Par Dr Mohamed H’MIDOUCHE
L’intelligence artificielle créative transforme déjà la vidéo, le jeu vidéo, l’animation, la caricature numérique, la publicité, l’éducation et les industries culturelles. Pour l’Afrique, l’enjeu dépasse l’adoption technologique : il s’agit de savoir si le continent saura mobiliser les investissements, financer ses talents, protéger ses données culturelles, valoriser ses langues et maîtriser son récit à l’ère des plateformes et des modèles génératifs.
La problématique : créer de la valeur sans perdre la maîtrise du récit
L’intelligence artificielle entre dans une nouvelle phase. Après avoir été principalement associée à l’automatisation, aux modèles de langage et à l’aide à la décision, elle devient désormais un puissant moteur de création culturelle et audiovisuelle. La génération de vidéos, d’images, de voix, de personnages, de décors, de jeux interactifs, de contenus éducatifs ou publicitaires transforme en profondeur l’économie mondiale des industries créatives.
L’analyse de PitchBook sur l’évolution des investissements dans la vidéo générée par IA met en lumière un tournant majeur : les capitaux ne se dirigent plus uniquement vers les grands modèles technologiques. Ils commencent à financer des studios, des infrastructures de production, des plateformes interactives, des catalogues de propriété intellectuelle et des entreprises capables de transformer l’outil algorithmique en contenus, franchises, licences et revenus récurrents.
La problématique centrale pour l’Afrique peut donc être posée ainsi : comment le continent peut-il tirer parti de l’IA créative — vidéo, gaming, animation, caricature numérique, contenus éducatifs et culturels — sans perdre la maîtrise de ses données, de ses patrimoines, de ses langues, de ses imaginaires et de son récit authentique ?
Cette question n’est pas seulement technologique. Elle est économique, culturelle, juridique, éducative et géopolitique. Dans l’économie numérique du XXIe siècle, les nations qui maîtrisent leurs récits maîtrisent aussi une part de leur influence.
Une économie mondiale de l’IA déjà dominée par les grands investisseurs
La course mondiale à l’IA est d’abord une course aux capitaux. Les États-Unis dominent le financement privé de l’IA, notamment grâce à l’écosystème des grandes plateformes technologiques, du capital-risque, du cloud, des semi-conducteurs, des laboratoires de recherche et des universités. Selon le Stanford AI Index 2026, l’investissement privé américain en IA a atteint 285,9 milliards de dollars en 2025, contre 12,4 milliards de dollars pour la Chine, même si les seuls chiffres privés sous-estiment probablement le poids réel de l’effort public et parapublic chinois.
Cette asymétrie est déterminante. Elle signifie que la capacité à développer des modèles, construire des data centers, attirer des talents, financer des startups et imposer des standards technologiques reste fortement concentrée. Elle explique aussi pourquoi l’Afrique doit éviter une lecture naïve de l’IA : l’innovation ne naît pas seulement du talent, mais aussi de l’accès à l’énergie, aux données, au calcul, au financement et aux marchés.
L’IA créative accentue cette réalité. Les outils de génération vidéo, d’animation, de voix ou d’expériences interactives exigent une puissance de calcul importante, mais la valeur se déplace progressivement vers les usages : studios, contenus, catalogues, plateformes et propriété intellectuelle. Ce déplacement peut ouvrir une fenêtre stratégique aux pays africains, à condition d’investir dans les maillons où ils peuvent capter de la valeur.
Tableau comparatif : investissements et positionnements dans l’IA
Les ordres de grandeur ci-dessous doivent être lus avec prudence : les investissements privés, les annonces publiques, les infrastructures numériques et les dépenses de recherche ne sont pas toujours comparables. Le tableau vise donc à éclairer les rapports de force et les trajectoires, plutôt qu’à établir un classement comptable exhaustif.

