Dans le débat sénégalais, le FMI cristallise passions, postures et procès d’intention. Pourtant, au-delà des slogans sur la souveraineté économique, une question demeure : quel a été le coût concret de l’absence d’accord avec l’institution ? Entre tensions budgétaires, recours plus coûteux au financement et perte de crédibilité, cette séquence mérite d’être relue à l’aune des faits. C’est à cet exercice que se livre cette analyse Lansana Gagny Sakho, expert de la gouvernance publique et de la performance institutionnelle.
Introduction
Le débat sur le FMI occupe une place disproportionnée dans l’espace public sénégalais, souvent alimenté par des perceptions plutôt que par des faits. À un moment où le pays traverse une zone de turbulence budgétaire, la question essentielle n’est plus de savoir si le FMI est utile ou non, mais de comprendre ce que son absence nous a réellement coûté. Cette analyse propose une lecture lucide de cette période, chiffres à l’appui, pour éclairer les responsabilités, les dérives et les choix qui ont façonné notre trajectoire financière. Elle invite à regarder la réalité économique en face, avec la rigueur et la transparence que la situation exige.
Un débat faussé par les perceptions
Accabler le FMI est devenu un réflexe dans notre débat public. Pourtant, une réalité s’impose : nos difficultés budgétaires ne viennent pas du FMI, mais de nos propres choix, de nos renoncements et d’une gouvernance financière qui s’est progressivement fragilisée. Pendant deux ans, nous avons voulu croire que l’absence d’accord avec le FMI était une preuve d’autonomie. En vérité, elle a surtout révélé notre vulnérabilité. Les taux d’emprunt ont grimpé, les eurobonds se sont renchéris, le service de la dette a absorbé presque toutes les recettes, et les besoins de financement ont atteint des niveaux que peu d’économies peuvent supporter sans un cadre de crédibilité externe.
Le tournant du cadrage budgétaire 2027‑2028
La révision du cadre budgétaire 2027‑2028 a confirmé cette dérive. Le déficit a été repoussé, les tensions de trésorerie se sont accentuées, les engagements mal documentés ont révélé une fragilité structurelle, et les intérêts ont dépassé des seuils qui interrogent la soutenabilité de notre trajectoire. Le FMI n’a fait qu’une chose : mettre les chiffres à plat et rappeler que la confiance ne se décrète pas, elle se démontre.
« La crédibilité macroéconomique n’est pas un slogan : c’est un actif stratégique. »
Le miroir africain : qui peut réellement se passer du FMI ?
Il est souvent avancé que certains pays africains n’ont pas de programme avec le FMI et s’en portent bien. C’est exact, mais il faut les nommer : Maroc, Botswana, Maurice, Seychelles. Ce sont les économies les mieux notées du continent, celles qui ont bâti leur stabilité sur des décennies de discipline budgétaire, de gouvernance rigoureuse, de transparence institutionnelle et de diversification économique.
Leur absence de programme n’est pas un acte de bravoure.
C’est le résultat d’une maturité financière que nous n’avons pas encore atteinte.
Et c’est précisément pour cela que la modestie et la lucidité doivent guider nos décisions.
La visite du FMI : un test de sérieux, pas une intrusion
Dans ce contexte, la visite du FMI n’a rien d’une intrusion. Elle n’est pas un rituel technique. Elle est un test de sérieux, un baromètre de confiance, un moment où le Sénégal doit montrer qu’il est capable de regarder ses chiffres en face et de corriger sa trajectoire. Les investisseurs, les agences de notation, les bailleurs et les partenaires bilatéraux scrutent ce dialogue pour évaluer le risque pays. La stabilité institutionnelle, la discipline budgétaire, la transparence des engagements et la gouvernance des entreprises publiques ne sont pas des exigences du FMI ; ce sont des exigences de la Nation elle‑même.
Conclusion : un impératif national
C’est pourquoi la signature d’un accord avec le FMI n’est pas une concession. C’est un impératif national. Et cet impératif doit être porté par le Parlement, car il engage la République dans son ensemble. Restaurer la confiance, stabiliser la trajectoire budgétaire et protéger l’avenir financier du pays exige un mandat clair, une adhésion institutionnelle forte et une volonté politique assumée. Le Sénégal doit démontrer qu’il a la capacité de tenir ses engagements, de moderniser sa gouvernance et de replacer l’intérêt national au‑dessus des calculs partisans.
Un accord avec le FMI, soutenu par le Parlement, est aujourd’hui le chemin le plus sûr vers la stabilité, la crédibilité et une souveraineté réellement assumée.
Lansana Gagny Sakho est un expert de la gouvernance publique et de la performance institutionnelle, fort de plus de vingt ans d’expérience entre secteur privé international et hautes fonctions publiques. Président du Cercle des Administrateurs Publics, il accompagne les réformes stratégiques et la modernisation financière des institutions africaines. Consultant senior et auteur, il intervient sur les enjeux de souveraineté économique et de discipline budgétaire. Il préside également le Conseil d’Administration de APIX‑SA et contribue, au sein du Centre Africain de Veille et d’Intelligence Économique (CAVIE) à structurer l’intelligence économique sur le continent. Son action vise à renforcer la crédibilité des États par la rigueur et la transparence institutionnelle.

