Entretien réalisé par Ismaila Sy, correspondant permanent à Casablanca.
Clôturée le 15 juin en à peine 24 heures, l’opération de titrisation de prêts immobiliers résidentiels (RMBS) portée par cinq filiales du Groupe Ecobank confirme l’appétit du marché pour le programme ZAKA. Dans cette interview accordée à Financial Afrik, Yedau OGOUNDELE, Directrice Générale d’AFINHAB, et Adji Sokhna M’BAYE, Directrice Générale de BOAD Titrisation, décryptent les enjeux de cette ingénierie financière au service du logement.
Le déficit en logements dans l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA) estimé à 3,5 millions d’unités, s’accroît de 800 000 chaque année sous l’effet de la pression démographique et de l’urbanisation rapide. Face à cette urgence, les mécanismes traditionnels de financement montrent leurs limites. C’est dans ce contexte que le programme ZAKA, initié par AFINHAB (anciennement CRRH-UEMOA) et structuré par BOAD Titrisation, s’impose comme une réponse.
Après une première émission inaugurale de 10 milliards de FCFA avec NSIA Banque Côte d’Ivoire, le programme vient de franchir un nouveau cap. Le compartiment « FCTC ZAKA RMBS ECOBANK CÔTE D’IVOIRE 2026-2038 », d’un montant de 4,5 milliards de FCFA, a été entièrement souscrit, le jour de son lancement. Adossée à des portefeuilles de créances prêts immobiliers résidentiels de cinq filiales du Groupe Ecobank (Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Niger, Sénégal et Togo), cette opération illustre la maturité croissante du marché financier régional. Rencontre croisée avec les deux dirigeantes à la manœuvre de cette transformation financière.
Financial Afrik : L’opération ZAKA RMBS Ecobank vient d’être clôturée en un temps record. Comment analysez-vous ce succès sur le marché régional ?
Yedau OGOUNDELE (AFINHAB) : Ce succès confirme que nous avons vu juste en initiant le programme ZAKA. Le marché financier de l’UEMOA est prêt pour des instruments sophistiqués, à condition qu’ils soient lisibles, bien structurés et générant un impact social et économique. Clôturer avant échéance une opération démontre également la confiance des investisseurs dans le modèle. C’est aussi la preuve que la titrisation n’est plus perçue comme un mécanisme complexe, mais comme un levier concret pour canaliser l’épargne vers des secteurs à fort impact, comme le logement.
Adji Sokhna M’BAYE (BOAD Titrisation) : En tant qu’arrangeur et société de gestion, nous mesurons l’évolution de la perception du risque par les investisseurs. Cette opération, structurée autour de plusieurs catégories de titres offrant différents profils de rendement et de risque, dont une tranche senior notée AAA, répond précisément à leurs attentes de diversification et de sécurité. L’engouement rapide s’explique par la qualité de la structuration et la robustesse des portefeuilles sous-jacents, constitués par cinq filiales d’un groupe bancaire de premier plan comme Ecobank.
Financial Afrik : AFINHAB, anciennement CRRH-UEMOA, a récemment dévoilé sa nouvelle identité. En quoi le programme ZAKA s’inscrit-il dans cette nouvelle dynamique institutionnelle ?
Yedau OGOUNDELE (AFINHAB) : Depuis plusieurs années, nous ne nous cantonnons plus uniquement à notre activité historique de refinancement ; nous offrons également des solutions de financements alternatifs comme la titrisation. Le changement de nom vers AFINHAB ne traduit donc pas une rupture de notre mission, qui consiste toujours à faciliter l’accès à l’habitat dans l’UEMOA, mais plutôt un changement d’échelle pour répondre à l’ampleur du déficit de logements. Il nous faut innover pour élargir notre impact. ZAKA est l’incarnation parfaite de cette ambition : repousser les frontières du financement de l’habitat en mobilisant de nouvelles ressources.
Financial Afrik : Concrètement, pourquoi recourir à la titrisation plutôt qu’aux mécanismes de refinancement traditionnels ? Quel est le rôle respectif de vos deux institutions ?
Adji Sokhna M’BAYE (BOAD Titrisation) : La titrisation permet de transformer des portefeuilles de prêts immobiliers illiquides en titres financiers négociables. Pour les banques, c’est une solution efficace pour libérer des fonds propres et dégager de la capacité pour octroyer de nouveaux crédits. Le rôle de BOAD Titrisation est d’apporter l’ingénierie financière : nous structurons l’opération, mettons en place le Fonds Commun de Titrisation de Créances (FCTC) et en assurons la gestion rigoureuse dans le temps.
Yedau OGOUNDELE (AFINHAB) : AFINHAB intervient en tant que sponsor du programme. Nous apportons notre connaissance fine du marché de l’habitat, notre capacité à fédérer l’écosystème bancaire et notre signature institutionnelle. C’est cette complémentarité entre l’expertise de structuration de BOAD Titrisation et notre ancrage sectoriel qui fait la force de ZAKA.
Financial Afrik : Cette opération implique cinq filiales du Groupe Ecobank. Quelle est la portée de cette dimension multi-pays ?
Adji Sokhna M’BAYE (BOAD Titrisation) : C’est une première historique pour le Groupe Ecobank et une avancée majeure pour notre marché. Agréger les portefeuilles de cinq pays (Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Niger, Sénégal, Togo) permet d’atteindre une taille critique et de mutualiser les coûts de structuration. Cela démontre la capacité d’un groupe bancaire régional à mobiliser plusieurs entités autour d’une solution financière commune, connectant ainsi l’épargne disponible aux besoins concrets.
Financial Afrik : On note également la présence d’investisseurs internationaux de référence, comme Proparco. Quel signal cela envoie-t-il ?
Yedau OGOUNDELE (AFINHAB) : C’est un signal fort. Après avoir été l’investisseur de référence sur la première émission de social bonds d’AFINHAB, PROPARCO impulse une nouvelle dynamique en investissant dans le programme ZAKA. La participation d’acteurs internationaux de ce calibre illustre l’appétit croissant pour des actifs africains bien structurés et porteurs d’impact social. Cela valide nos standards de gouvernance et de structuration. Attirer ces capitaux internationaux est essentiel pour combler le déficit de financement de l’habitat dans notre région.
Financial Afrik : Après NSIA Banque et Ecobank, comment envisagez-vous l’avenir du programme ZAKA et, plus largement, du financement de l’habitat dans l’UEMOA ?
Adji Sokhna M’BAYE (BOAD Titrisation) : ZAKA est une plateforme évolutive, un programme conçu pour durer. Il démontre que les marchés de capitaux peuvent répondre à des enjeux sociaux essentiels. Cette opération ouvre une voie que nous continuerons d’approfondir avec AFINHAB, pour faire de la titrisation un outil standard au service du logement.
Yedau OGOUNDELE (AFINHAB) : Le mot « ZAKA » évoque le foyer, la famille en Mooré, une langue parlée dans l’Union : des notions profondément ancrées dans nos sociétés. Notre vision est de multiplier ces opérations pour créer un véritable marché des créances hypothécaires dans l’UEMOA. Il est temps de financer autrement le logement. Avec AFINHAB, nous sommes déterminés à jouer pleinement notre rôle de catalyseur pour que chaque famille ouest-africaine puisse, à terme, accéder à un logement décent.

