Les pays africains se sont historiquement basés sur des modèles de développement importés. Peut-on dire que ces tendances se sont inversées avec des modèles de développement basés sur les réalités locales?
 
Oui, tout à fait. On n’a jamais vu d’expérience de développement et de forte croissance sur des modèles importés. Le cas le plus catastrophique est certainement la situation des pays qui ont essayé de se développer sur le modèle soviétique. Il y en a plusieurs durant la guerre froide. Ce sont à coup sûr les modèles les plus éloignés des réalités africaines notamment. L’idée, en vogue de la période 1917à la guerre, d’amorcer le développement par des industries lourdes puis par des industries de biens intermédiaires et, pour finir, sur des industries légères, a montré ses limites sur le continent. Ce système mis en échec n’accordait aucune importance aux biens de consommation qui représentent 75% des économies africaines. Le choix opté alors par ces pays africains de faire
des industries industrialisantes a abouti à des produits totalement coupés des réalités de la demande domestique. L’on a voulu collectiviser l’agriculture, sur des surfaces de très grandes dimensions, sans définir la voie à suivre pour moderniser l’agriculture familiale. L’on a aussi ignoré le secteur informel. Les économies socialistes n’avaient pas à faire d’un secteur informel qui, en Afrique subsaharienne, représente 90% de l’emploi et 50% de la valeur ajoutée. Bref, ces modéles d’économies étatisées adoptés par les républiques populaires ont été les plus contestables.

Quid aussi de l’expérience des pays à économie de marché?
 
 
Il y avait aussi, à côté des expériences d’inspiration soviétiques, les modèles dits libéraux. Quand vous êtes en libre échange intégral, avec des partenaires beaucoup plus puissants que vous, des structures domestiques ne pouvant pas apporter de la concurrence et que, par dessus tout, vous ouvrez vos marchés, vous vous retrouverez avec des économies complètement extraverties. Il y a aussi les modèles d’économies de plantation qui produisent essentiellement des choses qui n’ont pas de débouchés domestiques. La seule qui explique qu’on a développé l’arachide au Sénégal, à la fin du 19ème siécle, était parce que les sénégalais n’en consommaient pas.
On a développé le coton dans la bande sahélienne lors de la seconde guerre mondiale à l’insart des économies de plantation de type latino-américaines. L’introduction de l’huile de palme sur le continent s’expliquait quant à elle par le besoin de la Métropole de trouver une alternative à l’Indochine. L’hévéa est arrivé pour remplacer les grandes plantations perdues par la Métropole au Cambodge et au Vietnam.
Tout celà est une autre forme d’extraversion qui répond à des besoins qui ne sont pas locaux. La raison pour laquelle on a planté du cacao et du café en Côte d’Ivoire, c’est parce que les ivoiriens ne consomment pas ces produits. Mais cela va changer. Les africains commencent à consommer du chocolat. Les chinois s’y mettent aussi. Mais en réalité, on a uniquement planté les vergers de cacao en Afrique dans l’idée de nourrir une industrialisation située ailleurs.
Nous en avons fait pour alimenter des filatures dans l’est de la France et des cotonnades à Manchester. Ces modèles là sont extrêmement destructeurs et déstabilisants. A l’indépendance, nous avons donc hérité des modèles extérieurs à nos besoins et à nos réalités, mais que nous avons continué à développer.

Comment repenser aujourd’hui nos économies pour sortir de ces modéles?
 
Paul Crudman, célèbre prix Nobel, éditorialiste du New YorkTimes, commence tous ces cours d’économie internationale en rappelant aux étudiants que «l’exportation, c’est bien, l’importation c’est bien, mais tout ceci reste quand même une très petite partie de l’économie d’un pays. L’activité économique réelle c’est l’activité domestique, et des entreprises». Nous avons mis un temps fou à intégrer celà en Afrique. Le plus important aujourdhui, dans nos économies, est de respecter l’épargne, la production et les demandes locales. Ce sont là les piliers essentiels de l’économie. Mais, aujourd’hui encore, l’on parle énormément de l’investissement étranger. Quand on parle de protéger les investissements, d’attirer des investissements et de gagner des places dans le classement «Doing Business », l’on pense toujours investissements étrangers. Prenons en exemple les chiffres du Bénin, économie de la moyenne de l’Afrique. L’investissement provenant de l’ Afrique représente entre 20 et 25% du PIB, un ratio compatible avec la forte croissance que nous enregistrons. Et là-dessus, l’investissement étranger ne représente que 4% du PIB.

