Vers un État stratège orchestrateur du capital
Par Antoine Christian Gomis, Founder, Bridge Africa Capital
Le Sénégal entre dans une phase critique de son développement économique : les besoins en infrastructures continuent d’augmenter alors que la capacité du bilan souverain à les financer se réduit progressivement.
Depuis plus d’une décennie, la transformation du pays a reposé sur un modèle relativement classique : l’État emprunte, l’État construit, l’État porte l’essentiel du risque financier. Ce modèle a permis des avancées importantes dans les infrastructures routières, portuaires, énergétiques et logistiques. Mais il atteint désormais ses limites.
La dette publique sénégalaise, révisée à la hausse après l’audit de la Cour des comptes de février 2025 et confirmée par le rapport Mazars commandité par le gouvernement lui-même, atteint entre 119 % du PIB pour la seule dette de l’État central et 132 % en incluant le secteur parapublic à fin 2024, selon le FMI. Ce n’est pas seulement un problème de niveau d’endettement : c’est une crise de confiance statistique dont les effets sur l’accès aux marchés de capitaux sont déjà tangibles.
Moody’s a dégradé la note souveraine du Sénégal à trois reprises depuis octobre 2024, soit quatre crans cumulés, jusqu’à Caa1 en octobre 2025. Dans le même temps, les besoins d’investissement restent massifs. Selon la Banque africaine de développement, le déficit annuel de financement des infrastructures africaines se situe entre 130 et 170 milliards de dollars par an, auxquels s’ajoutent 2,7 % du PIB annuellement pour la maintenance des actifs existants et 3 % supplémentaires pour la résilience climatique, selon la Banque mondiale.
Ce constat n’est plus seulement académique. En marge des Assemblées annuelles de la BAD, une table ronde réunissant ministres africains et dirigeants d’institutions financières s’est tenue à Brazzaville le 24 mai dernier autour d’un thème symptomatique : « Transformer les actifs publics en capital : débloquer le potentiel de recyclage des actifs en Afrique. »
Le chiffre avancé lors de ces échanges — 150 milliards de dollars de déficit annuel de financement infrastructurel — donne la mesure de l’urgence. Ce qui frappe davantage encore, c’est le déplacement intellectuel que cet événement signale : le sujet n’est plus théorique. Il est opérationnel.
Le problème africain n’est plus uniquement un problème de financement. Il devient progressivement un problème d’architecture du capital.
Les capitaux existent. Les transferts de la diaspora sénégalaise dépassent 3,69 milliards de dollars en 2024 selon la BCEAO, soit environ 12 % du PIB. Les fonds d’infrastructure, les institutions de développement, les investisseurs de long terme et certains fonds souverains continuent de rechercher une exposition aux actifs africains capables de générer des rendements réels dans des secteurs stratégiques. Mais ces capitaux restent insuffisamment connectés à des véhicules crédibles, gouvernés et bancables.
L’enjeu n’est donc plus seulement de mobiliser davantage d’argent. L’enjeu devient la capacité des États africains à organiser, dérisquer et orienter le capital autour de priorités nationales clairement définies. Le futur de l’État africain n’est probablement plus d’être propriétaire, constructeur et financeur direct de l’ensemble des actifs stratégiques. Il devient progressivement celui d’architecte institutionnel capable d’organiser le capital autour de ces actifs. Cette mutation est avant tout politique et institutionnelle.
Le risque institutionnel, variable centrale
Le principal obstacle au modèle d’État stratège en Afrique n’est pas financier. Il est institutionnel.
Les investisseurs savent financer des infrastructures complexes dans des environnements difficiles lorsque certaines conditions sont réunies : stabilité réglementaire, discipline d’allocation du capital, gouvernance crédible, visibilité fiscale, sécurité contractuelle, qualité de l’exécution. Or, dans de nombreux pays africains, les limites structurelles restent connues : faible profondeur des marchés de capitaux, fragmentation réglementaire, contraintes de change, instabilité des cadres juridiques, politisation de l’investissement public et faible densité technocratique.
Le coût du capital africain ne reflète pas uniquement un risque économique. Il reflète principalement un risque institutionnel.
Le tournant du « Asset Recycling »
C’est précisément dans ce contexte que les réflexions portées par la Banque africaine de développement et Africa50 autour du recyclage des actifs publics prennent une importance stratégique majeure.
