Entre 7 et 16 tonnes d’or sont importées par an au Togo, par la Suisse, sur une décennie, alors que ce pays d’Afrique de l’Ouest n’en produit du moins, officiellement pas. Révélation faite par « La Déclaration de Berne », une ONG suisse, dans un rapport, qui remonte la filière de l’or « togolais » jusqu’à des mines artisanales du Burkina voisin.

Selon le Rapport 2013 de l’Initiative pour la Transparence dans les industries Extractives (ITIE), sur les redevances des industries extractives au Togo, l’or est devenu le troisième produit extractif d’exportation du Togo, derrière le clinker et le phosphate. Le pays en aurait exporté pour 21.483.578.000 de F CFA, en 2013, ce qui représente 24% de l’ensemble des exportations du secteur extractif.

Cette performance a de quoi surprendre, surtout pour un pays qui, officiellement, n’exploite pas de l’or, du moins à l’échelle industrielle. Selon les sources, la production nationale, artisanale, ne représentent que 10% de toute l’exportation ; 90% étant des produits de transit.

Et selon la publication, le 10 septembre 2015, d’un Rapport de l’ONG « La Déclaration de Berne »,  une ONG luttant pour « des relations justes et équitables entre la Suisse et les pays en développement », l’or dit « togolais », serait en réalité, un produit de contrebande provenant des mines burkinabé, où le travail des enfants serait monnaie courante.

« En février 2014, le Conseil fédéral a publié, pour la première fois depuis plus de trente ans, les statistiques sur le provenance de l’or importé en Suisse. Sollicité par la RTS pour commenter cette décision, notre collègue Olivier Longchamp relevait un fait mystérieux : sur le seul mois de janvier, 1287 kilos, d’une valeur de plus de 42 millions de francs suisses, ont été expédiés du Togo. Pourtant, ce petit pays d’Afrique de l’Ouest ne produit de l’or qu’en quantité résiduelle (officiellement pas du tout). Ce qui signifie, que les statistiques sur la provenance du métal précieux ne disent pas tout de son commerce, loin s’en faut ; son origine demeure inconnue », indique l’ONG suisse, dans son rapport de 40 pages, intitulé « A golden racket : the True Source of Switzerland’s « Togolese » Gold (Un filon en or : la véritable source de l’or « togolais » raffiné en Suisse).

Six mois après cette intervention, une source d’expliquer à ‘La Déclaration de Berne’, ce que cacheraient les exportations aurifères du Togo : « l’or provient de mines artisanales du Burkina Faso, dans lesquelles de jeunes enfants travaillent. Il est acheminé illégalement (net d’impôts) à Lomé, la capitale togolaise ».

Le rapport poursuit : « Chaque année, des milliers de tonnes d’or minier sont importées en Suisse. Très peu d’informations filtrent sur l’origine de ce métal précieux. Les raffineurs certifient que leur chaine d’approvisionnement fait l’objet de contrôles très stricts. La filière que dévoile notre enquête montre pourtant que, derrière les importations d’or « togolais », se cachent des réseaux de contrebande du Burkina Faso. Ceux-ci ne s’acquittent pas d’impôts … ».

Dans les mines artisanales du Burkina Faso, d’où provient l’or « togolais » acheté par la raffinerie suisse Valcambi, La Déclaration de Berne décrit « des conditions déplorables dans lesquelles enfants et adultes travaillent » : « entre 30 et 50 % des employés travaillant sur le site sont des enfants. Les plus jeunes n’ont pas plus de dix ans. De nombreux adultes expliquent avoir commencé leur carrière avant l’âge de 18 ans ».

Une cinquantaine d’entretiens avec des négociants, des officiels ou des mineurs, ont permis à l’ONG d’établir que le principal fournisseur de la Wafex (filiale de Ammar Group) est un puissant comptoir minier du Burkina Faso, la Société minière Kindo Adama (SOMIKA). « Cette firme appartient à un certain El Hadj Adama Kindo (proche de l’ancien président Compaoré). Incontournable dans le secteur, ce puissant homme d’affaires est titulaire de nombreux permis miniers (…) ».

Du Togo à la Suisse

Mais, une fois la frontière Togo-Burkina dépassée, l’or est cheminé à Lomé par la route. Arrivé aux mains du négociant libanais Ammar Group (dont les activités sont visibles dans la distribution de la marque Goodyear dans la sous-région, à travers une société dénommée Uni-Titres Sarl), le métal pourra cette fois rejoindre, en toute légalité, Valcambi en Suisse. « Les sociétés Wafex et MM Multitrade, deux filiales de Ammar Group, installées respectivement à Lomé et à Genève, ont réceptionné l’or. C’est ce groupe libanais qui a organisé ensuite son transfert logistique aérien via Air France avec des étapes à Paris et Zurich, puis par camion jusqu’à la raffinerie de Valcambi à Balerna, à l’extrême sud de la Suisse ».

Le métal serait sorti en contrebande du Burkina Faso, afin d’éviter des taxes, dix fois plus élevées qu’au Togo. Selon l’ONG suisse, ce trafic entraînerait une perte fiscale de près de 3,5  milliards de F CFA pour l’Etat burkinabè.

« Rumeurs »

Selon nos informations, la direction de Valcambi (cédé récemment par le géant minier américain Newmont au groupe indien Rajesh Exports), rassure se conformer strictement aux principes internationaux visant à assurer des chaînes d’approvisionnement « responsables ».

Qualifiant l’enquête sur le fournisseur togolais, de « rumeurs », le Directeur Général, Michael Mesaric, regrette que La Déclaration de Berne « ait refusé de transmettre ses preuves tant que (nous) ne les avons pas rencontrés (…). Le groupe mène l’enquête afin d’évaluer si le fournisseur respecte nos standards élevés de sécurité, environnementaux et sociaux ».

Pour l’heure, aucune réaction officielle des autorités togolaises, sur ce rapport, qui enchante depuis lundi, la presse locale.

 

Par Nephthali Messanh Ledy, Lomé

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