Tableau comparatif
Le défi africain : transformer l’élan des événements en écosystèmes durables
Les événements récents organisés au Maroc et dans d’autres pays africains montrent que l’écosystème est en mouvement. La Morocco Gaming Expo à Rabat, l’Africa AI Creativity Week à Marrakech, GITEX Africa Morocco, ainsi que les initiatives émergentes dans des pays comme le Nigeria, le Kenya, le Sénégal, le Rwanda, l’Afrique du Sud, la Tunisie, l’Égypte ou la Côte d’Ivoire, confirment que l’Afrique prend progressivement sa place dans cette révolution.
Ces rendez-vous jouent un rôle utile : ils donnent de la visibilité aux talents, rapprochent les startups des investisseurs, stimulent les échanges entre créateurs, chercheurs, entreprises et décideurs publics, et contribuent à inscrire l’IA créative dans les agendas économiques nationaux et continentaux.
L’enjeu, désormais, est de prolonger cet élan par des mécanismes durables : filières structurées, fonds spécialisés, studios africains, partenariats universitaires, cadres de protection des droits, marchés publics innovants et plateformes capables de diffuser les contenus africains à l’échelle continentale et mondiale.
Le véritable objectif est de transformer l’enthousiasme en industrie. Les salons, conférences, concours, hackathons et expositions constituent des catalyseurs nécessaires. Mais leur impact sera d’autant plus fort qu’ils s’inscriront dans une stratégie plus large, fondée sur des capitaux patients, des infrastructures, des talents, des contrats, des marchés, des règles et une vision de long terme.
Créer sans être dépossédé : la question des données culturelles
L’intelligence artificielle peut réduire les coûts de production, accélérer la création, démocratiser l’accès aux outils audiovisuels et permettre à de jeunes studios africains de produire des contenus qui auraient exigé, il y a encore quelques années, des budgets considérables. Mais cette promesse comporte un risque majeur : celui de la dépossession.
Si les récits africains, les langues locales, les traditions orales, les archives culturelles, les musiques, les visages, les symboles, les costumes, les proverbes et les patrimoines immatériels sont aspirés par des plateformes étrangères, puis modélisés et monétisés sans consentement ni juste retour, l’Afrique pourrait perdre une part de la maîtrise de son identité narrative.
C’est ici que la célèbre formule d’Amadou Hampâté Bâ prend une résonance nouvelle. Écrivain, historien, ethnologue, diplomate malien, ancien ambassadeur extraordinaire et ministre plénipotentiaire du Mali en Côte d’Ivoire, et membre du Conseil exécutif de l’UNESCO, il fut l’un des grands défenseurs africains de la tradition orale. Dans le contexte de son plaidoyer à l’UNESCO, au début des années 1960, en faveur de la sauvegarde des traditions orales africaines, il lança cette formule restée gravée dans notre mémoire collective : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. »
À l’ère de l’intelligence artificielle, cette alerte prend une dimension supplémentaire. Le risque n’est plus seulement que ces bibliothèques vivantes disparaissent avec le temps. Il est aussi qu’elles soient captées, numérisées, indexées, modélisées et réinterprétées par des systèmes conçus hors du continent, sans contextualisation, sans rémunération équitable et sans respect des communautés qui en sont les gardiennes.
La Fondation Amadou Hampâté Bâ, créée à Abidjan par sa fille Mme Roukiatou Hampâté Bâ, rappelle précisément que la mémoire africaine n’est pas une matière première disponible sans limite. Elle est un patrimoine vivant, porteur de dignité, de transmission et de civilisation.
Les défis à surmonter
1. La dépendance technologique
Les outils les plus avancés de génération vidéo, d’image, de voix ou de mondes interactifs sont aujourd’hui contrôlés par quelques grands acteurs internationaux. L’Afrique risque d’utiliser massivement ces technologies sans maîtriser leurs infrastructures, leurs règles, leurs coûts, leurs données d’entraînement ou leurs conditions de propriété intellectuelle.
2. La faiblesse du financement
Les industries créatives africaines restent sous-capitalisées. Les studios d’animation, les développeurs de jeux vidéo, les producteurs de contenus éducatifs, les créateurs de caricatures numériques ou les plateformes culturelles disposent rarement des capitaux nécessaires pour passer de l’expérimentation artisanale à l’industrialisation.
