Trois semaines avant l’élection présidentielle du 25 octobre 2025, le président Alassane Ouattara annonçait un prix bord champ historique de 2 800 FCFA le kilogramme pour la campagne cacao 2025-2026. Présentée comme une victoire pour les producteurs, cette décision allait pourtant précipiter la filière dans l’une des plus graves crises de commercialisation de son histoire récente.
C’est l’une des principales conclusions du rapport « Filière cacao Côte d’Ivoire : Anatomie d’une crise (2012-2026) » publié par AfroInvest et signé par Marcelin Dev. L’étude revient en détail sur ce qui apparaît aujourd’hui comme le grand paradoxe du cacao ivoirien : un prix record annoncé au sommet du marché mondial, mais devenu intenable quelques semaines plus tard.
Contrairement à certaines critiques formulées a posteriori, le prix de 2 800 FCFA n’était pas arbitraire. Il découlait mécaniquement du système ivoirien de commercialisation mis en place après la réforme de 2011. Le Conseil Café-Cacao avait vendu par anticipation près de 80 % de la récolte à un prix moyen de 4 149 FCFA le kilogramme, permettant théoriquement de garantir aux producteurs environ 60 % de cette valeur conformément aux règles du système.
À ce moment-là, les cours mondiaux du cacao évoluaient encore à des niveaux historiquement élevés, alimentés par les mauvaises récoltes en Côte d’Ivoire et au Ghana ainsi que par un déficit mondial estimé à près de 489 000 tonnes. Les marchés semblaient alors valider la décision des autorités ivoiriennes.

Mais le marché a changé de direction avec une brutalité rare.
Quelques semaines après l’ouverture de la campagne, les cours internationaux ont commencé à décrocher. Les perspectives d’un retour de la production mondiale, les prises de bénéfices spéculatives et les anticipations d’excédents futurs ont provoqué une chute spectaculaire des prix. Pour de nombreux opérateurs, acheter du cacao à 2 800 FCFA le kilogramme alors que le marché mondial se rapprochait de niveaux équivalents à 1 600 FCFA devenait économiquement impossible.
Le système s’est alors retrouvé piégé par sa propre logique.
Les exportateurs et négociants devaient choisir entre honorer des contrats devenus fortement déficitaires ou rompre leurs engagements. Beaucoup ont opté pour la seconde solution. La conséquence a été immédiate : les flux commerciaux se sont grippés, les stocks se sont accumulés et près de 200 000 tonnes de cacao se sont retrouvées bloquées dans les entrepôts et les ports d’Abidjan et de San Pedro.
Le paradoxe est que la décision présidentielle n’était pas, selon le rapport AfroInvest, une promesse électorale déconnectée des réalités économiques. Elle reposait au contraire sur les règles mêmes du système de stabilisation ivoirien. Mais ce système a été conçu pour absorber les fluctuations habituelles des marchés, non un retournement aussi violent après une envolée historique des cours.
La crise qui s’ensuivit a finalement obligé l’État à intervenir massivement pour préserver les revenus des producteurs. Selon AfroInvest, les autorités ont mobilisé environ 231 milliards de FCFA pour soutenir la campagne intermédiaire 2025-2026 et maintenir artificiellement un niveau de rémunération supérieur à celui qu’aurait imposé le marché.
Au-delà du cas ivoirien, l’épisode constitue un cas d’école pour les pays dépendants des matières premières. Il montre qu’un système de stabilisation, même sophistiqué, ne peut totalement s’affranchir des réalités du marché mondial lorsque les retournements deviennent extrêmes.
Pour les auteurs du rapport, la véritable leçon de la crise n’est pas tant celle du niveau du prix garanti que celle de la dépendance persistante de la Côte d’Ivoire aux cours internationaux du cacao. Tant que le premier producteur mondial continuera d’exporter l’essentiel de sa production sous forme brute, il restera exposé aux cycles d’euphorie et de correction qui caractérisent les marchés des matières premières.
Le prix record de 2 800 FCFA restera ainsi comme l’un des paradoxes économiques majeurs du cacao ivoirien : une décision rationnelle au moment où elle a été prise, mais devenue en quelques semaines le symbole des limites d’un modèle confronté à la brutalité des marchés mondiaux.
Encadré : le paradoxe en chiffres
Le chifre
2 800 FCFA/kg : prix record annoncé par Alassane Ouattara en octobre 2025.
Le paradoxe
Le prix était conforme aux règles du système ivoirien de ventes anticipées.
La conséquence
Près de 200 000 tonnes de cacao bloquées lorsque les cours mondiaux se sont effondrés.
La facture
231 milliards FCFA mobilisés par l’État pour soutenir la filière.

