Cotonou. En marge des États généraux de l’Assurance pour Tous (5 au 8 juillet 2026), Financial Afrik a réuni sur un même plateau deux responsables de premier plan du secteur : Eudoxie Douya, présidente de l’Association des Sociétés d’Assurance du Cameroun (ASAC), et El Hadji Amar Kébé, président de la Fédération sénégalaise des sociétés d’assurances (FSSA). Au fil des échanges, un constat s’est imposé : sans une assurance santé plus accessible, plus lisible et davantage adaptée aux réalités des ménages africains, la confiance entre les populations et les assureurs restera fragile. Les deux dirigeants ont également salué l’initiative de la Fédération des Sociétés d’Assurances de Droit National Africaines (FANAF), qui ambitionne d’aboutir à un Pacte panafricain pour l’assurance inclusive.
Dès l’ouverture de l’entretien, la question de la faiblesse du taux de pénétration de l’assurance au Cameroun a conduit Eudoxie Douya à défendre le rôle stratégique de l’assurance santé. Selon la présidente de l’ASAC, cette branche constitue aujourd’hui le principal point d’entrée dans la relation entre l’assureur et son client. Parce qu’elle met les compagnies en contact régulier avec les assurés, elle favorise une proximité susceptible d’installer progressivement un climat de confiance, préalable indispensable au développement d’autres couvertures telles que l’habitation, les risques professionnels ou la prévoyance. L’assurance santé apparaît ainsi comme une véritable « porte d’entrée » vers une relation assurantielle plus durable.
Cette analyse est largement partagée par El Hadji Amar Kébé, qui observe une évolution structurelle des marchés de la zone CIMA. Longtemps dominée par l’assurance automobile, rendue obligatoire par la réglementation, la croissance est désormais portée par la santé. Au Sénégal comme en Côte d’Ivoire, souligne-t-il, cette branche est devenue l’une des plus importantes du marché, non sous l’effet d’une obligation légale mais parce qu’elle répond à un besoin fondamental des populations. Dans des pays où les systèmes publics de protection sociale demeurent incomplets ou insuffisamment financés, les ménages se tournent de plus en plus vers les assureurs privés pour couvrir leurs dépenses médicales. Pour le président de la FSSA, la santé s’impose désormais comme un risque majeur, même si elle reste une activité techniquement exigeante en raison d’une sinistralité élevée qui pèse sur la rentabilité des compagnies.
Interrogé sur l’articulation entre assurance privée et politiques publiques, notamment à la lumière de la Couverture Maladie Universelle au Sénégal, El Hadji Amar Kébé a plaidé pour une complémentarité entre l’État et les assureurs. Selon lui, les gouvernements ont naturellement vocation à mettre en place des dispositifs publics de protection sociale, mais les contraintes budgétaires limitent leur capacité à couvrir l’ensemble des besoins. Les assureurs privés disposent alors d’un espace d’intervention pour proposer des garanties complémentaires, capables d’étendre la protection aux segments insuffisamment pris en charge. Cette logique de partenariat public-privé apparaît, selon lui, comme l’une des voies les plus réalistes pour améliorer la couverture sanitaire sur le continent.
Au Cameroun, Eudoxie Douya a replacé cette réflexion dans le cadre des priorités de son mandat à la tête de l’ASAC. Avant même de généraliser de nouveaux produits santé, elle entend sécuriser le fonctionnement du marché par la digitalisation de l’assurance automobile, un chantier destiné à lutter contre les fraudes, les fausses attestations et les défauts d’assurance. Ce projet, dont le lancement est annoncé prochainement, constitue selon elle une première étape avant l’extension de cette plateforme aux contrats santé, eux aussi confrontés à des difficultés de gestion et à une forte sinistralité. Pour la responsable camerounaise, l’amélioration de la confiance passe également par une meilleure maîtrise des données et une modernisation des outils de gestion.
Sur le terrain de l’inclusion, la présidente de l’ASAC rappelle que plusieurs compagnies non-vie proposent déjà des extensions de couverture inspirées de la microassurance, même si le Cameroun ne compte pas encore d’acteurs exclusivement spécialisés dans cette activité. Ces offres viennent compléter les dispositifs publics existants, avec des primes adaptées aux revenus des populations les plus vulnérables. Leur réussite suppose toutefois une approche plus large, intégrant les communautés locales, les organisations de proximité, la digitalisation des services ainsi que les institutions de protection sociale. L’objectif est de bâtir des produits simples, compréhensibles et financièrement accessibles.
Au-delà des solutions techniques, les deux responsables ont insisté sur la nécessité de changer le regard porté sur les populations traditionnellement qualifiées d’« informelles ». El Hadji Amar Kébé estime que cette terminologie est réductrice. Selon lui, ces populations disposent déjà de leurs propres mécanismes d’organisation, d’épargne et de solidarité, notamment à travers les groupements, coopératives ou associations communautaires. L’enjeu n’est donc pas de leur imposer des produits conçus selon les standards traditionnels de l’assurance, mais de construire avec elles des solutions adaptées à leurs pratiques et à leurs capacités contributives. Pour le président de la FSSA, l’assurance inclusive ne pourra progresser que si les assureurs acceptent d’adapter leurs modèles économiques aux réalités du terrain.
Les États généraux de l’Assurance pour Tous ont précisément pour ambition de répondre à cette problématique. Les deux intervenants ont salué l’initiative portée par la FANAF, qui souhaite faire émerger un Pacte panafricain pour l’assurance inclusive. El Hadji Amar Kébé y voit un signal fort envoyé aux millions d’Africains encore exclus des mécanismes classiques de protection. Il rappelle que la très grande majorité des offres actuelles demeure destinée aux ménages disposant de revenus réguliers, laissant de côté une large partie de la population active.
Eudoxie Douya partage cette appréciation. Elle considère que le nouveau mandat de la FANAF place enfin la microassurance parmi les priorités stratégiques du secteur. Selon elle, les défis rencontrés sont largement similaires d’un marché africain à l’autre : faibles revenus, méconnaissance des produits, difficultés d’accès et absence de solutions suffisamment adaptées. Le futur Pacte pourrait ainsi établir un socle commun de principes tout en laissant à chaque marché la possibilité d’intégrer ses propres spécificités réglementaires, économiques et sociales.
En filigrane de cet entretien apparaît une conviction commune : l’assurance inclusive ne constitue plus un simple segment de marché, mais un enjeu de développement économique et social. Face aux dépenses de santé qui précipitent encore de nombreux ménages dans la précarité, les dirigeants des secteurs camerounais et sénégalais plaident pour des produits plus simples, plus transparents et financièrement soutenables. La réussite du Pacte panafricain annoncé à Cotonou dépendra désormais de la capacité des assureurs, des régulateurs et des pouvoirs publics à transformer ces engagements en solutions concrètes pour les millions d’Africains qui demeurent aujourd’hui sans couverture assurantielle.

