Par Philippe Gillet, Chief Science Officer du groupe SICPA
C’est l’un des enjeux les plus méconnus du continent. Et pourtant, le déficit systémique de traçabilité des produits bruts et manufacturés issus d’Afrique est un frein absolu à la construction d’« une économie de la confiance » et à une collecte efficace des recettes fiscales, selon Philippe Gillet, Chief Science Officer du groupe SICPA, l’un des leaders mondiaux de la traçabilité, et co-auteur d’un rapport sur « l’accompagnement des transitions énergétique, alimentaire et de santé en Afrique ».
Des pertes financières colossales pour l’Afrique
Quelques chiffres. En Afrique, plus de 30 % des médicaments vendus sont des produits contrefaits, entraînant la mort de 200 000 enfants par an, tout en causant de puissantes dégradations environnementales quand ils sont rejetés dans la nature. Un chiffre d’autant plus inquiétant que le nombre de maladies est appelé à croître dans les décennies à venir, notamment à cause du réchauffement climatique et que le manque de traitement adapté pourrait causer de sérieux dommages humains. La fraude priverait l’industrie alimentaire de 30 à 40 milliards de dollars de recettes par an. Et battrait, sur le continent, tous les records : « La fraude à la nourriture affecte particulièrement de nombreux pays africains et ces atteintes concernent autant des aliments contrefaits, parfois toxiques pour la santé, que des mécanismes frauduleux d’import/export », affirme le rapport, qui ajoute aussi que « toutes les régions d’Afrique sont concernées par la fraude aux produits agroalimentaires ». Côté pêche, 26 millions de tonnes de ressources halieutiques sont, tous les ans, pêchées illégalement et hors de tout cadre réglementaire.
Aucun segment de l’économie n’échappe à ce phénomène. L’énergie n’est logiquement pas en reste. 133 milliards de dollars de carburants sont, chaque année, volés, falsifiés ou escroqués, notamment dans les pays africains, où les mécanismes de suivi et de traçabilité des hydrocarbures sont en partie défaillants. Les conséquences budgétaires pour les États concernés sont colossales. Les vols de pétrole ont ainsi coûté 5,26 milliards de dollars au Nigéria en 2021, 295 millions de dollars au Ghana et près de 100 millions de dollars au Cameroun. Au niveau sécuritaire, la contrebande de pétrole demeure aussi l’un des principaux vecteurs du financement des groupes armés terroristes, qui endeuillent aujourd’hui régulièrement l’Afrique de l’Ouest. Toujours au niveau énergétique, le développement de l’hydrogène amène de nouveaux défis techniques pour réussir à en certifier l’origine (nucléaire, renouvelable ou fossile). « Il faudra rendre compte de son (NDLR. de l’hydrogène) mode de production et de son impact environnemental, en particulier les émissions de CO2 associées et son utilisation industrielle », précise le rapport, qui estime qu’en Afrique, « le Maroc a tout pour être pionnier en la matière ».
Ce manque de contrôle a aussi des conséquences délétères sur les relations commerciales des pays africains avec le reste du monde. « Dans un monde où éléments physiques et numériques s’entremêlent, il s’agit (…) de faire que les transactions, interactions et produits reposent sur des données protégées, infalsifiables et vérifiables », estime le Dr Catherine Fankhauser, en charge de la division Identités matérielles et digitales chez SICPA, pour le journal Le Point Afrique. La seule manière, donc, de rétablir la confiance dans les relations économiques et commerciales entre le continent et le reste du monde. Mais que l’Afrique se rassure, l’Union européenne n’est pas non plus épargnée par ces problèmes et en subit aussi les conséquences. Environ la moitié de la production exportée d’huiles d’olive par les pays de l’Union européenne, notamment l’Italie, présenterait des contrefaçons non réglementées, pour une perte de gains de près de 1,5 milliard d’euros par an. En Afrique, ce défaut de traçabilité est directement lié à une malgouvernance systémique, mesurée en début d’année par la fondation Mo-Ibrahim, qui évoque un continent « moins sûr et moins démocratique » en 2021 par rapport à l’année 2012. Ces chiffres, certes sévères, ne sont pas non plus une fatalité. Des politiques volontaristes en faveur de la traçabilité ont permis des progrès notables, notamment en Afrique, où la pression internationale se fait de plus en plus forte.
