politiques occidentales clés à l’égard du continent est sans doute la différence la plus révélatrice entre les acteurs traditionnels et nouveaux en Afrique. La promotion unique des grandes initiatives politiques africaines par les gouvernements occidentaux, des accords de partenariat européens (APE) controversés ou de la recherche d’un site de base africain pour le Commandement Afrique (AFRICOM) du Pentagone, est l’exemple le plus frappant de comment l’héritage du colonialisme et de la politique de la guerre froide exerce une influence continue sur les politiques européennes et américaines à l’égard de l’Afrique.

Ces approches contemporaines, qui reflètent le paternalisme et les objectifs enracinés dans les politiques du passé, s’accompagnent d’une évolution graduelle du soutien politique à la modernisation, par l’industrie occidentale, de l’aide établie. Là où cette aide était autrefois destinée à renforcer les secteurs productifs des pays en développement tels que l’agriculture commerciale et le développement des infrastructures, les deux dernières décennies ont vu un hangement vers l’aide visant à améliorer l’impact social de modernisation des sociétés en développement. Qu’il s’agisse de s’attaquer aux conséquences environnementales de l’exploitation des ressources ou de cibler les groupes de population les plus vulnérables et les plus marginalisés, les organismes d’aide occidentaux et les ONG ont redéfini leur rôle dans le développement de l’Afrique pour en faire un rôle de plus en plus en besoins de modernisation.

Il en a résulté une négligence occidentale en gros du matériel de base du développement – routes, réseaux de communication – et un manque d’investissements dans les secteurs que le continent a en abondance – les ressources et l’agriculture – qui ont laissé les économies africaines embourbées dans le piège à pauvreté. L’arrivée des puissances émergentes, pleines de liquidités et confiantes dans leurs réalisations en matière de développement, a marqué un changement révolutionnaire dans les fortunes africaines. Le rôle crucial de la Chine dans l’éclatement du consensus des donateurs sur le développement et la volonté démontrée d’investir dans les zones à haut risque, symbolisés par son important investissement dans le secteur pétrolier du Soudan déchiré par la guerre après 1995, ont ouvert la voie à d’autres.

Pour la plupart de ces nouveaux acteurs, le pillage par des modalités d’aide de l’OCDE-DAC, en particulier la notion de « conditionnalité politique », et la célébration des formes de coopération Sud-Sud fondées sur les intérêts sont devenus une caractéristique de leur approche de l’Afrique. Soutenues par des crédits à l’exportation et une diplomatie astucieuse, les multinationales chinoises, brésiliennes et indiennes ont pu obtenir l’accès aux ressources africaines et ouvrir de nouveaux marchés pour la vente de biens commerciaux. Des entreprises privées et des migrants individuels, en particulier mais pas exclusivement de Chine, font des percées dans les secteurs de la vente au détail et ont même commencé à installer des usines de fabrication et d’assemblage dans des pays comme l’Égypte, le Kenya et le Botswana. Dans le même temps, la froide vérité du commerce des ressources entre les puissances émergentes et l’Afrique, qui fait écho aux schémas inégaux des relations économiques Nord-Sud, a nécessité une nouvelle rhétorique d’engagement.

Le fait est que la majeure partie du commerce et de l’investissement dans le secteur de l’énergie émergente reste liée au secteur des ressources de l’Afrique, que ce soit directement dans l’énergie, les minéraux, le bois et de plus en plus l’agriculture ou indirectement dans les infrastructures qui soutiennent les économies d’extraction. Pour certains Africains, la crainte tenace qu’ils ne s’échangent qu’à un ensemble de relations d’exploitation contre un autre, aussi joliment emballés soit-il, demeure une source importante de préoccupation.

Par exemple, le gouverneur du centre du Nigeria, Malama Sanushi Lamido Sanushi, a déclaré en mars 2013 que les relations commerciales avec la Chine portaient avec elles « l’odeur du colonialisme ». D’autres ont trouvé dans les actions indiennes, brésiliennes et coréennes des éléments inquiétants d’exploitation qui ont suscité des protestations similaires de la part des gouvernements et de la société civile locale. Cela a produit la nécessité parmi les puissances émergentes d’une nouvelle histoire de proximité et de modernisation avec l’Afrique. Par conséquent, dans la construction de relations avec l’Afrique, une caractéristique notable est l’emploi actif de récits historiques, identitaires et solidaires pour encadrer les liens contemporains.

