Au terme d’une mission de contrôle dans les régions de l’Adamaoua et de l’Est du Cameroun, le directeur général de la Société nationale des Mines (Sonamines), Serge Hervé Boyogueno, livre à Financial Afrik une lecture sans concession de l’état réel de l’exploitation aurifère artisanale et semi-mécanisée. Seuils de production non atteints, insolvabilité latente de plusieurs opérateurs, carences environnementales, opacité persistante dans la commercialisation de l’or et ambition de constituer un stock stratégique national, le patron de la Sonamines nous détaille les enjeux financiers, réglementaires et souverains d’une réforme minière désormais entrée dans sa phase d’exécution.
Propos recueillis par Bernard Bangda
Monsieur le directeur général, aujourd’hui (1er juin 2026, NDLR), vous venez de collecter 175 grammes d’or au titre de l’impôt synthétique minier libératoire pour le mois de mai 2026, sur le site de Garga Mining. Quelle analyse faites-vous de cette production ?
Il faudrait commencer par dire que nous sommes venus mettre en application les instructions du ministre des Mines, qui a fixé un seuil de production en fonction du nombre de bols utilisés par les opérateurs semi-mécanisés.
Effectivement, comme vous l’avez dit, sur le site de la société Garga Mining, à Batouri, les registres de production que nous avons trouvés sur place montrent que la société est de nouveau en activité après une période d’arrêt. Elle a repris ses activités depuis le 10 avril 2026. Depuis lors, elle a procédé à cinq lavages, pour une production de 608 grammes au mois de mai 2026, soit un impôt synthétique minier libératoire et un droit de sortie de 175 grammes pour le compte de l’État.
À l’analyse, nous retenons que l’opérateur n’a pas atteint le seuil minimum de production, fixé à 5 kilogrammes. En venant ici, nous nous attendions à récupérer un impôt synthétique minier libératoire et un droit de sortie d’au moins 1 473 grammes. En ne récupérant que 175 grammes, nous considérons que Garga Mining reste redevable envers l’État du Cameroun d’un peu plus de 1 200 grammes, que nous allons consigner comme dette dans les registres.
À la fin du mois de juin, nous nous assurerons de prélever ces 1 473 grammes, ainsi que la dette consignée à ce jour. En quittant ce site, nous allons rendre compte à Monsieur le ministre des Mines de l’état de la collecte effectuée ce jour.
Quel est le sort réservé aux sociétés qui ne parviendront pas à atteindre le seuil de production fixé par le gouvernement camerounais ?
Comme je viens de le dire, nous allons rendre compte à Monsieur le ministre des Mines afin qu’une décision soit prise à son niveau. Vous savez, le rôle de la Sonamines, c’est de suivre la production et de collecter l’impôt synthétique minier libératoire ainsi que le droit de sortie. Si une société ne parvient pas à atteindre le seuil minimum ni à respecter l’engagement pris devant le ministre des Mines, nous en faisons le constat et nous lui rendons compte afin que des mesures soient prises.
Quel premier bilan faites-vous de cette descente sur le terrain ?
Sur le terrain, parmi les sociétés minières que nous avons visitées, aucune n’a été capable d’atteindre le seuil minimum fixé par le ministre des Mines. Par ailleurs, à ce jour (2 juin, NDLR), nous avons trouvé deux sociétés à l’arrêt. Ici, nous sommes sur le site de la société Alpha Mining, qui opère depuis 2019. Elle a travaillé pendant une partie du mois de mai 2026. Nous sommes donc venus mettre en application les instructions du ministre des Mines pour relever l’impôt synthétique minier libératoire (ISML) et le droit de sortie (DS).
Partout où nous sommes passés, puisque le seuil de production est fixé en fonction du nombre de bols utilisés par les entreprises minières, celles-ci évoquent des difficultés à l’atteindre afin de s’acquitter de l’ISML et du DS. Elles nous demandent si elles sont tenues de s’en acquitter alors même qu’elles ne réussissent pas à travailler tous les jours. Nous n’avons, à ce stade, aucune réponse à ces préoccupations. Ce que nous leur disons, c’est que, sauf instruction contraire, même si elles ne travaillent que deux jours dans le mois, elles doivent s’organiser pour produire le minimum de 5 kilogrammes instruit par le ministre des Mines. Quelle que soit la durée de leur activité mensuelle, la Sonamines viendra toujours prélever 28,75 % de leur production, en fonction du nombre de bols de chaque société.
Ces capacités de production contrastent avec ce que l’on observe sur le plan environnemental, où les dégâts sont visibles. Que leur dites-vous à ce sujet ?
Vous faites effectivement le bon constat. Les capacités de production des sociétés minières visitées contrastent véritablement avec les dégâts que vous pouvez observer sur l’environnement. Il n’y a qu’à regarder ce que vous voyez derrière moi.
Ce que nous leur disons, c’est que, bien qu’ayant obtenu des autorisations d’exploitation artisanale semi-mécanisée, elles doivent nous produire l’étude d’impact environnemental et le certificat de conformité environnementale, qui sont des pièces à verser à leur dossier de demande d’autorisation. Par ailleurs, elles doivent absolument nous présenter le plan de gestion et de réhabilitation de l’environnement puisque, pour la plupart d’entre elles, elles se sont acquittées des 63 millions de FCFA représentant la caution de réhabilitation de l’environnement.
