Benoît Ngom.

La chronique géopolitique de Benoit Ngom]. Pour décrypter l’actualité et apporter de la profondeur géopolitique et géostratégique aux informations, le professeur Benoit Ngom*  traitera dans ces colonnes une rubrique hebdomadaire, à retrouver tous les jeudis.

 Les soubresauts aux relents politiques et sociaux, parfois teintés d’une grande violence, observés depuis quelques mois au Sénégal et les remue-ménages consécutifs à la préparation des élections municipales de l’année prochaine nous ont incité à inviter notamment la jeunesse sénégalaise voire africaine à une relecture de quelques pages de l’histoire d’une démocratie à travers le rôle de ses acteurs principaux notamment ceux qui ont gouverné le pays. Cette relecture, nous permettra de mettre l’accent sur les éléments qui ont fondé la singularité de la Démocratie sénégalaise afin que la jeunesse puisse savoir et garder le souvenir.

La première singularité de la démocratie sénégalaises est que son apprentissage est né de la volonté du pouvoir colonial d’associer une partie du corps social autochtone a la gestion de la cité au moment où les autres africains dominés vivaient sous le régime de la discrimination entre colonisateur et colonisé.

 L’histoire de la démocratie sénégalaise moderne remonte à l’instauration, dès 1848 par la puissance coloniale française des «4 Communes de plein exercice» dont les ressortissants, bien qu’autochtones de naissance et de vécu, disposaient de la nationalité française et du droit d’être électeurs et d’être éligibles.

Ce privilège octroyé a une minorité de ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui de « franco-sénégalais » va constituer la première école, en grandeur nature pour l’apprentissage de la démocratie moderne.

L’expérience acquise de la démocratie communale va essaimer à travers le pays, quand grâce à la Loi Lamine Gueye, Député du Sénégal, en 1946 la nationalité française fut octroyée aux ressortissants de l’ensemble des colonies.

 Ainsi, en 1960, quand l’indépendance fut accordée à l’ensemble des colonies françaises le Sénégal disposait d’une certaine expérience qu’il ne restait plus qu’à partager avec les différentes composantes de la nouvelle République unie autour des valeurs fondatrices d’une nouvelle Nation. La singularité de cette démocratie nouvelle sera fondée sur l’adoption de nombreux éléments culturels et institutionnels.

 SENGHOR, LA NAISSANCE D’UN ETAT ET D’UNE NATION

 Le premier président du Sénégal était catholique, dans un pays musulman à plus de 90% et  resta 20 ans au pouvoir entretenant les meilleures relations avec les chefs religieux des differentes confréries. A cet égard, il posa les bases de la laïcité sénégalaise dont l’originalité réside dans la pratique effective de la coopération entre l’état et les confréries religieuses et entre ceux qui s’opposent au pouvoir en place et les chefs religieux.

Cependant, malgré les relations presque fusionnelles entre la sphère politique et la sphère religieuse des garde-fous ont été posés par le constituant sénégalais qui a interdit aux partis politiques de s’identifier entre autres à une religion.

 Senghor avait compris aussi très tôt que le regroupement de différents groupes autour du drapeau national, ne garantirait pas la stabilité sociale. Dans cet esprit, il s’évertua à bâtir l’Etat-Nation du Sénégal en le posant sur le solide socle culturel des relations traditionnels de cousinages entre les Haalpulaar, les Sérères et les Diolas et en faisant du grand résistant à la colonisation française, Lat Dior Diop un Héros national.

Ce solide massif d’ancrage de la nation sénégalaise nous a jusqu’à présent eviter les dérives qui ont causé tant de mal a beaucoup de nos pays frères d’Afrique. Senghor s’attacha ensuite à la projection internationale de nos valeurs de civilisation grâce à une très active diplomatie culturelle.

 Parmi ces valeurs fondamentales furent celles sans lesquelles il ne s’aurait y avoir de Démocratie : les droits de l’homme.

