En marge des Assemblées générales de Shelter Afrique Development Bank organisées du 9 au 11 juin à Rabat, Lionel Zinsou, président du Conseil d’administration de l’institution, a accordé un entretien à Financial Afrik. L’occasion de revenir sur les les ambitions de la banque après sa transformation, l’enjeu du financement du logement en Afrique et le rôle particulier du Maroc, « référence continentale en matière de politique de l’habitat et de financement du logement social ».
Quelles sont vos impressions au terme de ces assemblées tenues sur trois jours ?
Écoutez, ce furent trois jours très riches parce que nous sommes dans un pays, le Maroc, qui possède une grande expérience dans ce domaine. Il y a d’ailleurs eu des visites de réalisations de logements modernes et accessibles aux populations. C’est à la fois un progrès économique, un progrès social et un progrès en matière de bien-être. C’est certainement l’un des pays qui permet le plus d’échanges sur les bonnes pratiques africaines. Et il y a de plus en plus de bonnes pratiques africaines. Nous avons également bénéficié de la présence d’experts sur ces sujets, ainsi que de présentations sur les politiques publiques. Vous savez, lorsque ShelterAfrique a été créée comme institution de soutien au logement social, l’Afrique comptait environ 500 millions d’habitants. Aujourd’hui, nous sommes près de 1,5 milliard. Pour tous les pays africains, il s’agit donc d’un enjeu extrêmement important. La demande est très forte. On estime qu’il manque probablement près de 70 millions de logements décents sur le continent. Certains pays sont parvenus à éradiquer les bidonvilles. D’autres n’y sont pas encore arrivés. Dans certains cas, le phénomène progresse même, en raison d’une démographie très dynamique et de moyens limités consacrés aux politiques sociales. Une institution comme Shelter Afrique peut aujourd’hui annoncer qu’avec le soutien de ses 44 pays membres et de ses deux grandes institutions financières actionnaires, la Banque africaine de développement et Afreximbank, nous sommes en train de doubler notre capital. Grâce à cela, nous pouvons accéder davantage aux marchés financiers. Concrètement, en l’espace d’un an, nous allons augmenter nos ressources de près de 300 millions de dollars. Cela représente pratiquement un doublement de nos fonds propres et un triplement de notre bilan. C’est une transformation majeure. Aujourd’hui, nous pouvons accompagner les États à hauteur de 100 millions de dollars par an. Demain, grâce à notre programme d’accès aux marchés financiers, notamment à travers la Bourse de Nairobi, la Bourse régionale d’Abidjan et d’autres places financières africaines, nous pourrons mobiliser davantage de ressources en monnaie locale.
C’est essentiel, car cela permet d’éviter les risques de change liés au dollar ou à l’euro et de financer les projets en shilling kényan, en shilling tanzanien, en franc CFA, en naira ou dans d’autres monnaies africaines. Avec davantage de fonds propres, nous pouvons mobiliser davantage d’épargne et mettre plus de ressources à la disposition des États. Il y avait d’ailleurs une forte représentation du secteur privé lors de ces travaux, car le financement du logement nécessite également des ressources hybrides. Le Maroc est particulièrement intéressant à cet égard. Le pays compte de nombreux promoteurs immobiliers très actifs sur le marché national mais également dans plusieurs pays africains, notamment en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Il existe ici une véritable expertise. Il n’y a pas que les acteurs publics. Bien sûr, ceux-ci restent dominants parce que le logement est aussi une question sociale. Mais il est possible de construire des logements abordables, de qualité et financièrement viables. Pour cela, Shelter Afrique, qui augmente actuellement ses capacités grâce au soutien de ses actionnaires, devra encore multiplier ses moyens par cinq ou par dix si nous voulons agir à l’échelle du continent. Et nous ne sommes nous-mêmes qu’un élément d’un ensemble beaucoup plus vaste. Il y a la Banque africaine de développement, les banques locales et régionales, la BOAD, la TDB et de nombreuses autres institutions.
À l’échelle du continent, les institutions publiques de développement doivent travailler ensemble et atteindre une taille critique.
Quel est aujourd’hui le rôle d’un pays comme le Maroc dans cette dynamique ?
Le Maroc possède une expérience unique. C’est aujourd’hui le pays qui finance le plus de logements sur l’ensemble du continent africain en termes de mobilisation financière. Les banques marocaines, qu’elles soient publiques ou privées, sont les plus actives dans le financement du logement sous toutes ses formes. Vous avez des projets très visibles à Marrakech, destinés à une clientèle internationale fortunée, mais vous avez aussi l’une des rares expériences totalement réussies d’éradication des bidonvilles.
Le Maroc couvre ainsi tout le spectre, du logement haut de gamme au logement social. Cela traduit une société qui a réussi à construire un modèle plus inclusif. Dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne, il demeure très difficile pour un citoyen d’obtenir un crédit logement auprès d’une banque, surtout lorsqu’il dispose de faibles revenus ou travaille dans le secteur informel. Lorsqu’on ne fait pas partie des catégories les plus favorisées, l’accès au logement reste compliqué. C’est pourquoi nous regardons avec attention les expériences réussies du Maroc, mais aussi celles de l’Afrique du Sud ou de l’Égypte. Ces pays démontrent qu’il est possible de bâtir des systèmes où les banques financent réellement le logement, y compris le logement social, grâce à des mécanismes de location-vente ou de financement sur vingt à trente ans compatibles avec les revenus des ménages.
Nous avons remarqué que les anglophones sont très présents au sein de l’institution. Comment éviter une dualité entre francophones et anglophones comme on peut parfois l’observer dans d’autres institutions africaines ?
Je crois qu’il faut relativiser cette perception. Si vous regardez les principales économies africaines en termes de produit intérieur brut, le Nigeria arrive en tête, suivi notamment de l’Afrique du Sud et de l’Égypte. Aucun de ces pays n’est francophone. Ces pays représentent à eux seuls plusieurs centaines de millions d’habitants. Le Nigeria compte plus de 220 millions d’habitants. L’Égypte en compte plus de 110 millions, tout comme l’Éthiopie.
À titre de comparaison, mon pays, le Bénin, compte environ 15 millions d’habitants. Il faut donc éviter de réduire le débat à une opposition entre francophones et anglophones. La réalité est que la majorité de la population africaine vit dans des pays où l’anglais est largement utilisé comme langue de travail.
Mais l’Afrique est plurielle. Il existe un espace anglophone, un espace francophone, un espace arabophone et un espace lusophone. Nous travaillons tous ensemble. Pour nous, ce qui compte avant tout, ce sont les besoins des populations et les dynamiques économiques. D’ailleurs, la vraie richesse linguistique de l’Afrique ne se limite pas aux langues héritées de la colonisation. Ce qui est important, c’est la progression du swahili, du yoruba, du lingala, du wolof et de nombreuses autres langues africaines. À mes yeux, il est plus pertinent de s’interroger sur l’essor des grandes langues africaines que de se demander si les institutions privilégient les anglophones ou les francophones.Cen’est pas cela qui définit notre identité, et ce n’est certainement pas ainsi que nous travaillons.

