Annoncée en juillet 2025, l’initiative Map Africa ambitionne de doter le continent d’une cartographie numérique en temps réel reposant sur l’intelligence artificielle et l’imagerie satellitaire. Un enjeu majeur pour les États africains, sur un continent encore largement sous-cartographié, qui contraint les gouvernements à concevoir certaines politiques publiques à l’aveugle. Porté par Space42, filiale du groupe émirati G42, le projet symbolise l’entrée accélérée des pays du Golfe dans le numérique africain, entre promesse de rattrapage technologique et enjeux de souveraineté.
Depuis deux décennies, les pays du Golfe se sont imposés comme partenaires économiques majeurs de l’Afrique, avec plus de 100 milliards de dollars investis entre 2012 et 2022. Les Émirats arabes unis concentrent près de 60 milliards de ces flux. La dynamique s’est intensifiée récemment : 97 milliards de dollars de promesses d’investissements ont été annoncés par Abou Dhabi entre 2022 et 2023.
Derrière ces montants, une stratégie claire : diversifier l’influence économique au-delà des hydrocarbures. Pour les pays africains, ces investissements représentent une opportunité majeure de structurer les secteurs clés de leurs économies, mais aussi un enjeu stratégique de souveraineté, celui de conserver le contrôle sur des pans entiers de leur développement.
Longtemps focalisée sur la logistique, l’énergie ou le tourisme, la stratégie du Golfe évolue. Le numérique devient un levier central de projection économique et d’influence, à la croisée du développement, de la souveraineté technologique et de la compétition géopolitique. Alors que la course mondiale à l’intelligence artificielle se concentre sur les pôles américain et chinois, et que les capitaux se replient vers des marchés jugés plus sûrs, les Émirats font le pari de l’Afrique, encore peu équipée mais dotée d’un fort potentiel de rattrapage.
Annoncée par les Émirats lors du G20 de Johannesburg en novembre 2025, l’initiative AI for Development, dotée d’un milliard de dollars et destinée à renforcer les infrastructures numériques pour stimuler le développement économique en Afrique, s’inscrit pleinement dans cette stratégie. Au même titre que les investissements saoudiens dans les infrastructures numériques, les satellites et les startups africaines.
Infrastructures critiques et services publics
Cette poussée numérique prolonge les investissements physiques. Après les infrastructures traditionnelles, Abou Dhabi cherche à s’ancrer dans les couches critiques de l’économie digitale : centres de données, cloud, intelligence artificielle, identités numériques et données géospatiales, comme avec Map Africa.
Pour l’Afrique, ces infrastructures constituent un socle indispensable au développement des services publics numériques. L’intégration de l’IA permet d’automatiser les processus administratifs, d’anticiper les besoins grâce à l’analyse des données et d’améliorer la planification, la distribution des ressources et la traçabilité des opérations. Cette modernisation soulève toutefois des questions sensibles de contrôle des données et de dépendance technologique.
L’Arabie saoudite s’inscrit dans la même trajectoire. Dans le cadre de sa Vision 2030, Riyad a annoncé en octobre 2024 un plan de 41 milliards de dollars, en partenariat avec des institutions multilatérales, dont la Banque africaine de développement, pour soutenir l’infrastructure digitale et l’innovation technologique en Afrique.
Partenariats ciblés sur le terrain
Cette stratégie se traduit par des accords concrets. En Côte d’Ivoire, un engagement de 95 millions de dollars, annoncé en 2025, financera un datacenter souverain, un centre d’excellence en IA et la modernisation des systèmes administratifs, avec l’appui de G42 Presight. Objectif : combler un déficit structurel d’infrastructures numériques qui freine l’efficacité administrative et l’attractivité économique.
Au Kenya, Microsoft et G42 ont investi un milliard de dollars dans un centre de données alimenté par énergie géothermique, destiné à créer une nouvelle région cloud pour l’Afrique de l’Est et à renforcer les capacités locales en intelligence artificielle.
L’Arabie saoudite soutient également l’écosystème entrepreneurial. En 2024, le groupe Mara a lancé un fonds de 250 millions de dollars pour des startups africaines en phase de croissance et de pré-IPO, ciblant notamment le Nigeria, le Kenya, l’Afrique du Sud, l’Égypte et la Côte d’Ivoire. Plus récemment, le Burkina Faso a signé à Abou Dhabi un protocole de coopération numérique portant sur l’IA, le e-gouvernement et la cybersécurité.
Au cœur de cette dynamique figure G42, conglomérat basé à Abu Dhabi, actif dans l’IA, le cloud et l’analyse de données. Présent au Kenya, au Rwanda, en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Burkina Faso, le groupe agit comme bras opérationnel de la diplomatie numérique émiratie, déployant data centers, plateformes d’IA gouvernementales, modèles linguistiques locaux et cartographie continentale.
En investissant dans les infrastructures numériques critiques (cloud, satellites, intelligence artificielle) les Émirats se positionnent comme l’un des courtiers technologiques du Sud global. Pour l’Afrique, l’enjeu est désormais de transformer ces investissements en leviers durables de modernisation, sans créer une dépendance excessive aux technologies extérieures.