3. Le déficit de compétences hybrides
L’IA créative exige des profils croisant technologie, culture, design, droit, narration, linguistique, production et entrepreneuriat. Les systèmes de formation africains restent encore trop cloisonnés entre disciplines.
4. L’insuffisance des cadres juridiques
Qui possède une œuvre générée ou assistée par l’IA ? Comment rémunérer les artistes dont les œuvres ont servi à entraîner un modèle ? Comment protéger les langues africaines, les expressions culturelles traditionnelles, les archives orales et les créations collectives ?
5. La fragmentation des marchés
Aucun pays africain ne peut, seul, construire un écosystème suffisamment profond pour rivaliser avec les grands pôles mondiaux. L’Afrique doit penser en termes de marchés régionaux, de coproductions continentales, de plateformes panafricaines et de circulation des talents.
Des success stories africaines à transformer en champions continentaux
L’Afrique dispose déjà de success stories dans le domaine de l’intelligence artificielle. InstaDeep, fondée par des talents africains et acquise par BioNTech, a montré qu’une entreprise née dans l’écosystème africain pouvait atteindre une reconnaissance mondiale dans l’IA avancée. DataProphet, en Afrique du Sud, illustre l’usage de l’IA dans l’industrie et l’optimisation manufacturière. Aerobotics applique l’IA à l’agriculture de précision. Zindi a créé une plateforme panafricaine de talents en science des données. Lelapa AI travaille à des modèles mieux adaptés aux réalités linguistiques et culturelles du continent. Ubenwa, dans le domaine de la santé infantile, illustre l’apport potentiel de l’IA dans les systèmes de santé.
Ces exemples montrent que l’Afrique n’est pas condamnée à l’importation technologique. Elle peut produire des solutions, attirer des capitaux, exporter des compétences et créer des entreprises à portée mondiale. Mais pour passer de quelques réussites isolées à une génération de champions africains de l’IA, il faut changer d’échelle.
Les perspectives de développement de ces entreprises peuvent prendre plusieurs voies : acquisition stratégique par de grands groupes internationaux, levées de fonds de croissance, partenariats avec des institutions publiques, expansion régionale ou, à terme, cotation sur des bourses africaines ou internationales. Les places financières africaines — notamment Casablanca, Johannesburg, Lagos, Nairobi, Le Caire, Tunis ou la BRVM — pourraient jouer un rôle plus actif dans le financement des entreprises technologiques et créatives du continent, à condition d’adapter leurs règles aux spécificités des actifs immatériels, de la propriété intellectuelle et de la croissance numérique.
Solutions idoines : six priorités pour une souveraineté africaine de l’IA créative
Face à ces défis, la réponse africaine ne peut être ni défensive ni dispersée. Elle doit être stratégique, coordonnée et orientée vers la création de valeur. Il ne s’agit pas seulement d’adopter les outils de l’intelligence artificielle créative, mais de construire les conditions institutionnelles, financières, juridiques et humaines permettant au continent de protéger ses patrimoines, de financer ses talents, de maîtriser ses données et de transformer ses imaginaires en actifs économiques, culturels et diplomatiques. Six priorités apparaissent dès lors comme essentielles.
1. Créer des fonds africains dédiés à l’IA créative
Ces fonds devraient associer banques de développement, fonds souverains, investisseurs privés, opérateurs télécoms, plateformes numériques et institutions culturelles. Leur rôle serait de financer des studios, des plateformes, des contenus, des catalogues et des talents à fort potentiel régional.
2. Construire des bibliothèques numériques souveraines
Les langues africaines, les archives orales, les contes, les musiques, les images, les patrimoines et les corpus éducatifs doivent être documentés, protégés et valorisés selon des règles de consentement, de traçabilité et de partage de valeur.
3. Adapter la propriété intellectuelle à l’ère de l’IA
Les pays africains devraient encadrer l’usage des œuvres dans l’entraînement des modèles, sécuriser les droits des artistes, lutter contre les deepfakes, protéger les expressions culturelles traditionnelles et établir des mécanismes de rémunération équitable.
