Par Dr Mohamed H’MIDOUCHE
Le Forum régional consacré à la chaîne de valeur du café en Afrique, tenu à Marrakech les 5 et 6 mai 2026, a rappelé une évidence trop longtemps négligée : l’Afrique ne peut plus se contenter de produire et d’exporter du café brut. Elle doit désormais mieux organiser sa filière, transformer davantage localement, renforcer le pouvoir économique des producteurs et faire du café un levier de souveraineté productive, de développement rural et d’intégration commerciale africaine.
Ayant pris part, les 5 et 6 mai 2026 à Marrakech, au Forum régional consacré à la chaîne de valeur du café en Afrique, organisé par African Coffee Hub en partenariat avec la Banque Islamique de Développement — BIsD — et l’Organisation de la Coopération Islamique — OCI —, je voudrais saluer une initiative à la fois opportune, utile et stratégique.
Ce Forum a permis de poser une question essentielle : comment faire en sorte que le café africain cesse d’être principalement une matière première d’exportation pour devenir une véritable chaîne de valeur continentale, créatrice de revenus, d’emplois, de transformation industrielle et de dignité pour les producteurs ?
La question est d’autant plus importante que le café occupe une place singulière dans l’économie agricole africaine. Il fait vivre des millions de producteurs, structure de nombreux territoires ruraux, contribue aux recettes d’exportation de plusieurs pays et porte une forte dimension sociale, culturelle et identitaire. Mais cette importance réelle contraste encore avec la faiblesse de la valeur captée localement. Trop souvent, l’Afrique produit, tandis que d’autres transforment, conditionnent, commercialisent et captent l’essentiel de la marge.
C’est précisément ce déséquilibre qu’il convient désormais de corriger.
Un potentiel africain encore insuffisamment valorisé
Les échanges de Marrakech ont rappelé que le café africain n’est pas marginal dans l’économie mondiale. L’Ouganda, désormais présenté comme le premier exportateur africain de café devant l’Éthiopie, illustre la montée en puissance du robusta africain. L’Éthiopie, quant à elle, demeure un acteur historique et symbolique majeur, berceau de l’arabica, avec une tradition caféière profondément enracinée dans son économie, ses territoires et sa culture.
Ce couple Ouganda–Éthiopie rappelle, à bien des égards, celui formé par la Côte d’Ivoire et le Ghana dans le cacao. Dans les deux cas, l’Afrique dispose de pôles de production majeurs, capables de peser sur les équilibres mondiaux, mais encore confrontés au même défi : transformer davantage sur place, mieux rémunérer les producteurs, organiser les filières, renforcer la qualité, développer des marques africaines et capter une part plus significative de la valeur ajoutée.
Le café, comme le cacao, pose ainsi une question de fond : l’Afrique doit-elle continuer à exporter principalement des produits bruts, ou peut-elle devenir un continent de transformation, de certification, de traçabilité, de commercialisation et de marques agro-industrielles fortes ?
À Marrakech, la réponse était claire : l’avenir du café africain ne se jouera pas seulement dans les plantations. Il se jouera aussi dans les coopératives, les unités de transformation, les laboratoires de qualité, les plateformes logistiques, les marchés régionaux, les mécanismes de financement, les normes sanitaires et les stratégies de marque.
Le triptyque oublié : sol, productivité et bancabilité
L’un des points que j’ai souhaité mettre en évidence lors de mes échanges tient à un triptyque trop souvent sous-estimé : la fertilité des sols, l’usage approprié des engrais et la sécurisation foncière. Ces trois dimensions conditionnent directement la productivité, la qualité du café et la capacité des producteurs à accéder au financement.
Un producteur dont le sol est mal connu, dont les intrants sont inadaptés et dont le statut foncier demeure fragile aura plus de difficultés à améliorer ses rendements, à sécuriser ses revenus, à investir dans la durée et à être considéré comme bancable. À l’inverse, une meilleure connaissance des sols, une fertilisation raisonnée, un encadrement technique de proximité et une sécurisation progressive des exploitations peuvent transformer la perception du risque agricole.
À cet égard, l’expérience marocaine en matière de cartographie de la fertilité des sols, de formation des agriculteurs et d’accompagnement technique mérite d’être regardée avec attention. Elle montre que la productivité agricole ne dépend pas uniquement de la volonté des producteurs, mais aussi de l’écosystème scientifique, technique, financier et institutionnel qui les entoure.
Le café africain ne pourra progresser durablement que si les petits producteurs cessent d’être considérés comme des acteurs isolés et vulnérables, pour devenir les premiers maillons d’une chaîne organisée, financée, accompagnée et valorisée.