 ABDOU DIOUF, AU SERVICE DE LA DEMOCRATIE ET DES DROITS DE L’HOMME

Le successeur de Senghor, le Président Abdou Diouf, était particulièrement sensible à la question de la défense et de la promotion des droits de l’homme. C’est sur ce terrain que naquit notre relation qui peut me permettre de témoigner de ce qu’il a voulu faire dans ce domaine. A la suite de son prédécesseur, Diouf va s’atteler à doter le Sénégal d’un solide soft power s’appuyant sur l’engagement du pays dans la promotion internationale de la Démocratie et des Droits de l’homme.

Ainsi, le Sénégal, sous la présidence de Diouf, va contribuer grandement à la promotion des droits de l’homme en Afrique. A cet égard, l’Afrique lui doit la ratification rapide et la mise en œuvre de la Charte Africaine des Droits de l’Homme et de peuple grâce à de solides initiatives en sa qualité de président en exercice de l’OUA en 1985-86.

Dans ces efforts de promotion de droits de l’homme en Afrique, le Sénégal aura posé de solides jalons qui auront contribué à la libération de Mandela et à la fin de l’Apartheid en organisant à Dakar en 1987 la première rencontre entre Libéraux blancs et l’ANC, parti actuellement au pouvoir. Dans la suite de cet événement et après l’accession de Mandela à la Présidence de la République, Diouf établit de réelles relations de confiances qu’il appartient au Sénégal de fructifier dans ses relations avec l’Afrique du Sud. Enfin, le Sénégal se distinguera dans la création de CPI, Cour Pénale Internationale, en étant le premier pays à avoir signé et ratifié le statut de Rome.

 Sous son mandat, Diouf va s’attacher a laissé aux futures générations un Sénégal démocratique en le dotant en 1992 d’un code électoral consensuel dont il eut le courage d’expérimenter la solidité par lui-même et se présentant aux élections de 1999 et en acceptant avec honneur et dignité de les perdre et de se retirer.

Toutefois, il n’ignorait pas que la démocratie sénégalaise marquée par l’influence du parti dominant ne pourrait pas évoluer sans le découplage au niveau du Président de la République des fonctions de chefs de Parti et chef de l’Etat. A cet égard, il esquissa une réorganisation en 1996 qui faisait de de son Directeur de Cabinet Ousmane Tanor Dieng le chef du Parti Socialiste au Pouvoir. Sur ce point, il dira : « j’ai voulu apparaître comme un chef d’Etat et non plus chef de parti ….  Comme cela se fait dans les grandes républiques ».

Cependant, l’accession du Président Wade à la magistrature suprême remit les pendules à l’heure de la prééminence de la Fonction exécutive.

En effet, la fonction exécutive dans le système politique du Sénégal confère au Président de la République un statut   hybride qui fait qu’il est à la fois chef de l’état et chef du parti dominant. Ce positionnement qui a pour conséquence qu’en sa qualité de chef de l’état il a la haute main sur la haute administration dont il nomme les membres et en sa qualité de chef du parti, tout positionnement électif dépend de son bon vouloir, continue à peser lourdement sur l’évolution du système politique sénégalais.

ABDOULAYE WADE ET LA NAISSANCE DU MULTIPARTISME

La naissance du pluralisme politique actuel nous la devons incontestablement au sens de l’opportunité, à l’intelligence politique de Abdoulaye Wade qui avait compris que devant les pressions internationales, notamment de l’« Internationale Socialiste » dont Senghor était membre, que celui-ci avait besoin de donner des gages de démocratie.

Dans cet esprit, Wade lui proposa en 1974 de créer un parti d’opposition de « contribution ». Son intelligence politique, sa résilience vont lui permettre de s’allier tactiquement, au fil des années, à Diouf pour apprendre à mieux connaitre l’appareil d’Etat, à gouverner et à prendre le pouvoir en 2000. Ce fut la première alternance.

 Wade accéda au pouvoir dans la liesse populaire avec une majorité très confortable. Son premier geste le plus remarquable fut d’avoir demandé à Diouf , qu’il venait de remplacer, de le représenter dans une rencontre internationale  de chefs d’état. Par ce beau geste le Sénégal montrait au monde qu’il était une démocratie apaisée mue par les bonnes manières.