Mais je puis vous dire que, depuis le début de notre mission, aucune société n’a été capable de nous présenter un plan de gestion et de réhabilitation de l’environnement. Aucune ne nous a présenté une étude d’impact environnemental. Aucune ne nous a présenté un certificat de conformité environnementale. Pourtant, il faut bien souligner que les dégâts qu’elles causent à l’environnement sont incommensurables.
Toujours au sujet de l’environnement, où en est la Sonamines dans la mise en œuvre des projets de réhabilitation, notamment avec la société Moonlight Mining Restoration (MMR) et l’Organisation internationale du bambou et du rotin ?
Avec MMR, les discussions sont en cours avec le gouvernement camerounais. Dans le cadre de ce projet, nous avons identifié un site pilote dans la zone de Bétaré-Oya. Les échanges portent sur la possibilité d’obtenir les droits de propriété sur ce site. Une fois que les conditions seront réunies avec la partie gouvernementale, puisque les financements sont déjà disponibles pour ce projet, nous allons le matérialiser sur le terrain.
S’agissant de la seconde structure, l’Organisation internationale du bambou et du rotin (INBAR), nous avons travaillé avec le ministère des Relations extérieures sur un projet de mémorandum d’entente (MoU) qui, Dieu merci, a aujourd’hui été validé par la présidence de la République.
Nous sommes en train de peaufiner les modalités de signature de ce MoU avec la partie chinoise. Nous espérons qu’il sera signé dans les tout prochains jours et que le projet pourra être déployé.
Il faut dire que ce projet avec INBAR repose sur deux axes stratégiques. Il s’agit d’abord de planter du bambou sur toutes les zones ayant fait l’objet d’une exploitation, parce que le bambou a ceci de particulier qu’il absorbe les substances nocives présentes dans le sol. Le deuxième axe consiste à préparer l’après-mine, puisque l’activité minière peut s’arrêter à tout moment. Il faudrait que les artisans soient reconvertis vers l’utilisation du bambou et du rotin pour une nouvelle activité.
Pour cela, nous allons bénéficier de la formation et de l’accompagnement de la partie chinoise, qui possède une très grande expérience dans le domaine de l’utilisation du bambou et du rotin.
Évoquons à présent la commercialisation de l’or, notamment la situation des bureaux d’achat. Qu’est-ce qui est prévu pour leur formalisation ?
Pour les bureaux d’achat, il faut d’emblée lever une ambiguïté : l’expression « bureau d’achat », consacrée dans la loi de 2016 pour agréer les personnes morales et physiques à mener des activités d’achat et de commercialisation de l’or et du diamant, n’existe plus.
Dans le cadre de la loi de 2023, le bureau d’achat ne concerne plus l’or ni le diamant. Il a été remplacé par le « comptoir de commercialisation ». On parle désormais de « bureau d’achat » pour l’achat de toutes les autres substances, à l’exception de l’or et des substances précieuses et semi-précieuses.
La problématique qui se pose, c’est que certaines personnes estiment que la Sonamines fait concurrence aux acheteurs. Elles pensent, à tort, qu’en conséquence, la Sonamines refuse de leur délivrer des agréments pour les comptoirs de commercialisation.
À ce propos, nous disons que l’arsenal juridique qui crée et organise la Sonamines la consacre comme comptoir unique. D’après la vision du chef de l’État, la Sonamines est la seule entité autorisée et habilitée à acheter et à commercialiser l’or et le diamant au Cameroun.
C’est la raison pour laquelle, jusqu’à ce jour, cette entité peut bénéficier du concours de sous-traitants que sont les collecteurs. Ainsi, nous avons attribué des autorisations d’exercer à plus de 34 collecteurs. Nous travaillons donc avec eux, mais nous n’agréons pas de comptoirs de commercialisation pour deux raisons.
Premièrement, nous voulons voir clair dans l’activité qui se mène actuellement, parce qu’il existe 105 bureaux d’achat relevant de l’ancienne loi. Cela signifie que 105 personnes sont autorisées à poursuivre les activités d’achat et de commercialisation de l’or. Or, nous n’avons aucune visibilité sur leurs activités.
Pour l’année 2024, c’est zéro gramme d’or exporté officiellement, contre 8,2 tonnes d’or enregistrées à Dubaï. Nous comprenons que les titulaires de ces bureaux d’achat utilisent ces structures pour blanchir l’or acheté au Cameroun à Dubaï. Pour l’année 2025, ce n’est pas différent : 3,8 kg d’or exportés officiellement, contre 12,2 tonnes enregistrées à Dubaï.
Voilà pourquoi nous avons décidé de ne pas délivrer d’agréments pour les comptoirs de commercialisation. En revanche, nous invitons tous ceux qui détiennent de l’or à venir le vendre à la Sonamines afin qu’elle puisse permettre à l’État de constituer son stock d’or stratégique. Nous sommes disposés à racheter la totalité des stocks d’or détenus par des particuliers afin de permettre à l’État de disposer de ce stock stratégique, qui constitue un outil fondamental pour soutenir notre économie, soutenir les emprunts de l’État à l’extérieur et, pourquoi pas, réduire son taux d’endettement extérieur.
Donc, une fois de plus, la Sonamines n’attribuera pas d’agrément de comptoir de commercialisation, mais elle est disposée à racheter la totalité de l’or détenu par des individus, des bureaux d’achat, des collecteurs, des artisans ou des opérateurs de l’exploitation artisanale. C’est le mécanisme retenu.

