Dr Beringer GLOGLO – Économiste, ancien conseiller auprès de la Direction générale
M. Gilbert NYATANYI – Counsel chez Janson, ancien Directeur général du Fonds souverain du Rwanda
Le déficit de financement du développement en Afrique demeure l’un des défis les plus structurants auxquels le continent est confronté. Les enjeux sociaux sont immenses, tandis que l’environnement financier mondial devient de plus en plus fragmenté et contraint. Selon la Banque africaine de développement (BAD, 2024), l’Afrique devra mobiliser 495,6 milliards de dollars par an, soit environ 17 % de son PIB projeté pour 2024, jusqu’en 2030 afin d’accélérer sa transformation structurelle et de converger vers les économies émergentes les plus performantes. À l’horizon 2063, ce besoin annuel tomberait à 86,7 milliards de dollars, soit environ 3 % du PIB, un montant qui demeure néanmoins considérable.
La répartition sectorielle de ces besoins est particulièrement révélatrice. Les infrastructures routières absorbent à elles seules près des deux tiers des besoins totaux, illustrant plusieurs décennies de sous-investissement chronique dans les systèmes de transport. Viennent ensuite l’éducation (17,4 %), l’énergie (11 %) et la recherche-développement (6,8 %). Ensemble, ces chiffres mettent en lumière les fondations encore fragiles d’un continent dont les infrastructures essentielles demeurent insuffisamment financées.
Pendant des décennies, le discours dominant soutenait que l’Afrique ne disposait pas des ressources financières nécessaires pour financer son propre développement, faisant de la mobilisation des capitaux extérieurs le pilier des politiques publiques. Nous estimons aujourd’hui que ce paradigme doit évoluer : la priorité n’est plus de mobiliser davantage de capitaux, mais de réorienter les ressources déjà existantes en Afrique vers des investissements productifs de long terme. L’Afrique ne souffre pas d’une pénurie de capitaux ; elle souffre d’une incapacité systémique à déployer efficacement les capitaux qu’elle possède déjà.
Le stock de capitaux domestiques de l’Afrique est estimé, de manière prudente, à plus de 4 000 milliards de dollars (Africa Finance Corporation – AFC, 2026). Les investisseurs institutionnels — fonds de pension, compagnies d’assurance, fonds souverains et banques publiques de développement — représentent à eux seuls 1 100 milliards de dollars. Les actifs du secteur bancaire commercial s’élèvent à 2 500 milliards de dollars, tandis que les réserves de change dépassent 470 milliards de dollars, dont 38 milliards sous forme d’or. Les transferts de fonds de la diaspora ont atteint 95 milliards de dollars en 2024, confirmant leur rôle de source de financement stable et contracyclique, supérieure à l’aide publique au développement.
Pourtant, ces ressources demeurent largement sous-exploitées comme moteurs de l’investissement de long terme. Le problème ne réside pas dans la taille des gisements de capitaux, mais dans leur allocation. Les portefeuilles des fonds de pension et des compagnies d’assurance, évalués à 777 milliards de dollars, restent majoritairement investis en titres publics, dépôts à court terme et actions cotées. Cette allocation prudente s’explique par des taux d’intérêt domestiques élevés, des primes de risque souverain importantes, des incitations réglementaires insuffisantes et la rareté d’instruments d’investissement adaptés aux horizons de long terme. Les fonds souverains et les banques de développement, qui gèrent environ 400 milliards de dollars, sont confrontés à des contraintes similaires en raison de mandats fragmentés et d’un manque d’alignement avec les stratégies nationales de développement.
L’importance du secteur informel aggrave encore cette situation. Dans de nombreuses économies africaines, celui-ci représente jusqu’à 90 % de l’emploi et 65 % du PIB, plaçant d’immenses flux de revenus hors de portée des mécanismes formels d’épargne. Une formalisation, même partielle, pourrait libérer plus de 200 milliards de dollars d’épargne supplémentaire. Cette opportunité est renforcée par la dynamique démographique exceptionnelle de l’Afrique, qui dispose de la population en âge de travailler connaissant la croissance la plus rapide au monde.
Le plus préoccupant est sans doute qu’une part significative du capital africain est investie à l’étranger, principalement dans des obligations souveraines des pays de l’OCDE à faible rendement, plutôt que dans les infrastructures, les systèmes énergétiques ou les capacités industrielles du continent (Société financière internationale – IFC, 2026). Il ne s’agit pas d’une simple anomalie technique, mais bien d’un échec stratégique

