À Abidjan, les deux institutions affichent une volonté commune de mesurer l’impact réel sur les populations.
Dans un contexte économique mondial marqué par la raréfaction des ressources, la Banque mondiale met l’accent sur la redevabilité et la gestion axée sur les résultats. L’institution entend transformer l’aide au développement en leviers d’impact concrets pour les populations. Lissandro Martin, directeur du département des résultats au Groupe de la Banque mondiale, a détaillé, le 9 juin 2026, lors de la revue à mi-parcours du cadre de performance 2024-2030 du Groupe de la Banque mondiale à Abidjan, les ambitions du programme « Mission 300 » et les nouveaux mécanismes de suivi déployés en Côte d’Ivoire, illustrant une volonté commune de bâtir un partenariat plus efficace, transparent et inclusif pour l’avenir du continent. Il en parle avec Financial Afrik, ainsi qu’Armand Nzeyimana, directeur de l’impact sur le développement et des résultats à la Banque africaine de développement (BAD).
Propos recueillis par Issouf Kamagaté
Pourquoi la Banque mondiale a-t-elle opéré ce virage stratégique vers une gestion axée sur les résultats ?
Lissandro Martin : La course au développement est lancée et les attentes, pour transformer les ressources en résultats concrets, n’ont jamais été aussi élevées. Dans un contexte de réduction sans précédent des ressources dédiées au développement, il est crucial pour les bailleurs de fonds de justifier leur utilisation. C’est pourquoi nous avons mis en place une scorecard priorisant 22 indicateurs. Notre objectif est de garantir que nos investissements se traduisent par des changements tangibles pour les populations à travers le monde. Au niveau local, comme en Côte d’Ivoire, les citoyens exigent légitimement que le gouvernement rende compte de l’usage des ressources pour améliorer leur quotidien.
Comment la scorecard permet-elle de mesurer l’impact réel sur le terrain ?
Ces 22 indicateurs couvrent des domaines essentiels comme la création d’emplois, la santé et l’éducation. En suivant la mise en œuvre des projets via ces indicateurs, nous nous assurons que les ressources financières ne sont pas simplement « consommées », mais transformées en progrès réels. Si nous ne nous focalisons pas sur ces résultats d’impact, nous risquons de nous limiter à une simple gestion comptable des fonds, sans effet concret sur la qualité de vie des populations.
Dans les pays francophones et anglophones, comment ces ambitions se traduisent-elles ?
Nous avons renforcé l’ambition de neuf de nos indicateurs clés. Le programme « Mission 300 » (M300), mené avec la Banque africaine de développement pour fournir de l’électricité à 300 millions de personnes, en est l’exemple le plus parlant. Dans les pays francophones d’Afrique de l’Ouest, l’accès à l’énergie est un besoin criant, car il est le moteur de la création d’emplois et de la participation du secteur privé. De même, l’accès à des services de santé de qualité est une priorité absolue, étroitement liée à la création d’emplois locaux.
Quels indicateurs prioritaires avez-vous retenus pour mesurer cette efficacité ?
Nous privilégions désormais les outcomes (résultats réels) aux simples outputs (productions). Par exemple, plutôt que de compter le nombre de personnes ayant accès à Internet ou à un compte bancaire, nous mesurons leur usage effectif et le degré d’inclusion financière. Nous voulons nous assurer que nous changeons réellement l’expérience personnelle des bénéficiaires.
Comment adaptez-vous ce cadre de résultats aux pays confrontés à la fragilité et à l’incertitude ?
Au-delà des indicateurs quantitatifs, notre scorecard intègre une « narrative du résultat ». Dans les contextes fragiles, il est difficile de tout mesurer par des chiffres. Nous mettons donc l’accent sur la construction des institutions, des capacités et des politiques publiques à long terme. Ce sont ces capacités qui permettent, à terme, d’offrir des services efficaces et durables aux populations.
Comment la Banque mondiale accompagne-t-elle la Côte d’Ivoire dans l’atteinte des objectifs de son Plan national de développement ?
Nous sommes très fiers du partenariat avec la Côte d’Ivoire, dont le plan national s’aligne étroitement avec nos indicateurs de résultats. Nous travaillons avec le gouvernement pour créer des moments de stock take (bilan d’étape) avec toutes les parties prenantes. Il ne suffit pas de mettre un cadre en place, il faut s’assurer qu’il produit des résultats. Nous accompagnons la Côte d’Ivoire afin que cette croissance économique soit inclusive, profite à toutes les régions et se traduise par des emplois de qualité pour la jeunesse.
Intervention d’Armand Nzeyimana, directeur de l’impact sur le développement et des résultats à la BAD :
Quel regard portez-vous sur cette initiative de gestion axée sur les résultats de la Banque mondiale ?
Armand Nzeyimana : Nous saluons cette initiative de partage d’enseignements. Il est fondamental de réfléchir ensemble — institutions, gouvernements, secteur privé, universités et société civile — pour comprendre comment les financements multilatéraux propulsent concrètement le changement. Le choix de l’ENSEA (École nationale supérieure de statistique et d’économie appliquée) pour ces échanges est très symbolique, car c’est une institution phare qui forme les experts décisionnaires de demain.
Comment la collaboration entre la BAD et la Banque mondiale se matérialise-t-elle, notamment sur le programme M300 ?
« Mission 300 » en est un exemple parfait. Avec 50 millions de personnes déjà connectées, les progrès sont considérables. La Côte d’Ivoire fait figure de modèle sur ce point, avec un taux d’accès à l’électricité supérieur à 90 %. Notre défi, désormais, est celui de l’inclusivité : il faut rendre cette énergie accessible aux ménages et aux PME pour stimuler l’emploi.
Comment comptez-vous harmoniser vos méthodes de suivi avec la Banque mondiale ?
Nous travaillons très étroitement à l’alignement de nos indicateurs. À travers l’initiative commune « Pioneer », nous renforçons les capacités des agences d’exécution locales en matière de suivi et d’évaluation. L’objectif est de mutualiser nos efforts pour que l’impact des investissements soit mesuré avec précision, garantissant ainsi une efficacité maximale au bénéfice des populations.

