Dans cet entretien accordé à Financial Afrik 16 Mars dernier, Abdou Diop, Country Leader de Forvis Mazars au Maroc et membre du Group Governing Board, livre une lecture lucide des mutations qui traversent l’industrie du conseil et décrypte les ambitions du cabinet en Afrique.
Propos recueillis à Casablanca par Ismael Sy.
Ces dernières années, plusieurs grands cabinets d’audit et de conseil ont réduit leur présence ou se sont retirés de certains marchés africains, parfois dans un contexte de scandales ou de tensions réglementaires. Comment analysez-vous ce mouvement de repli, et qu’est-ce que cela dit de la maturité – ou des fragilités – du marché africain du conseil ?
En réalité, la situation est plus complexe qu’elle ne paraît. Chaque cabinet opère avec sa propre stratégie et son positionnement sur le continent. Le dénominateur commun à l’ensemble des cabinets réside dans l’intensification de la complexité réglementaire observée ces dernières années. Cette évolution génère davantage de risques et renchérit considérablement les coûts de conformité, en particulier dans les activités régulées, au premier rang desquelles l’audit.
Pour certains Cabinets internationaux, la contribution de l’Afrique de l’Ouest et du Centre francophone au chiffre d’affaires global demeure faible. Lorsqu’on met cette réalité en perspective avec les exigences réglementaires croissantes et les coûts associés à la conformité, l’équation économique devient parfois difficile à justifier. C’est ce qui explique que certains aient fait le choix de retirer leur marque de ces marchés, afin de limiter les risques de contagion à l’échelle du réseau international. D’autres acteurs ont opté pour une approche différente, en réorganisant leurs activités autour de hubs de compétences régionaux et en recentrant leur développement sur le conseil. Un métier moins régulé, mais surtout fortement porteur sur le continent.
Cette évolution ne remet pas en cause la maturité et le potentiel du marché du conseil en Afrique, bien au contraire. Alors que l’on observe un ralentissement, voire un recul, de l’activité de conseil dans plusieurs régions du monde, l’Afrique fait figure d’exception : la demande y est en forte croissance, portée par des économies en transformation, des réformes ambitieuses et des besoins croissants en expertise locale et internationale. Chez nous à Forvis Mazars, nous croyons très fortement à ce potentiel et continuons à investir dans notre développement sur le continent.
Le métier du conseil est profondément bousculé par l’intelligence artificielle : automatisation de l’audit, conseil prédictif, data en temps réel. À quoi ressemblera, selon vous, un cabinet comme Forvis Mazars dans quelques années? Selon vous, quels métiers du conseil pourraient être menacés ?
Aujourd’hui, aucun métier du conseil n’est appelé à disparaître au sens strict du terme. En revanche, beaucoup sont exposés à une forme de dépréciation fonctionnelle s’ils n’évoluent pas. Les activités les plus vulnérables sont celles dont la valeur repose essentiellement sur la compilation, la structuration ou l’analyse de premier niveau des données. Cette évolution ne doit toutefois pas être perçue comme une menace. La technologie capte progressivement la production technique pour nous pousser à remonter dans la chaîne de valeur, là où s’exercent le jugement, l’éthique, la compréhension fine des organisations et la capacité à accompagner le changement.
Le rôle du consultant n’est pas d’être celui qui sait ou qui produit, mais celui qui interprète, met en perspective et aide à décider dans un environnement de plus en plus complexe et incertain. L’intégration des évolutions technologiques et de l’intelligence augmentée dans nos métiers constitue, à ce titre, un axe stratégique majeur du développement de Forvis Mazars depuis plusieurs années. Nous y investissons de manière significative, convaincus qu’il s’agit d’un levier clé de création de valeur pour nos clients. Cette conviction s’est traduite par une accélération nette de nos initiatives dans le cadre de notre stratégie Stellar 2024 2028, qui place l’innovation, la transformation des compétences et l’expertise à forte valeur ajoutée au cœur de notre trajectoire.
Les scandales récents qui ont touché l’industrie du conseil à l’échelle mondiale ont ébranlé la confiance dans ces acteurs. Comment Forvis Mazars se positionne-t-il aujourd’hui sur les questions d’éthique, d’indépendance et de gouvernance, notamment sur des marchés africains parfois perçus comme plus sensibles ?
Forvis Mazars a toujours fait preuve d’une exigence particulière sur ces sujets. Le cabinet a été très en amont sur les questions d’indépendance, en investissant précocement dans des outils technologiques permettant d’anticiper et de gérer ces enjeux à l’échelle globale du groupe, de manière structurée et cohérente. Au delà des outils, le véritable enjeu réside dans la capacité à produire une doctrine solide, capable d’encadrer la règle, l’esprit de la règle et le jugement professionnel. Car, malgré l’automatisation et les dispositifs de contrôle, le discernement du professionnel demeure au cœur de ces métiers.