L’écart est énorme. Or quand on pense protéger l’investissement, encourager l’investissement, donner des avantages aux investissements, l’on ne pense jamais aux entreprises nationales. C’est normal que les investisseurs étrangers aient une prime parce qu’ils apportent des activités nouvelles et favorisent des transferts de technologie. Mais soyons réalistes, on s’est beaucoup développé sur les 20 dernières années grâce à des investissements où la part des IDE se situe, selon les pays, entre 1/5 et 1/7ème. L’autre chose qu’il faut également considérer est que le secteur informel lui-même investit. Pour reprendre l’exemple du Bénin, sur les 20, 25% d’investissement, une bonne dizaine (10%) provient du secteur informel. Comme il s’agit des petits investissements, cela passe inaperçu. Si ces flux sont effectivement comptabilisé dans les chiffres de la comptabilité nationale, ils ne sont pas encore intégrés dans l’esprit des gens. Dès que vous achetez une meule électrique pour moudre le manioc, c’est un investissement, et il en existe une multitude de ces petits investissements comportant un impact significatif sur l’emploi. Ces flux ne sont pas pas encore considérés comme de l’investissement alors qu’ils sont extrêmement importants. Nous ne regardons pas très souvent cette partie là de l’investissement. En clair, l’investissement est beaucoup plus domestique. Tout comme la croissance, en réalité beaucoup plus domestique que les gens ne le croient. La consommation est beaucoup plus importante que les gens ne le pensent. Je rappelle qu’on est dans une économie de 25% de production et de 75% de consommation. Nous avons des économies beaucoup plus diversifiées qu’on ne le croit.


Pourtant le dernier rapport du PNUD estime que les économies africaines ne sont pas assez diversifiées?
 
En réponse au rapport du PNUD qui disait que la crise actuelle des matières premières montre que l’on n’est pas assez diversifié, je dirais que nous avons des services, des télécoms, du commerce sous toutes ces formes, le tourisme, des matériaux de construction de toutes sortes reflétant l’urbanisation rapide de l’Afrique et une industrie qui se développe. Au-delà de tout celà, nous avons un secteur agricole qui réagit très bien ces dernières années. Les exemples de l’Ethiopie et du Nigéria en sont les illustrations parfaites. En fait, nos économies sont diversifiées. Par contre, nos finances publiques le sont beaucoup moins, étant polarisées qu’elles sont sur les impôts sur les recettes du pétrole et les rentes minières.
Le pétrole ne représente que 18% de l’économie du Nigeria mais 75% des recettes publiques et 90% des recettes d’exportation.

Quand le pétrole va mal, vous perdez vos recettes fiscales et vous perdez vos réserves de change tout en mettant l’économie dans une crise terrible. Cela ne change rien au fait que l’agriculture représente plus de 30% du PIB du Nigeria contre 60% pour les services.


Est ce que les  plans d’émergence actuels corrigent-elles ces extraversions?

Je pense qu’il faut continuer à faire le plaidoyer. Par exemple, le Rwanda et le Maroc ont des politiques déterminées pour améliorer le fonctionnement du secteur informel. Vous avez également des pays agrariens qui ont faits de grands efforts pour l’Agriculture. Ce qu’a fait Akinwimi Adesina en tant que ministre de l’Agriculture du Nigeria, avant de devenir président de la BAD, est une révolution. Petit à petit, le Nigéria, premier importateur de riz au monde, va devenir un producteur tellement important qu’il va réduire à zéro sa dépendance avec l’extérieur. De même le Sénégal, deuxième importateur de riz au monde, est entrain de réduire sa dépendance par toute une série de projets dans le bassin du fleuve Sénégal.
Il y’a donc des pays qui réagissent très bien et qui sont entrain de changer de modèle économique. La Côte d’Ivoire est très flexible. Elle était le numéro un africain de l’ananas, numéro deux mondial derrière la Thaïlande.
Ce n’était pas la meilleure exploitation en avantage comparatif, la preuve, elle est aujourd’hui derrière le Bénin, et c’est du simple fait de producteurs béninois d’ananas. Si l’on avait attendu l’Etat, il n’y aurait pas d’ananas au Bénin. En dépit de cette régression, il faut reconnaitre que la Côte d’Ivoire est devenue l’un des producteurs mondiaux d’anacarde, produit important dans la consommation de l’Inde et de la Chine.
La première puissance économique de l’UEMOA va bientôt atteindre un million de tonnes de bananes (contre 400 000 tonnes aujourd’hui), ce qui est important vu le potentiel de création d’emplois sur cette culture. Donc il y a là une flexibilité très grande. On en arrive à passer aux meilleures spéculations agricoles en fonction de la demande mondiale. Et nous finirons vraiment par industrialiser les productions locales. C’est très important ce qu’ a dit le président Alpha Condé de la Guinée lors de la conférence internationale d’Abidjan sur l’émergence à savoir que l’Afrique va devenir l’un des ateliers du monde. Le continent deviendra le carrefour pour toute une série de produits notamment ceux de la métallurgie. Aujourd’hui le PIB de l’Afrique égale celui de l’Inde.
Tout le monde conçoit bien que l’Inde est un grand consommateur de métaux, à travers les industries variées, notamment l’automobile et l’industrie aérospatiale. Celà relève cependant de la science fiction de dire que l’Afrique va consommer, plus que l’Inde, son fer, son cuivre et son aluminium. Le Maroc par exemple n’abritait aucune activité automobile il y’a dix ans. Mais, aujourd’hui, avec l’ouverture de l’usine PSA à coté de l’usine Renault de Tanger, le royaume est devenu un des grands pays exportateur de l’automobile.
Il est prévu d’exporter 800.000 véhicules à partir du moment où l’usine de PSA sera en plein régime. L’Afrique finira donc par consommer son acier, son aluminium, etc. Le même cas se fait ressentir en Afrique du sud avec les usines Toyota. Au Nigéria où Nissan construira son usine automobile. Une fois de plus, cela a l’air d’être de la science fiction, mais nous allons finir par consommer nos produits sophistiqués. L’Egypte est un grand fabricant de composants électroniques, la Tunisie est un grand fabricant de câble. Alors, l’Afrique va devenir le propre consommateur de ses innovations technologiques. Mais quand on le dit maintenant avec le même PIB et le même nombre d’habitants que l’Inde, on n’y croit pas.
L’on continue d’entretenir une vision folklorique de l’Afrique. Il y’a un joli livre de l’essayiste camerounais Gaston Kelman, «Je suis africain et je n’aime pas le manioc» qui résume cette attitude. Ce qui veut dire qu’on n’est pas né pour être producteur de coton ou de cacao. On est né pour être ce qu’on est. Nous commençons à avoir des économies très diversifiées. Il faut donc faire, petit à petit, le plaidoyer pour que les dirigeants changent cet état d’esprit.