Par ailleurs, Wade aura mis un accent particulier sur la promotion des droits des femmes à qui il aura permis de bénéficier de la parité avec les hommes dans les mandats électifs à charge à ses successeurs et aux femmes de finaliser la lutte pour l’égalité.

Au niveau international, il va développer une diplomatie très audacieuse dans la diversification des partenaires du Sénégal.

Enfin, le Sénégal doit aussi à wade le début d’une modernisation de ses infrastructures routières avec la construction des premiers tronçons d’autoroutes. Mais aussi, la région de Dakar lui restera reconnaissante de l’avoir structurée en créant réellement une banlieue dotée de routes et de moyens de transports. Toutefois, son mandat, malgré lui, va être caractérisé par le naufrage des valeurs républicaines qui avaient longtemps justifié le Sénégal.

 MACKY SALL ET LA RESTAURATION DES VALEURS REPUBLICAINES

Macky Sall va prendre le pouvoir en bénéficiant d’une large légitimité populaire mais dans un contexte de grande remise en question de l’ordre républicain. Situation dont les conséquences se font toujours sentir comme le montrent les multiples foyers de contestation du pouvoir à travers le pays et les risques de violences que l’on peut percevoir  avec la campagne électorale en cours pour les municipales.

 L’accession au pouvoir de Macky Sall a été caractérisé aussi par un extraordinaire bouillonnement intellectuel dans la haute administration qui a abouti à la création d’institutions remarquables comme le FONSIS, le FONGIP pour encadrer son programme de développement dénommé le Plan Sénégal émergent PSE structuré autour de grands projets comme   le PUDC et le PUMA par exemple. A tout cela, il convient d’ajouter le développement remarquable des infrastructures dont les routes et les programmes d’accession universelle à l’eau et à l’électricité qui sont en cours à travers le pays. 

Dès lors, il peut paraitre légitime de se poser la question sur le sens et la signification de la contestation des jeunes qui a abouti aux événements de Mars dernier et sur ce qu’il conviendrait de faire pour prévenir de telles situations.

Dans cet esprit, nous semble-t-il, le Président Sall devrait d’avantage miser sur la jeunesse républicaine plus que sur la jeunesse strictement partisane, en aidant à la mise en place de programmes de réarmement moral et éthique en sa faveur, car elle seule peut porter le changement qui puisse mener le pays à l’émergence. En ce sens, grâce à une mobilisation de la presse et des moyens de communication, en s’appuyant sur une telle orientation, on pourrait assister à une renaissance des vrais débats contradictoires dont les objectifs essentiels seraient la promotion du respect des valeurs républicaines

 Respecter les valeurs républicaines c’est accepter la reddition des comptes et des sanctions qu’elle peut entrainer. Respecter, les valeurs républicaines c’est eviter de dénigrer les institutions de la République notamment la justice qui garantit la paix et la stabilité sociale. Respecter les valeurs républicaines c’est garantir sans faille l’Egalite des citoyens devant la loi en veillant au respect de la libre et responsable jouissance des libertés d’expression et de réunion.

Si ces principes fondamentaux sont respectés, il est certain que la vaillante jeunesse, sénégalaise mobilisée dans de grands travaux d’intérêt général ou encouragée dans l’exercice de ses activités quotidiennes, serait prête à porter les projets de développement du Senegal à bon port.

 Conclusion

 Dès lors, dans ces situations un peu troubles de la vie politique du Senegal, la raison ne devrait-elle pas pousser, pouvoirs publics, société civile et partis politiques, à faire confiance au peuple et d’eviter de détruire ce don précieux qu’est notre démocratie.

 A cet égard, peut-on douter de la maturité d’un peuple qui en l’espace d’une décennie, aélu et destitué deux fois deux présidents qui exerçaient le pouvoir. Ce qui jusqu’à présent, ne s’est passé nulle autre part en Afrique

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