Le principe du « asset recycling » repose sur une logique précise : monétiser des actifs publics arrivés à maturité afin de libérer du capital pouvant être réinvesti dans de nouvelles infrastructures productives. Autrement dit, il ne s’agit plus uniquement de financer davantage d’actifs publics par la dette souveraine, mais d’apprendre à gérer dynamiquement le bilan public.
Sidi Ould Tah, président de la BAD, a défini le cadre avec clarté à Brazzaville : le recyclage des actifs offre aux gouvernements un moyen concret de valoriser des actifs publics arrivés à maturité, d’attirer des capitaux privés ainsi que de l’expertise, et de réinvestir les recettes générées dans de nouvelles infrastructures prioritaires.
Alain Ebobissé, directeur général d’Africa50, a été plus direct encore : la question de l’opportunité est désormais tranchée. Ce qui reste à résoudre, c’est la mise en œuvre : comment recycler de manière transparente et efficace.
Une précision est ici décisive : le recyclage des actifs n’est pas une privatisation. L’État ne vend pas ses actifs stratégiques ; il en transfère temporairement ou partiellement l’exploitation au secteur privé tout en conservant la propriété et le contrôle stratégique.
Le Sénégal, laboratoire potentiel
Le Sénégal apparaît comme un laboratoire potentiel de première importance. Selon Abdourahmane Sarr, ministre de l’Économie, du Plan et de la Coopération, un inventaire récent a révélé que près de 40 % des actifs publics du pays pourraient être éligibles à une logique de recyclage.
Dans cette architecture émergente, le FONSIS pourrait devenir un instrument décisif de transformation économique au Sénégal.
Le FONSIS dispose aujourd’hui des bons attributs institutionnels : adhésion aux Principes de Santiago, appartenance à l’IFSWF et gouvernance reconnue. Mais il administre environ un milliard de dollars d’actifs, principalement constitués de participations publiques. Sa force de frappe reste limitée face à des besoins qui se chiffrent en dizaines de milliards de dollars.
La véritable question est donc la suivante : le FONSIS peut-il devenir une plateforme d’orchestration du capital plutôt qu’un simple investisseur souverain ?
Dans cette logique, le FONSIS structurerait les projets, les dérisquerait et mobiliserait autour d’eux un capital privé dix à vingt fois supérieur à sa propre taille. Ce serait une transformation de mandat plus qu’une augmentation de capital.
Une dynamique régionale coordonnée
Cette dynamique dépasse largement le Sénégal. La Côte d’Ivoire a déjà positionné son fonds souverain comme instrument de financement des grands projets nationaux. La BADEA s’est également déclarée ouverte à des partenariats avec le secteur privé pour accompagner ces nouveaux mécanismes de mobilisation du capital.
Le précédent le plus inspirant n’est peut-être ni Temasek ni Mubadala, mais l’expérience australienne du fonds Restart NSW, qui a financé plus de 800 projets locaux grâce au recyclage d’actifs publics et à une gouvernance encadrée par la loi.
La diaspora : potentiel réel, conditions strictes
La question n’est pas de savoir si la diaspora dispose d’épargne. Les 3,69 milliards de dollars transférés vers le Sénégal en 2024 en témoignent largement.
La véritable question est de savoir si les institutions sénégalaises peuvent créer des véhicules suffisamment crédibles pour transformer cette épargne en capital patient.
Les Infrastructure Investment Trusts (InvITs), largement utilisés en Inde, pourraient constituer un modèle pertinent. En mai 2025, la BRVM et Africa50 ont d’ailleurs signé un protocole d’accord visant à développer des instruments financiers innovants dédiés aux infrastructures dans l’espace UEMOA.
Un InvIT adossé au FONSIS, coté à la BRVM et partiellement libellé en euros, s’inscrirait pleinement dans cette logique.
Cependant, aucune stratégie ambitieuse de mobilisation du capital ne pourra atteindre une échelle significative sans transparence, discipline d’allocation, reporting institutionnel robuste et protection crédible des investisseurs.
Conclusion
Le véritable défi africain des vingt prochaines années sera probablement moins la disponibilité du capital mondial que la capacité des États africains à construire des architectures crédibles de mobilisation, de protection et d’allocation du capital.
Le prochain cycle de transformation africaine ne sera probablement pas porté par davantage de dette souveraine. Il dépendra de la capacité des États africains à bâtir une nouvelle génération d’institutions capables d’orchestrer le capital à grande échelle autour de priorités nationales crédibles, gouvernées et disciplinées.
La question demeure entière : l’État sénégalais est-il prêt à mandater pleinement le FONSIS et à en accepter les contraintes de gouvernance indépendante ?