Multiplication des accords bilatéraux et pressions des bailleurs internationaux
Depuis plusieurs années, des accords bilatéraux se multiplient entre certains pays africains et occidentaux pour renforcer la traçabilité des produits exportés, signe d’une prise de conscience grandissante et d’attentes plus fortes des pays importateurs. Depuis le 1er janvier 2021, les importateurs européens de minerais sont ainsi contraints de s’assurer de la traçabilité de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement. Plus question désormais, pour les entreprises européennes, d’être associées aux minerais de sang. En octobre dernier, la Côte d’Ivoire et l’Union européenne ont, après huit ans de discussions, réussi à aboutir à un accord pour lutter contre l’exploitation forestière illégale, fondé sur le déploiement de nouvelles exigences de traçabilité. Malgré des efforts réels, certains secteurs sont encore à la traîne et se heurtent à des difficultés systémiques. La revue scientifique « Environmental Research Letters » a, dans un article publié en 2023 et à partir de données collectées entre 2000 et 2019, conclu que plus de la moitié des fèves de cacao ne serait pas traçable, entraînant des risques accrus de déforestation. « Cette déforestation constitue un pillage de ressources en bois dont l’État ne collecte pas les revenus, qui in fine ne permettent pas le développement de politiques publiques », estime-t-on chez SICPA, qui affirme que « 8 % seulement de la surface de la Côte d’Ivoire est aujourd’hui forestière, contre 50 % à 60 % dans les années 1960 ». La traçabilité devient aussi une exigence internationale, plusieurs institutions, dont le FMI, conditionnant leurs prêts au déploiement de mesures supposées la faciliter.
La traçabilité est d’autant plus complexe, qu’au niveau international, une inflation réglementaire se dessine en faveur d’une protection accrue du consommateur qui veut désormais savoir où et dans quelles conditions un bien a été extrait ou produit. La traçabilité s’intéresse donc désormais, entre autres, « aux impacts environnementaux comme les émissions de CO2 ou encore la pollution des eaux, et concernent progressivement certaines matières premières ». L’enjeu sécuritaire est aussi évidemment perçu, par les États, comme primordial. Conscients des impacts sécuritaires et soucieux de tarir les revenus des groupes mafieux, ils se concentrent d’autant plus sur les produits les plus sensibles, notamment le tabac, l’alcool et les hydrocarbures.
Des progrès déjà réalisés
Sur ces produits, plusieurs pays ont mis en œuvre d’ambitieux programmes de traçabilité sur un panel de produits sensibles : produits du tabac, alcools, softs, hydrocarbures… Et les premiers retours d’expérience sont très positifs. La Tanzanie a déployé des outils de marquage fiscaux en 2019 sur plusieurs produits alcoolisés et a constaté, en trois ans, une augmentation de 60 % de ses recettes sur les droits d’accise de bières, vins et spiritueux. Au Togo, cette hausse a atteint les 35 % pour la collecte des droits d’accise pour les bières et le tabac, tandis que le Kenya évoque des résultats similaires. En bref, des revenus fiscaux en hausse significative, signe que les produits passant sous les radars sont de moins en moins nombreux. Un mécanisme vertueux, selon le groupe SICPA : « L’efficacité de la levée des taxes apparaît comme un élément central pour deux raisons. D’une part, la taxation constitue un mécanisme incitatif essentiel pour modifier les comportements sociaux. D’autre part, car c’est par les revenus générés par cette taxe qu’ils pourront financer une partie du coût des transitions ».