Financer toute la chaîne de valeur
La présence de la BIsD à ce Forum est particulièrement significative. Elle rappelle que la question du café africain n’est pas seulement agricole ; elle est aussi financière, industrielle, commerciale et institutionnelle.
Le financement de la filière ne peut plus se limiter à des appuis ponctuels ou à des interventions fragmentées. Il doit couvrir l’ensemble de la chaîne : production, encadrement technique, structuration des coopératives, stockage, transformation locale, certification, emballage, accès aux marchés, digitalisation, logistique et promotion commerciale.
Les coopératives doivent, en particulier, être mieux capitalisées. Beaucoup manquent de fonds de roulement, de capacités de gestion, d’outils de traçabilité et d’accès au crédit. Or, sans coopératives solides, il est difficile d’organiser les producteurs, d’améliorer la qualité, de négocier de meilleurs prix, de mutualiser les équipements et de construire une offre africaine crédible.
La bancabilité de la filière café suppose donc de mieux articuler plusieurs instruments : lignes de crédit adaptées, garanties partielles, financement islamique, mécanismes de partage du risque, appui aux PME agro-industrielles, plateformes numériques et accompagnement technique. C’est dans cette articulation que les banques de développement, les institutions régionales, les banques commerciales, les coopératives et les États peuvent jouer un rôle déterminant.
De la matière première à la marque africaine
Le défi du café africain n’est pas seulement de produire plus. Il est de produire mieux, de transformer davantage et de vendre autrement.
Un café africain mieux valorisé suppose une montée en gamme. Cela implique la qualité, la traçabilité, la certification, la différenciation des terroirs, la promotion de l’origine, la transformation locale et le développement de marques capables de parler aux marchés africains et internationaux.
Il ne suffit plus que le café africain soit présent dans les chaînes mondiales. Il faut qu’il y soit reconnu, identifié, différencié et mieux rémunéré. Les consommateurs accordent de plus en plus d’importance à l’origine, aux conditions de production, à l’impact environnemental, à la rémunération des producteurs et à l’authenticité des produits. L’Afrique dispose ici d’un avantage narratif considérable, à condition de le traduire en stratégie commerciale.
La consommation africaine elle-même doit également être encouragée. Le continent produit du café, mais en consomme encore relativement peu par rapport à son potentiel démographique, urbain et culturel. L’émergence de classes moyennes africaines, de cafés urbains, de jeunes entrepreneurs et de nouvelles habitudes de consommation peut ouvrir un marché continental important, notamment dans le cadre de la ZLECAf.
Tanger Med : un atout stratégique pour la valorisation du café africain
Dans cette perspective, le Maroc dispose d’un atout stratégique majeur : Tanger Med. Par sa connectivité maritime internationale, son positionnement à l’interface de l’Afrique, de l’Europe, de la Méditerranée et de l’Atlantique, ainsi que par l’écosystème logistique et industriel qu’il a progressivement structuré, ce port peut devenir un véritable pôle d’agrégation, de tri, de contrôle qualité, de labellisation et de redistribution du café africain vers les marchés internationaux.
Une telle plateforme permettrait de mieux organiser les flux en provenance des pays producteurs, de renforcer la traçabilité, de faciliter la certification, d’améliorer le conditionnement et de donner davantage de visibilité aux cafés africains sur les marchés à forte valeur ajoutée. À terme, Tanger Med pourrait ainsi contribuer à faire du Royaume du Maroc non seulement un hub logistique, mais aussi une plateforme africaine de valorisation, de transformation légère, de commercialisation et de projection internationale du café africain.
La ZLECAf comme levier de transformation
La Zone de libre-échange continentale africaine offre une opportunité majeure pour repenser la filière café. Elle peut permettre de dépasser la fragmentation actuelle des marchés, de faciliter les échanges intra-africains, de promouvoir des normes communes, de renforcer les chaînes logistiques régionales et de soutenir l’émergence d’unités de transformation compétitives.
L’enjeu est de passer d’une logique de pays producteurs isolés à une logique de chaîne de valeur africaine intégrée. Certains pays disposent d’une forte production, d’autres d’avantages logistiques, d’autres encore de capacités industrielles, financières ou commerciales. L’intégration régionale doit permettre de combiner ces atouts au lieu de les laisser dispersés.
Dans cette perspective, le café peut devenir un cas d’école pour la ZLECAf : une filière concrète, visible, porteuse d’emplois ruraux, de transformation industrielle, de commerce intra-africain et de montée en gamme.