Certains leaders, tels que Lee Kwan Yu du Singapour ont su tirer un avantage du contexte géographique de leurs pays. Dans ce cas, en quoi les stratégies des pays Africains répondent-elles suffisamment à cette nécessité ?
 
Lee Kwan Yu, de la même façon que Cheikh El Makhtoum à Dubaï, sont des gens qui n’avaient aucune inhibition, qui savaient qu’ils pouvaient créer des modèles qui leurs étaient propres et qui seraient gagnants. Ils ont créé énormément de scepticisme au début. Regardez Singapour Airlines, qui a le brevet de la meilleure compagnie du monde, avec des normes très supérieures aux compagnies nord américaines ou européennes. Regardez Emirates, entouré du mépris général lors de son démarrage. Aujourd’hui, c’est le plus grand client d’Airbus et de Boeing au monde. Les pays qui font Airbus, la France et l’Allemagne, ont chacune 10 airbus 780, Emirates vient d’en commander 50 de plus . Ce que les Occidentaux n’ont pas vu venir c’est qu’on peut partir d’un niveau de sous-développement impressionnant et construire des modèles de développement.
Pour cela il faut des leaders qui n’ont aucune inhibition et qui n’intériorisent pas le fait qu’ils soient sous développés. Aujourd’hui la côte d’Ivoire fait 9% de croissance. Et elle ne se demande pas si la France fait 1.1%. Les ivoiriens sont conduits par un leader qui n’a pas de barrières, qui a été le directeur général adjoint du FMI. Il a été chargé de résoudre la crise russe et la crise asiatique et a une expérience qui ne lui crée aucune barrière dans la tête.
Quand vous voyez les nouvelles équipes dirigeantes, il y’a un progrès considérable. Ce sont des citoyens du monde, ils ont faits leurs formations un peu partout. Ils pourraient être des dirigeants de n’importe quel pays, très avancés, d’ailleurs ils le sont, ils viennent très souvent du privé, des institutions qui sont très exigeantes dans le recrutement.
Cette génération est dans une situation inverse de la mienne. Nous on disait que nous n’avions pas d’électricité et de routes, que notre situation était une fatalité. Les jeunes nous disent aujourd’hui que cette situation est formidable, qu’ils vont entreprendre, construire de nouveaux modèles hors réseaux, des Smartphones, des énergies renouvelables. Ils vous disent qu’on n’a pas de routes, cela aussi est formidable, donc ils vont construire des ponts à péage. Je vois dans cette génération des opportunités d’investir là où on voyait des fatalités. Vous n’êtes pas un leader tout seul, il faut que vous soyez sur les fronts ou devant les troupes, avec votre drapeau.
L’une des grandes chances de Singapour et des pays du Golf, c’est d’avoir justement des mélanges de populations diverses. Ce mélange fait venir des gens d’un peu partout afin de former un bassin, une population très variée, très ouverte. C’est une des explications. Le retour des diasporas avec les meilleures compétences mondiales, c’est tout ce que l’Afrique ne s’autorisait pas.
Maintenant que les jeunes gens rentrent en masse, on peut disposer des meilleures compétences de cabinets d’avocat, de consultants, de banquiers d’affaire… Ce n’est jamais trop cher la compétence. Refaire venir les enfants, c’est les encourager à se réimplanter et à récupérer leurs richesses. Vous n’avez donc pas de leader solitaire, vous avez un leader avec une génération derrière lui. Vous avez cette génération en Chine. Regardez Kagamé au Rwanda. Oui, le leader est essentiel, mais il faut qu’il y ait le personnel qui va avec. Regardez la vision extrêmement forte du roi du Maroc qui structure le développement de son pays dans ses relations avec l’Afrique.
 

Propos recueillis à Abidjan par Adama Wade en partenariat avec Performances Group.

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