À Nairobi, le 10 mai à la veille du sommet Africa Forward, Emmanuel Macron a tenté un exercice devenu rare dans les relations franco-africaines : parler d’Afrique sans condescendance apparente, sans nostalgie coloniale assumée et surtout sans la vieille grammaire du « pré carré ». Le président français revendique désormais une autre doctrine : celle d’un partenariat d’égal à égal, d’une Afrique pensée comme un continent stratégique et non plus comme une périphérie francophone sous influence.
« Nous sommes les vrais panafricanistes », lance-t-il dans une formule volontairement provocatrice. Une phrase qui, à elle seule, résume le repositionnement idéologique de Paris. Car derrière cette déclaration se joue une bataille bien plus large : celle de la place de la France dans une Afrique qui change de centre de gravité, diversifie ses alliances et revendique désormais sa souveraineté diplomatique, militaire, économique et culturelle.
Le discours est construit autour d’une rupture assumée. « Je n’ai jamais considéré l’Afrique francophone comme un pré carré », affirme Macron, renvoyant à son discours de Ouagadougou de 2017, devenu depuis le texte fondateur de sa doctrine africaine. Dans cette nouvelle narration, l’Afrique n’est plus une succession d’anciennes colonies mais « un continent », jeune, dynamique, stratégique, doté d’« un dividende démographique extraordinaire » et désormais regardé comme un futur centre de croissance mondiale.
Le changement de ton est notable. Paris reconnaît implicitement la fin d’un cycle. Celui des bases militaires omniprésentes. Celui des réseaux d’influence opaques. Celui d’une diplomatie verticale où la France dictait les priorités sécuritaires et économiques. « Vous ne voulez plus de la France pour combattre le terrorisme ? Très bien, on prend acte », dit Macron au sujet du Sahel. Une phrase lourde de signification. Elle entérine la fin du logiciel interventionniste français dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.
Mais ce discours est aussi une tentative de reconquête. Car la France sait qu’elle recule. Sur le plan économique, son poids commercial en Afrique est désormais largement concurrencé par la Chine, la Turquie, les Émirats arabes unis, l’Inde ou encore la Russie. Sur le plan symbolique, l’image française a subi une dégradation profonde dans le Sahel francophone. Et sur le terrain géopolitique, Paris n’est plus le partenaire incontournable qu’elle fut durant plusieurs décennies.
D’où cette insistance sur un « partenariat équilibré ». Macron cite le Bénin, le Nigeria, le Ghana ou encore le Gabon comme exemples d’une relation « totalement réinventée », fondée sur la culture, le sport, l’économie, les industries créatives ou encore les nouvelles coopérations sécuritaires. Il met également en avant les restitutions culturelles africaines, longtemps promises puis repoussées, désormais présentées comme la preuve concrète d’un changement de paradigme.
Le président français tente ainsi de déplacer le centre de la relation : moins militaire, davantage économique et sociétale ; moins paternaliste, plus horizontale ; moins francophone, plus continentale. En somme, une France qui ne parlerait plus seulement à « son » Afrique mais à l’Afrique tout entière.
Reste une question essentielle : l’Afrique croit-elle encore aux promesses françaises ?
Car sur le continent, beaucoup voient encore un écart entre les mots et les actes. Les discours de refondation se succèdent depuis plus d’une décennie sans toujours modifier les structures profondes de la relation. La critique du « pré carré » ne suffit pas à effacer les mémoires, les asymétries économiques ou les ambiguïtés stratégiques.
Pour autant, il serait erroné de minimiser l’importance de ce moment. Le fait même qu’un président français soit désormais obligé de justifier publiquement sa relation avec l’Afrique traduit déjà un basculement historique. Autrefois, Paris parlait à l’Afrique. Désormais, elle doit convaincre l’Afrique.
Et peut-être est-ce là la vraie nouveauté.
Car le centre de gravité du dialogue s’est déplacé. L’Afrique n’attend plus qu’on la protège ou qu’on la guide ; elle exige qu’on la respecte, qu’on l’écoute et qu’on la considère comme une puissance politique, démographique et économique en devenir.
En proclamant à Nairobi que « l’Afrique est un continent » et non un ensemble de dépendances francophones, Emmanuel Macron reconnaît finalement une évidence que beaucoup, à Paris, ont mis du temps à accepter : l’Afrique n’est plus un terrain d’influence. Elle devient un espace de concurrence mondiale et surtout un acteur de sa propre histoire.
La France tente de s’y adapter. L’Afrique, elle, a déjà commencé à tourner la page.