C’est précisément là que se situe aujourd’hui l’un des grands défis de la profession, dans un contexte où les régulateurs durcissent leurs positions et renforcent leurs attentes. Dans l’ensemble de nos géographies de présence, nous nous organisons ainsi pour maintenir un dialogue permanent avec les régulateurs. L’objectif est de s’assurer que nos pratiques sont pleinement alignées avec non seulement l’esprit des textes mais aussi l’interprétation que les autorités de supervision sont susceptibles d’en faire. Naturellement, ces exigences et ces règles s’appliquent de manière uniforme sur l’ensemble des pays et territoires où nous opérons, en Afrique comme ailleurs, garantissant un haut niveau de cohérence, d’intégrité et de confiance à l’échelle du groupe.
L’Afrique reste un marché à fort potentiel mais aussi à forte complexité : risques politiques, exigences locales, pression sur les marges. Quelle y est aujourd’hui la stratégie de Forvis Mazars : consolidation, montée en gamme, spécialisation sectorielle… ou sélection plus stricte des marchés ?
L’Afrique demeure pour nous une région stratégique de tout premier plan. Nous y occupons des positions solides et durables, et dans de nombreux pays de présence, Forvis Mazars figure parmi les trois premières firmes du marché, voire en position de leader. Cette présence s’inscrit dans une véritable stratégie de développement à long terme. Elle repose sur une approche équilibrée, qui combine l’apport d’une expertise conforme aux meilleurs standards internationaux avec un ancrage local fort. Cette double dimension est essentielle : elle nous permet à la fois d’accompagner les économies locales avec des méthodologies éprouvées à l’échelle mondiale, tout en intégrant une lecture fine des réalités, des cadres réglementaires et des spécificités propres à chaque territoire.
C’est précisément cette capacité de décryptage local, adossée à une plateforme internationale intégrée, qui constitue aujourd’hui l’un des principaux facteurs de différenciation de notre développement sur le continent. Notre organisation repose sur une logique claire et assumée. D’une part, pour les compétences rares et à forte valeur ajoutée, nous nous appuyons sur des hubs régionaux et continentaux. Cette approche nous permet de concentrer l’expertise, d’atteindre une masse critique de talents et de garantir un niveau d’excellence homogène sur l’ensemble de nos missions. D’autre part, nous maintenons un ancrage local fort dans chacun de nos pays de présence.
Cet ancrage est essentiel pour comprendre finement les spécificités juridiques, fiscales, sociales et réglementaires propres à chaque pays et territoire, mais aussi, et c’est souvent déterminant, les liens politiques et relationnelles entre les acteurs. C’est un élément clé pour construire une véritable stratégie d’indépendance et d’intégrité. Plus largement, notre Cabinet s’inscrit dans une stratégie que nous appelons « One Team, One Africa ». Elle permet à nos 7000 collaborateurs et à nos 150 Partners sur le continent de travailler concrètement comme une seule et même équipe, au delà des frontières, en partageant les expertises, les standards et les responsabilités. À ce titre, nous faisons probablement partie des rares firmes sur le continent où la totalité des Partners se connaissent personnellement. Cette proximité humaine est un facteur déterminant de cohérence, de confiance et d’efficacité dans la conduite de nos missions à l’échelle panafricaine.
Etes-vous optimiste ou prudent sur l’avenir du secteur ? En tant que l’un des Associés
directement engagés dans le pilotage de ce projet ambitieux de développement de Forvis Mazars en Afrique, aux côtés de mes pairs réunis au sein de notre Africa Regional Committee, nous sommes profondément confiants dans l’avenir des métiers de l’audit et du conseil sur le continent. L’Afrique offre un potentiel considérable, encore largement à explorer, pour accompagner la transformation des économies, des institutions et des entreprises. Les besoins y sont croissants, portés par des dynamiques de réforme, d’investissement et de développement sans précédent. Nous avons, à ce titre, un rôle essentiel à jouer pour anticiper les évolutions et les besoins futurs des acteurs économiques et institutionnels africains, et leur apporter l’expertise d’accompagnement la plus pertinente au bon moment.
Pour y parvenir, nous misons résolument sur plusieurs leviers complémentaires : la valorisation des talents africains, la synergie au sein du Groupe, ainsi que des investissements continus en technologie, en formation et en développement de nouvelles expertises. Cette combinaison est au cœur de notre capacité à créer de la valeur durable pour nos clients. D’ailleurs, la manière dont nous exerçons aujourd’hui nos métiers n’a plus grand chose à voir avec ce que nous faisions il y a dix ans. Nos offres de services ont évolué, et cette transformation est loin d’être achevée. Dans cinq ans, elles auront encore changé, pour s’adapter à de nouveaux enjeux, de nouveaux risques et de nouvelles attentes. C’est précisément dans cette régénération permanente de nos métiers, de nos compétences et de nos modèles d’intervention que nous parvenons à anticiper les besoins futurs de nos clients et à continuer d’offrir le niveau d’excellence qui fait notre signature.

