Après avoir montré, dans « Du naira au franc, la même servitude », que le régime monétaire ne décide pas du sort productif d’une économie, puis cerné, dans « Ce que la monnaie ne peut pas faire », les limites de l’instrument monétaire lui-même, l’économiste Dr Chérif Salif SY aborde une question que ces deux constats laissent ouverte : sur quel terrain la dépendance devient-elle lisible, et décidable ? Ce terrain a un nom, le change.
Par Dr Chérif Salif Sy
La monnaie n’est pas un instrument neutre que l’État manie pour stabiliser les prix : c’est un rapport social, et la plupart des querelles africaines sur la souveraineté monétaire s’égarent faute de partir de là. Suzanne de Brunhoff l’établissait dès 1973 : ce que l’on appelle « politique monétaire » est moins une capacité de pilotage qu’une forme idéologique sous laquelle une pratique étatique contrainte se donne à voir. Une banque centrale ne « contrôle » pas la monnaie comme on règle un thermostat. Elle gère une contrainte qu’elle n’a pas créée et qu’elle ne peut que sanctionner, par la dévaluation ou la réforme, quand cette contrainte devient insupportable.
Appliquée au franc CFA, cette lecture éclaire ce que le vocabulaire institutionnel laisse dans l’ombre. Le FCFA n’est pas d’abord un dispositif technique : c’est un arrangement où la dépendance prend la forme concrète d’un ancrage à l’euro et d’une convertibilité garantie de l’extérieur. La réforme de 2019-2020 a supprimé, pour l’UEMOA, l’obligation de centraliser la moitié des réserves de change sur un compte d’opérations au Trésor français et retiré les représentants français des instances de la BCEAO. L’ancrage à l’euro et la garantie française, eux, demeurent, et la zone CEMAC conserve son compte d’opérations. Nommer cela une hiérarchie monétaire n’est pas une posture militante : c’est une description plus fidèle que le langage de la « stabilité » et de la « crédibilité », parce qu’elle refuse de prendre les objectifs déclarés pour la réalité de la pratique.
Reste que ce cadre ne dit pas tout, et la lucidité commande d’en marquer la limite. Il montre admirablement pourquoi une réforme monétaire ne peut pas faire ce qu’on lui demande. Il reste muet sur le régime de change à tenir demain, sur la gestion d’une réserve, sur le rythme d’une sortie d’ancrage. Et tout expliquer par l’impérialisme risque de dédouaner ce qui relève de choix nationaux réversibles : la qualité de la dépense publique, la captation des rentes, l’usage d’une marge qui existe parfois et reste inemployée. C’est pourquoi il faut lui adjoindre une autre tradition, celle de la dépendance, qui regarde la place réelle d’une économie dans la division internationale du travail.
La monnaie ne fait pas le développement.
Le taux de change est l’endroit précis où ces deux lectures se rejoignent. La tradition de la dépendance part d’une asymétrie : les économies périphériques exportent des produits primaires et importent des biens à forte valeur ajoutée. La détérioration tendancielle des termes de l’échange le confirme. En effet, pour les économies africaines intensives en ressources, le recul amorcé avec la fin du super-cycle de 2014 n’a été que partiellement effacé. En outre, la Banque mondiale, dans ses prévisions d’octobre 2025, attend une baisse des prix mondiaux des matières premières d’environ 7 pour cent en 2025 puis encore 7 pour cent en 2026, leur plus bas niveau en six ans et la quatrième année consécutive de repli. À effort égal, la périphérie obtient progressivement moins de devises pour ce qu’elle vend, et sa monnaie reste sous pression.
Mais, la dépendance seule n’explique pas pourquoi certaines monnaies sont demandées pour elles-mêmes et d’autres non. Si aucune monnaie n’est universelle de droit, certaines le sont de fait : le dollar et un cercle restreint de devises-clés concentrent la fonction de réserve. Une monnaie périphérique siège au bas de cette hiérarchie. On ne l’accumule pas, on s’en défait dès que l’incertitude monte. La pression sur le change vient alors moins du déficit commercial que de la préférence des agents, nationaux compris, pour la liquidité internationale.
De cette superposition naît une leçon que les deux camps du débat africain ignorent symétriquement. La dépendance seule fait croire que le change se réglerait par la seule transformation productive : remonter les filières, et la pression refluerait. C’est vrai à long terme, insuffisant à court terme, car la confiance dans une monnaie a son inertie propre. L’analyse purement monétaire fait croire l’inverse, que la sortie passe par un acte monétaire, changer d’ancrage ou recouvrer l’émission. Le Nigeria a sa propre monnaie et le naira s’effondre. En effet, le taux officiel est passé d’environ 360 nairas pour un dollar en 2020 à près de 1 360 en juin 2026. Cette perte représente environ 73 pour cent de sa valeur en dollars, l’essentiel du décrochage suivant le flottement de 2023. Les pays de la zone franc ont une monnaie stable et restent dépendants. La souveraineté monétaire formelle ne déplace pas la position dans la division du travail.
Un régime de change n’est donc soutenable que s’il satisfait deux contraintes à la fois : ce que l’économie peut durablement gagner en devises, et les conditions auxquelles le monde accepte de détenir sa monnaie. Un ancrage rigide tient la crédibilité au prix de la transformation, en surévaluant la monnaie : une lecture possible de la zone franc. Un flottement laisse la monnaie trouver son niveau mais bute sur la hiérarchie si elle n’est pas tenue comme réserve, et la dépréciation tourne à la fuite : une lecture possible du naira.
Le débat se déplace ainsi hors de l’alternative paresseuse entre souverainistes et orthodoxes. Aux premiers, il faut objecter que reprendre la main sur l’émission ne suffit pas, car la hiérarchie monétaire s’établit autrement. Aux seconds, que la stabilité d’un ancrage n’est pas une vertu en soi, puisqu’elle peut figer la sous-spécialisation qu’elle prétend protéger. Entre les deux contraintes existe une marge étroite, et elle est, ou n’est pas, utilisée selon la configuration interne du pouvoir. Un même régime de change protège une transformation là où l’État capte la rente pour investir, et entérine la dépendance là où il la redistribue en clientèle. Le change d’une économie périphérique n’est jamais le simple miroir d’une balance commerciale, ni le pur effet d’une hiérarchie subie. Il est le lieu où se lisent ensemble la place qu’une économie occupe dans le travail du monde et l’usage qu’un pouvoir fait de la part qui lui revient. Une monnaie ne vaut jamais plus que ce que produit la société qui la porte, et que ce que son État consent à en faire.