4. Former des créateurs hybrides
Il faut former des développeurs capables de comprendre la narration, des artistes capables d’utiliser l’IA, des juristes spécialisés dans les droits numériques, des producteurs capables de structurer des catalogues et des entrepreneurs capables de transformer des œuvres en entreprises viables.
5. Faire des marchés publics un levier d’innovation
Les États africains peuvent commander des contenus éducatifs, sanitaires, climatiques, agricoles ou culturels produits par des studios locaux utilisant l’IA. Cette commande publique peut structurer la demande et créer les premières références commerciales.
6. Articuler IA, ZLECAf et places financières africaines
La stratégie africaine de l’IA doit être reliée à la Zone de libre-échange continentale africaine, aux politiques culturelles, aux hubs technologiques, aux universités et aux bourses africaines afin de transformer les startups en entreprises régionales capables de lever des capitaux.
Conclusion : ne pas laisser d’autres écrire notre futur
L’intelligence artificielle créative peut devenir une chance historique pour l’Afrique. Elle peut démocratiser la production de contenus, valoriser les langues africaines, transmettre les savoirs, moderniser l’éducation, renforcer les industries culturelles et offrir aux jeunes talents du continent une scène mondiale.
Mais elle peut aussi devenir un nouvel instrument de dépendance si l’Afrique ne maîtrise ni ses données, ni ses récits, ni ses droits, ni ses plateformes, ni ses financements. La vraie question n’est donc pas de savoir si l’Afrique doit adopter l’IA. Elle doit le faire. La vraie question est de savoir dans quelles conditions, selon quelles règles et au bénéfice de qui.
Dans cette nouvelle économie de l’intelligence artificielle, la souveraineté ne se mesurera pas seulement à la capacité de construire des algorithmes. Elle se mesurera aussi à la capacité de protéger les mémoires, de financer les talents, de produire des œuvres, de posséder des catalogues, de valoriser les langues et de raconter l’Afrique par elle-même.
Hier, Amadou Hampâté Bâ alertait sur le risque de voir disparaître des bibliothèques vivantes avec la mort des anciens. Aujourd’hui, l’Afrique doit veiller à ce que ses bibliothèques culturelles ne soient pas absorbées, déformées ou commercialisées par des intelligences artificielles qui ne comprennent ni leur profondeur, ni leur contexte, ni leur dignité.
L’IA doit devenir pour l’Afrique non pas un instrument d’effacement, mais un outil de transmission, de création, de souveraineté et de renaissance.
Dr Mohamed H’MIDOUCHE
Économiste, auteur et ancien haut responsable de la Banque africaine de développement
CEO & Managing Director, Inter Africa Capital Group. Lauréat du Prix « Économiste de l’Afrique 2025-2026 » – Financial Afrik Awards.
Sources :
1. PitchBook, “From models to studios: how AI video investment isevolving”, 26 juin 2026.
https://pitchbook.com/news/articles/from-models-to-studios-how-ai-video-investment-is-evolving
2. Stanford HAI, AI Index Report 2026.
https://hai.stanford.edu/ai-index/2026-ai-index-report
3. UN Trade and Development — UNCTAD, Technology and Innovation Report 2025: Inclusive Artificial Intelligence for Development.
https://unctad.org/publication/technology-and-innovation-report-2025
Version PDF : https://unctad.org/system/files/official-document/tir2025_en.pdf
4. Union africaine, Continental Artificial Intelligence Strategy, adoptée par le Conseil exécutif de l’UA en juillet 2024.
https://au.int/en/documents/20240809/continental-artificial-intelligence-strategy
5. UNESCO, dossier Amadou Hampâté Bâ: Preserving a Legacy of Memory and Knowledge et Fondation Amadou Hampâté Bâ.
https://www.unesco.org/en/memory-world/amadou-hampate-ba &
https://www.unesco.org/en/memory-world/amadou-hampate-ba/partners