De la Déclaration de Marrakech aux suites opérationnelles
Le Forum de Marrakech ne s’est pas limité à un échange de vues. Il s’est conclu par une Déclaration finale qui donne à cette rencontre une portée plus opérationnelle. Parmi les orientations importantes évoquées figure le projet de création, au Nigeria, d’un Centre régional africain de recherche, de démonstration et de formation sur le café.
Cette initiative mérite une attention particulière. Si elle est dotée d’une gouvernance solide, de ressources durables et de partenariats scientifiques crédibles, elle pourrait devenir, pour le café africain, un pôle de référence comparable, dans son esprit, à ce que représente l’ICARDA pour l’agriculture des zones arides. Il ne s’agirait pas seulement d’une infrastructure technique, mais d’un véritable bien public régional, au service de la recherche appliquée, de l’innovation variétale, de la formation, de la résilience climatique et du transfert de technologies vers les producteurs, les coopératives et les pays africains producteurs de café.
L’intérêt d’un tel Centre est majeur. La transformation du café africain ne dépend pas uniquement du financement ou de la logistique. Elle dépend aussi de la recherche, de la qualité du matériel végétal, de la fertilité des sols, des pratiques post-récolte, de la maîtrise des normes, de la formation des jeunes et des femmes, ainsi que de la capacité des producteurs à accéder à des technologies adaptées.
Au-delà de cette perspective, la Déclaration de Marrakech invite à passer d’une logique de recommandations générales à une logique de suivi, de coordination et de projets concrets. L’enjeu est désormais de transformer les orientations retenues en programmes opérationnels : projets bancables, mécanismes de financement adaptés, renforcement des capacités, amélioration de la qualité, accompagnement des coopératives et meilleure intégration des producteurs dans la chaîne de valeur.
La valeur ajoutée de cette rencontre se mesurera désormais à sa capacité à transformer l’élan du Forum de Marrakech en actions concrètes, suivies et durables, au bénéfice des producteurs, des coopératives et des pays africains engagés dans la valorisation de leur café.
Conclusion : faire voyager le café africain en valeur
Au fond, le débat sur le café africain dépasse largement la filière elle-même. Il renvoie à une question plus large : comment l’Afrique peut-elle mieux maîtriser ses ressources, ses productions, ses chaînes de valeur et ses revenus ?
Pendant trop longtemps, le continent a été intégré à l’économie mondiale par le bas : exportation de matières premières, faible transformation locale, dépendance aux cours internationaux, vulnérabilité des producteurs et captation externe de la valeur. Le café offre aujourd’hui l’occasion de corriger cette trajectoire.
Cette correction ne se fera pas par des slogans. Elle exigera du travail institutionnel, de la discipline économique, de la rigueur technique, de l’investissement patient et une meilleure organisation collective. Elle exigera surtout que les producteurs soient placés au centre de la stratégie, et non à sa périphérie.
L’Afrique dispose des terroirs, des producteurs, de l’histoire, de la demande potentielle et des marchés. Elle dispose aussi, de plus en plus, des institutions capables d’accompagner cette transformation. Ce qui manque encore, c’est l’alignement durable entre la production, la transformation, le financement, la logistique, la qualité et la commercialisation.
C’est pourquoi l’initiative portée à Marrakech avec l’appui de la BIsD et de l’OCI mérite d’être prolongée et suivie avec rigueur. Le café africain ne doit plus seulement voyager en sacs. Il doit voyager en valeur, en identité, en marque, en emplois et en souveraineté. C’est à cette condition qu’il deviendra non seulement une richesse agricole, mais un véritable levier de transformation économique pour l’Afrique.
Par Dr Mohamed H’MIDOUCHE
Économiste, auteur et ancien banquier international
Sources:
FAOSTAT. (2024). Coffee, green: Production by country. Food and Agriculture Organization of the United Nations.
International Coffee Organization. (2023). Coffee report and outlook: December 2023. ICO.
Reuters. (2025, March 26). Uganda’s February coffee exports jump 28% y/y on high prices.
Banque Islamique de Développement, Organisation de la Coopération Islamique, & African Coffee Hub. (2026). Forum régional sur la chaîne de valeur du café en Afrique, Marrakech, 5–6 mai 2026 : Documents de travail et Déclaration finale.
African Continental Free Trade Area Secretariat. (2024). The AfCFTA and the development of regional value chains in Africa.
ICARDA. (2025). Science for resilient livelihoods in dry areas. International Center for Agricultural Research in the Dry Areas.MAP News. (2026, May 5). Marrakech: Rencontre dédiée au lancement du Programme Régional pour le développement de la Chaîne de Valeur du Café. https://www.mapexpress.ma/actualite/economie-et-finance/marrakech-rencontre-dediee-au-lancement-du-programme-regional-developpement-chaine-valeur-du-cafe/