En particulier, il y a un effort manifeste pour retrouver l’histoire « perdue » avec l’Afrique et revendiquer, sur cette base, une identité qui prétend apporter un caractère exceptionnel aux relations bilatérales et aux interactions commerciales quotidiennes. Pour les Chinois, cela s’est concentré sur une redécouverte de l’amiral de la dynastie Ming, Zheng Ho, et sa visite sur la côte est-africaine au début du XVe siècle. Le fait que son voyage n’ait pas précipité l’expansion coloniale chinoise, contrairement à celui de Vasco de Gama quelques décennies plus tard, est tenu comme la preuve des intentions bénignes de la Chine pour le continent. Pour le gouvernement turc, l’affirmation de son identité islamique, conjuguée à une « politique étrangère néoottomaniste », façonne la cible de ses intérêts dans le nord-est de l’Afrique.

Les Brésiliens prennent l’héritage de la traite négrière, une importante population afro-brésilienne, pour poser un point commun de culture et d’obligation concomitante envers le continent. Il va sans dire que ces souvenirs daguerréotypes d’archives sont sélectifs – ; oubliés, par exemple, le soutien diplomatique du Brésil au colonialisme portugais, le soutien chinois aux régimes et aux mouvements de libération qui se sont retrouvés « du mauvais côté de l’histoire », la complicité de l’Empire ottoman dans la traite négrière et la promotion par l’Union soviétique de politiques économiques qui ont nui aux perspectives de développement.

Pour la Russie en particulier, la lutte contre l’héritage soviétique et son empreinte durable et parfois personnelle sur les expériences des Africains est plus complexe et même source de division, peut-être en partie à cause de la proximité de cette histoire quasi-contemporaine. La recherche d’une compréhension de ce nouvel axe Sud-Sud du commerce et du développement et son rôle transformateur dans la formation de l’Afrique qui va au-delà de la fanfare est cruciale pour toute évaluation de l’ascension future de l’Afrique. Certes, Les nombreux sommets que tiennent les grandes puissances mondiales avec l’Afrique renseignent à suffisance sur l’attractivité du continent. Cependant, les pays africains y participent en ordre dispersé sans agenda commun : une attitude individualiste qui ne semble pas profiter au continent… pourtant confronté dans son ensemble par des défis énormes dans plusieurs domaines. Quels que soient leur format et leur périodicité, ces Sommets avec l’Afrique révèlent un rapport de forces déséquilibré et une impréparation totale des Etats africains. Les pays d’en face ont leur agenda et savent ce qu’ils attendent des pays africains : le soutien diplomatique, les matières premières, de nouvelles destinations commerciales, de nouveaux clients pour les industries, y compris celles de l’armement, etc.

En revanche, les pays africains arrivent à ces tête-à-tête en ordre dispersé et sans agenda commun. En effet, il n’y a aucune concertation préalable (pré-Sommet interafricain sous les auspices de l’UA) pour arriver face à la Chine, la France, les Etats-Unis, la Russie, les Etats-Unis, le Japon ou la Turquie avec des propositions et des demandes transnationales. Chaque Etat y vient avec ses attentes spécifiques. L’Afrique arrive donc avec 54 attentes alors que le camp d’en face arrive avec sa seule attente. Finalement, alors que ces sommets auraient pu servir à faire avancer des grands projets continentaux tels le financement des routes transsahariennes, des liaisons ferroviaires continentales, de la Grande Muraille Verte, les dirigeants africains repartent satisfaits des annonces d’annulation d’une partie de la dette, du doublement voire du triplement des échanges commerciaux dont on ne sait pas à qui ils profitent surtout. Dans sa forme actuelle, les Sommets Afrique/reste du monde ne sont-elles pas que de grands-messes qui n’apporteront aucune valeur ajoutée à la mobilisation pour améliorer le
bien-être des populations.

Alpha Waly Diallo, spécialiste en relations internationales, est diplômé de la prestigieuse ISCAE du Maroc.

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